‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856Chapitre 168 sur 199 · XIII · texte numérisé non relu

XIII

7 septembre 1848,

On lit dans le National de 1848 (ne pas confondre avec le Nationalde 1832, auquel nous faisons des emprunts si nombreux, que le scrupule qui nous est venu nous a donné^ l'idée de lui ouvrir un compte de rédaction) :

(c Préoccupés des impérieuses nécessités qui pressaient le » gouvernement, profondément convaincus d'ailleurs de sa » bonne foi et de son dévoûment h la liberté, nous n'avons » pas cru devoir nous plaindre des mesures dont il a frappé » quelques journaux, et, tout en réservant nos principes, » nous nous sommes résignés. Mais, nous devons le décla- » rer ici, nous ne l'avons pas fait sans effort ni sans dou~ » leur. En toute occasion, nous avons combattu le système » préventif : nous avons réclamé la répression légale, quel- » que sévère, quelque terrible qu'un la voulût faire, parce » qu'elle seule laisse à l'écrivain sa dignité, à la presse sa » moralité. Jusqu'ici, le gouvernement n'a pas jugé à propos » d'employer les armes légales qu'il avait entre les mains; » nous l'avons regretté profondément, et nous nous réjoui-

» rons de le voir rentrer enfin dans la seule voie où Tordre » et la liberté puissent marcher ensemble. Qu'il se confie » sans inquiétude à la justice du pays! Elle ne lui fera pas » défaut. La société, représentée par le jury, ne pourrait le » trahir sans se livrer elle-même. »

Point d'hypocrisie.

Qu'est-ce qui règne ?

M. Armand Marrast.

Avant d'être présidentde l'Assemblée nationale, qu'était-il?

Rédacteur en chef du Xational.

Qu'est-ce qui gouverne ?

M. le général Cavaignac.

A qui doit-il d'avoir été nommé ministre de la guerre?

Au National, qui n'a pas eu de cesse qu'il ne revînt d'Alger.

A qui doit-il le pouvoir dont il a été investi le 24 juin?

Au citoyen Bastide, ancien rédacteur du NationaL s'exprimant ainsi : « Citoyens, au nom de la patrie, je voussup- » plie de mettre un terme à v^os délibérations et de voter le » plus tôt possible. Dans une heure peut-être l'Hôtel-de- » Ville sera pris. On nous l'annonce à l'instant même (1). »

Ainsi :

Le National règne et gouverne.

Qu'il soit donc sincère.

Point d'hypocrisie. Point de double jeu.

Qu'il défentle franchement Tarbitraire ou efficacement la liberté.

11 ne fera accroire à personne que, s'il avait ressenti la « douleur » dont il parle, la liberté de la presse eût été supprimée, etqu'on en serait à considérer comme un bienfait... quoi?— Une aggravation des lois de septembre.

0 Molière !

10 septembre 184S.

Ce n'est pas la faute de l'ancien rédacteur en chef du Na-

(1| Moniteur^ p. 1490, 1"^ colonne. Si'uiiee du 24 juin 1848.

tional, M. Armand Marrast, présentement président de l'Assemblée nationale, si le projet de décret relatif à la répression des délits de presse pendant l'état de siège est parvenu à passer du quatrième rang, où il l'avait relégué dans l'ordre du jour, au premier rang qui lui appartient et qu'il occupera demain, grâce à la fermeté de M. Crespel de Latouche.

M. Armand Marrast avait trouvé qu'il était bien plus important et beaucoup plus urgent que l'Assemblée nationale portât le traitement de son président de 4,000 fr. à 10.000 fr. par mois; aussi n'avait-il pas hésité à donner la priorité au rapport de M. Laboissière sur le rapport de M. Charamaule, quoique l'Assemblée, saisie de la proposition de M. Crespel de Latouche, en eût déclaré l'urgence, il y a de cela déjà près de quinze jours.

Tel est le cas que les écrivains du National font des principes et des libertés qu'ils ont le plus exaltés! Ce qui importe aujourd'hui, ce n'est pas qu'on écrive, c'est qu'on danse. A bas la liberté de la presse ! Vive Tolbecque !

A bas la liberté de la presse ! car si peu qu'il en reste, c'est encore elle qui contient le favoritisme, l'arbitraire, l'intimidation. A bas la liberté de la presse! car le jour où elle aura cessé entièrement d'exister, l'état de siège pourra s'étendre de Paris à la France, et le gouvernement militaire s'établira sans résistance. A bas la liberté de la presse ! car son ombre suffît encore à proléger la liberté de la tribune et l'indépendance des minorités.

Tenez-le pour certain : le jour où la liberté de la presse aura achevé de s'anéantir, la liberté de la tribune ne tardera pas à disparaître. Il est sans exemple que l'une ait survécu à l'autre. Ou la liberté de la tribune disparaît par le silence qui lui est imposé, ou elle disparaît par l'intolérance des majorités, dès qu'elles n'ont plus pour contrepoids la liberté de la presse.

La suppression de la liberté de la presse est l'infaillible prélude de la proscription des minorités.

C'est parce que nous en avons la conviction profonde et

^imMmÊÊÊmaÈi^méÊÊmÊaÊÊiâÊÊÊiÊÊiÊM

le douloureux pressentiment, que nous insistons si opiniâtrement sur une question à laquelle nous voyons avec inquiétude et regret que l'opinion publique, égarée, prête un trop faible appui.

L'opinion publique est tombée dans le piège qui lui a été fort habilement tendu. Elle n'a pas vu que la suppression du Père Dnchéne, du Journal de la Canaille, etc., n'était pour le pouvoir qu'une manière d'ouvrir la porte à l'arbitraire, avec l'assentiment général. Plus tard, cette porte s'est ouverte pour le plus ancien des journaux, pour la Gazette de France. L'un après l'autre, tous les journaux, même les plus inoffensifs, finiraient par y passer, non-seulement ceux de Paris, mais ceux de toute la France, si l'Assemblée nationale était assez aveuglée pour rejeter le projet de son comité de législation, et donner, par ce rejet, au droit indéfini et indéterminé de suspension une force et une sanction nouvelles!

Voilà ce dont il faut que se pénètrent ceux-là surtout qu'un grand talent de tribune peut, à un jour donné, faire considérer comme des rivaux dangereux ou des adversaires redoutables , car il est de l'essence de tous les pouvoirs faibles et précaires de n'imputer jamais à leur faiblesse les difficultés que celte faiblesse est impuissante à surmonter. Comme proscrire est plus facile que discuter, à peine la presse est-elle proscrite que c'est le tour de la minorité, puis ensuite vient celui de la majorité... Irrécusable témoin, l'histoire est là pour l'attester !

Quel que soit le vote de l'Assemblée, nous aurons fait jusqu'au dernier jour, jusqu'à la dernière heure notre devoir ; nous pouvons être vaincus, mais nous n'aurons pas déserté.

11 septembre 1848.

Après un exposé présenté par M. Charamaule, en sa qualité de rapporteur, et deux très remarquables discours prononcés par MM. Victor Hugo et Jules Favre , l'Assemblée

nationale a rejeté, à la majorité de oOo voix contre 238, le projet de décret, quelque rigoureux qu'il fût, de son comité de législation.

.Après ce rejet , TAssemblée, à la majorité de 457 voix contre 276, a écarté, par le vote de la question préalable, la proposition de M. Crespel de Latouche.

11 ne faut pas s'abuser sur la portée de ce double vole ; elle est immense.

L'autorité du chef du pouvoir exécutif n'a plus de bornes.

La liberté de la presse a cessé d'exister en France.

12 septembre 1843 J'avais cédé à l'entraînement d'une dernière illusion : je n'avais pas douté que l'Assemblée nationale volât le projet de décret de son comité de législation, car ce projet de décret allait jusqu'à l'aggravation des lois de septembre, la plus extrême qu'il fût possible de concevoir.

L'Assemblée nationale ayant et rejeté le projet de décret et écarté la proposition de l'honorable M. Crespel de Latouche, il ne me reste plus qu'à me retirer d'une lutte où je me reconnais entièrement vaincu, et qu'à prier mes collaborateurs, moins personnellement engagés que moi dans cette lutte, de vouloir bien se charger de la tâche difficile, sinon impossible, de conduire sans le briser, entre les deux écueils de la discussion qui est un droit et de l'opposition qui est un fait, le journal dont je leur abandonne pleinement la direction jusqu'au jour où, par suite, soit d'un autre vote de l'Assemblée nationale, soit de la levée de l'état de siège, soit, enfin, de la promulgation de la Constitution, la liberté d'exprimer ma pensée me sera rendue, sous la seule réserve de me renfermer dans les limites tracées par les lois.

Le temps que je passerai à l'éeart'de toute participation à la direction et à la rédaction de la Presse ne sera pas perdu ; je-l'emploierai à des éludes et à des travaux dont elle profitera, car, je veux encore l'espérer, l'état de siège aura un

terme, il y aura un jour où la légalité recouvrera ses droits, où la liberté n'aura pas; sous la Constitution nouvelle, moins d'étendue et de garanties que sous les deux Chartes de 1815 et de 1830.

6 octobre 1H48.

Voici comment le National écrit l'histoire :

« Investi par l'Assemblée nationale d'une autorité excep- » tionnelle, le gouvernement n'en a jamais fait usage qu'à la » dernière extrémité ; et même, dans les rares occasions où » il a cru que le salut public exigeait la suspension de cer- » tains journaux, loin de poursuivi'e les imprimeurs, il n''a « pas même inquiété les éci-ivains. »

Le gouvernement n\i pas même inquiété les écrirains!

L'affirmation est précieuse à enregistrer!

Le rédacteur en chef de la Presse n'a pas été arrêté et mis au secret, sans qu'on ait jamais su ni pu dire pourquoi?

12 octobre 184H.

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