BENJAMIN CONSTANT
« — Les journaux, dont la liberté cause tant d'alarmes, ne sont jamais moins dangereux, soit au dedans, soit au dehors, que quand ils sont parfaitement libres.
» La liberté des journaux a un avantage que j'ai d'autant plus à cœur d'établir, qu'il a rapport aux objets qui me sont le moins étrangers ; elle est une des bases du crédit public, qui n'existera pas tant qu'il faudra lire des volumes pour avoir une idée de notre situation financière.
B Les affaires d'argent doivent être claires comme le jour ; la publicité seule appelle la concurrence.
» CASIMIR PÉEIEK, 1817. »
« Liberté de la presse, inviolabilité du droit de discussion ! » Telle était l'épigraphe que nous avions placée au-dessous de notre titre. Le droit de discussion ayaiit cessé d'être inviolable, puisqu'il a été violé, nous avons dû changer cette épigraphe ; nous lui avons substitué celle-ci : « La liberté » de la presse est le premier besoin d''un pays libre. » Décret : 2 mai 1848.
Cette vérité est incontestable; en Angleterre et en Amérique, elle est incontestée; la France se passant si facilement de la liberté de la presse, en faudrait-il conclure que la Fronce a cessé d'être libre ?
" Quand le gouvenicment viole le droit du peuple, l'insurrection est pour le peuple, et pour chaque portion du peuple, le plus sacré et le plus indispensable des devoirs. »
Constitution de 1793. Art. 85.
"I II n'y a que la discussion qui peut détrôner la guerre civile. i>
AKM.iKD CAKREL. Letlfc à Chuleduhriand .
'• Laissez s'e'tablir par la presse le droit de tout dire envers et contre tous; elle en deviendra à la fois plus calme et plus explicite; elle ne prendra plus sa franchise dans un enivrement de passion. Aujourd'hui que les doctrines se font la guerre, qu'elles se comparent en s'attaquant, laissez-leur toute leur expansion. Aussi hien, quel inte'rêt auriez vous à empêcher que celles dont vous ne voulez pas se compromissent par des imprudences? Le pays n'en jugerait que mieux entre les systèmes et leurs agents. »
GODEFKOT CAVAIGNAC.
Chambre des députés, awil 1S33.
9 août 1848.
11 l'niil choisir entre le droit ancien et le droit nouveau : le droit ancien, c'est le droit d'insurrection; le droit nouveau, c'est le droit de discussion.
Notre choix est fait : il n'a jamais varié.
Autant nous sommes les ennemis du droit d'insurrection ; autant nous sommes les partisans systématiques du droit de discussion le plus étendu, du droit de discussion n'ayant d'autre limite que le point où ce n'est plus la discussion qui s'exerce, mais l'insurrection qui se déguise.
Nous comprenons le droit tle discussion, nous comprenons la liberté de la presse comme les ont défmis Blackstone, Malesherbes, Mirabeau, Siéyôs, Benjamin Constant, Stanislas Girardin, Casimir Périer, Lamartine, Cormenin, Armand Carrel, Godefruy Cavaignac.
La France fait fausse route, la France s'égare ; elle s'éloigne du port, elle le prend pour l'écueil. Elle se défie de la liberté de la presse, elle y voit un danger ; le danger, c'est de s'en défier !
Se défier de la liberté de la presse, c'est accorder à la violence plus de droits qu'à la raison, c'est apostasier, c'est rétrograder, c'est tenter le despotisme, c'est réhabiliter l'insurrection.
Profonde, très profonde est l'erreur de ceux qui cherchent, dans les déplorables excès dont certains journaux et certains clubs ont donné le déplorable spectacle, l'explication des évéaements de juin 1848 et la source du sang qui a coulé pendant quatre jours dans les rues de Paris. Profonde, très profonde serait l'illusion de ceux qui penseraient que pour rétablir l'ordre, asseoir la sécurité, ramener le crédit, vivifier le travail, il suffirait de condamner la presse et les clubs au silence !
Est-ce que sous la Restauration la presse avait la liberté de tout dire et les citoyens la liberté de se réunir? — Non. Eh bien la censure intermittente et la suppression absolue du droit d'association ont-elles empêché le trône de s'écrouler? Est-ce que, sous la monarchie de 1830, les associations n'étaient pas sévèrement interdites et la presse fortement contenue derrière une double haie de dispositions préventives et répressives? — Oui. Eh bien ! la loi du 10 avril 1834 contre toute association, sous quelque forme qu'elle se dé-? guisàt, et la loi du 9 septembre 1835 contre les crimes, délits et contraventions de la presse, cesdeux Lois ont-elles préservé la branche cadette des Bourbons du sort qu'avait eu la branche aînée?
Qu'est-ce que cela prouve? — Cela prouve qu'en rendant les journaux et les clubs responsables de l'instabihté du
pouvoir en France, on s'attaque au mal où il n'est pas, et on ne s'attaque pas au mal où il est.
La faililesse du pouvoir est en lui-même et non ailleurs. Entouré d'un prestige encore trop grand, le pouvoir donne le vertige à ceux qui s'en emparent et les plonge dans l'optimisme et la palinodie. Si M. Guizot, ministre des affaires étrangères, président du conseil, avait toujours eu présentes à la pensée ces admirables paroles sorties de sa plume : « Tout pour le peuple, sinon tout par lui; » si l'orateur et l'écrivain n'avaient pas divorcé ; si l'homme d'État se fût souvenu du publiciste ; si le ministre, consacrant moins de temps à savourer les articles du Journal des Débats et de VÉpoquc^ eût parfois réservé une heure à la lecture de cet ouvrage qui aurait dûrester constamment ouvert sur sa table: Des moyens de gouvernement et d^opposition dans Vétat actuel de la France, par F. Guizot, 1821, M. Guizot ne grossirait pas présentement h Londres le nombre des réfugiés, et la France n'en serait pas où elle en est aujourd'hui ! Ce ne sont ni le National ni la Réforme, il ne faut pas qu'ils s'en vantent, qui ont renversé le cabinet du 29 octobre, et avec lui la dynastie do Juillet. Cabinet et dynastie n'ont pas été renversés, ils sont tombés !
Les esprits sensés, les esprits sérieux, les lecteurs qui réfléchissent, les lecteurs qui vont au fond des choses, et ne se laissent pas flotter à la surface, veulent-ils se faire une idée juste, une idée exacte de l'utilité des lois qui restreignent,le droit d'association et le droit de discussion? Qu'ils lisent le rapport de M. Mérilhou à la chambre des pairs sur Tinsurrection des 12 et 13 mai 1839. L'explication dé la révolution du 24 février 1848 s'y trouve tout entière, comme l'aigle est contenu dans l'œuf. Chacfue mot de ce document renfermait un avertissement salutaire, un enseignement précieux. Là où l'on ne vitalors qu'une instruction judiciaire, apparaissaient dans toute leur évidence la condamnation souveraine du régime compressif, le vice de nos lois, l'erreur de nos hommes d'Étal.
. Erreur grave, en effet, (pie celle qui ne veut pas recon-
njiîlre que répercuter le mal ce n'est pas l'enlever, c"est l'empirer ! Cette erreur, clans laquelle sont tombées deux monarchies : la Monarchie de 1815 et la Monarchie de 1830, est également l'erreur dans laquelle tombe la République. En lisant dans le Moniteur les discours prononcés par les défenseurs des projets de décrets relatifs aux clubs et aux journaux, on croit avoir sommeillé pendant quinze ans. Ce sont, présentés avec moins d'éloquence et d'habileté, les mêmes arguments que ceux qui passionnaient si vivement la majorité de 1834 et de 1835. -
Jamais cette politique aveugle ne fut, jamais elle ne sera la nôtre.
Si la France peut encore se sauver, ce n'est, entendez-le bien, que par la liberté qu'elle se sauvera, parla liberté, dégagée de toute entrave, purifiée de toute défiance.
Liberté de la presse, liberté d'association, liberté d'enseignement doivent marcher les égales de la liberté de conscience. La liberté sous aucune forme, sous aucun nom, ne doit plus avoir de martyrs, et nous ne saurions comprendre, alors qu'il n'y a plus de limites imposées aux croyances religieuses, qu'il y eût encore des restrictions mises aux croyances politiques.
Ou la liberté doit être partout, ou elle ne doit être nulle part; quand elle est partout, comme aux États-Unis, ou quand elle n'est nulle part, comme en Russie, le gouvernement est fort parce qu'il est lîomogène ; mais quand elle existe capricieusement sur un point, et qu'elle n'existe pas également sur un autre, le gouvernement est faible et incohérent; cette incohérence est la pire des anarchies; car la plus dangereuse n'est pas l'anarchie dans les rues, mais l'anarchii^ dans les lois.
Ou le pouvoir est fort, ou il est faible; s'il est fort et vigilant, il n'a rien à craindre de la liberté ; s'il est faible et aveugle, il a tout à redouter de la compression. Contester l'incontestable vérité de ce dilemme, ce serait nier qu'en dix-huit ans la France a renversé deux trônes etaccompli... nous allions dire : deux ?-éfo/i;?/o/is, mais c'est insurrections
qiip nous devons écrire, car une révolution 'qui laisse slatinnnaire l'esprit iiumain, qui ne sait jeter que le doute. le marasme et l'eifroi, n'est pas une révolution, pas plus que les perturbations ne sont des réformes.
A quoi je juge que la Répuijlique, pprmi nous, n'a pas de confiance en elle-même, n'a pas de confiance dans ses principes et dans sa durée, c'est qu'elle relève des lois tombées; c'est qu'elle n'admet pas qu'on la discute en toute liberté de conscience; c'est qu'elle est ombrageuse et s'arrête à faire minutieusement la guerre à des phrases et à des opinions, comme s'il n'y avait rien de plus pressé à entreprendre, rien de plus utile à accomplir! Si la République est le mouvement, qu'elle réponde en marchant. Si la République est le progrès, qu'elle le prouve. Si la République est la vérité, qu'elle laisse à l'avenir le soin de la venger des outrages et de la calomnie.
Que la République n'empêche pas qu'on la discute, qu'elle n'empêche pas qu'on se dise partisan de qui et de quoi que ce soit, et alors je croirai pleinement en elle, en sa durée, en sa force, en son avenir ! Du jour où elle aura cessé de tout craindre, de ce joiu-là seulement elle n'aura rien à redouter. C'est ainsi et non autrement que disparaîtra sans retour le droit d'insurrection naturalisé français par la constitution de 1793. Tout ce qu'on donnera au droit de discussion, on l'ôtera au droit d'insurrection. Droit de discussion et droit d'insurrection sont les deux extrémités opposées du levier. On ne peut abaisser l'une sans que l'autre s'élève. Elevez, élevez le droit de discussion, et forcément, inévitablement le droit d'insurrection s'abaissera. Ayez donc confiance en vos principes; après les avoir ardemment soutenus dans l'opposition, ne les désertez pas imprudemment au pouvoii-, n'imitez pas les hommes tombés des régimes déchus !
Je le sais, les peureux vous diront (ju'une telle doctrine est funeste, qu'une telle confiance serait imprudente, que la France républicaine n'est pas encore mûre pour la liberté.
Laissez dire les peureux ! Assez longtemps ils ont fait loi. Comment l'ont-ils faite? Où nous otit-ils menés? Le régime de la défiance est un régime jugé par ses fruits, condamné par ses œuvres, et vouloir le continuer, soyez-en certain, est plus imprudent que de vouloir le réformer.
Plus les sociétés sont arriérées, et plus est longue la nomenclature des crimes et des délits; au contraire, plus les sociétés sont avancées et plus se restreint cette nomenclature.
Dès qu'un gouvernement sait cela, il sait de quel côté il doit marcher pour ne pas retourner en arrière.
En fait de liberté de presse, de liberté de la parole, d'indépendance de la pensée, il y a un système préférable h celui qui consiste à punir, en s'ingéniant à inventer des crimes et des délits : c'est celui qui sait récompenser, en s'ingéniant à découvrir le talent et le savoir partout où il se révèle, dans les journaux et dans les clubs !
Subventionner et récompenser sont deux mots qu'il ne faut pas confondre et entre lesquels il y a toute la distance qui sépare ceux-ci : avilir et honorer.
J'appelle récompenser : faciliter systématiquement Taccès de l'administration, l'accès du pouvoir à l'écrivain et à l'orateur qui annoncent qu'ils ont en eux talent, vigueur et avenir. C'est en cela qu'excelle l'aristocratie britannique ; elle n'est pas exclusive ; loin de là ! Avec quel soin elle s'applique à absorber dans ses rangs toute force, toute supériorité qui se produisent en dehors d'elle. C'est à cet esprit de vigilance qu'elle doit sa durée, c'est à cet esprit de progrès qu'elle doit d'avoir élevé la puissance anglaise à l'immense hauteur d'où celle-ci plane aujourd'hui au-dessus de toutes les nations, autrefois ses rivales.
Qu'on sache bien que le chemin des idées est le chemin h la fois le plus droit, le plus court, le plus sûr. pour arriver à ce degré de civilisation où l'on ne s'insurge pas, mais où l'on médite, où l'émulation, enfin, a gagné tout le terrain qu'a perdu l'envie.
Qu'est-ce qui suscite les insurieclions ? rEnvie. — Qu'estce qui peut les prévenir? rÉmulafion.
Où donc est la grande difficulté d'organiser l'Émulation? Si modeste que soit le mérite, si présomptueuse que snit l'intrigue, toute difficulté de les distinguer disparaît dès qu'on ne met pas de voiles épais à la publicité ni de bornes étroites à la discussion.
Il y a, je le sais^des gens de l'autre siècle qui prétendent que tout gouvernement est impossible avec la liberté de la presse, le droit de discussion, la publicité. Autant vaudrait soutenir qu'il est plus aisé de reconnaître son chemin dans l'obscurité de la nuit qu'à la clarté du jour.
Finissons-en donc une bonne fois avec toutes les idées fausses et surannées d'une politique dont tous les moyens, dont tous les intruments ont été changés. Nous en avons fini avec la peur des explosions du gaz et de la vapeur; finissons-en aussi avec la peur des explosions du droit de discussion, ce droit nouveau, ce levier de l'avenir.
Non. ce n'est pas parce que la presse a été violente et séditieuse que le sang a coulé les 23, 24, 25 et 26 juin; c'est parce que le pouvoir a manqué de fermeté, de sincérité et de prévoyance.
Voilà ce qu'il faut qu'on sache bien, afin de ne pas s'égarer dans une fausse route, afin de ne pas s'endormir dans une dangereuse sécurité, ce qui arriverait infailliblement si l'on continuait à croire qu'il n'y a pas d'autre moyen de sauver la République que de recommencer ce qui a perdu les deux monarchies de 1815 et de 1830.
Adversaires déclarés, tels que nous le sommes, du principe d'insurrection, ce n'est pas sans inquiétude que nous voyons le gouvernement nouveau suivre absolument les mêmes errements que le gouvernement précédent, s'efforcer de mettredes limitesau droit de discussion, et s'abuser jus- ([u'à croire qu'il aura sauvé la société parce qu'il aura contraint la polémique de modifier son langage, parce qu'il aura forcé ses ennemis, qui marchaient h visage découvert, de mettre un masque sur leur figure. Erreur i)rofunde! Er-
icur funeste I Erreui- qui nous eonduira,parla mèmepenle, au même abîme, par la môme compression, à la même explosion! Erreur contre laquelle nous ne cesserons de protester !
Toutes les fois que des doctrines subversives sont émises, réfutez-les ; à Terreur opposez la vérité ! Au talent qui s'égare, opposez le talent qui se surpasse! L'insurrection du peuple, Finstruction publique n'est-elle pas entre les mains de lÉfat"? N'est-ce pas lui qui autorise ou défend les livres destinés à l'enseignement? Réfutez, discutez, ne poursuivez pas, ne condamnez pas ! Ne recommencez pas la faute qui a perdu la Restauration de 1813 et la Monarchie de 1830 î Ce n'est pas le droit de discussion qui les a renversées ; c'est le principe d'insurrection.
Tout ce que vous retrancherez à l'exercice du droit de discussion, vous l'ajouterez sans le vouloir, sans le savoir, à la force du principe d'insurrection. Plus vous exagérerez le système de compression, et plus vous aggraverez le péril de l'explosion. Ce n'est pas un journal qui vous le dit, c'est l'Histoire, et nier o!)stinément le Passé, c'est défier imprudemment l'Avenir.