L'ETAT DE SIEGE
8 octobre 1848.
Depuis cent jours que l'état de siège a converti Paris en bivouac et en place forte, le travail a-t-il repris? La confiance a-t-elle fait des progrès? Le gouvernement s'est-il affermi ? Le commerce a-t-il vu diminuer le nombre des boutiques fermées faute d'acheteurs ? Les propriétaires sont-ils plus certains de toucher leurs loyers? Les locataires ont-ils acquis le moyen de payer leurs termes? Les étrangers qui s'étaient éloignés sont-ils revenus? Les transactions sont-elles devenues moins rares? La misère, enfin, a-t-elle cessé de monter?
11 ne faut pas qu'on s'y trompe I tant que durera l'état de siège à Paris, la confiafTce sVn tiendra éloignée. La raison en est simple à donner : le moyen de ramener la confiance, c'est d'en montrer. Un gouvernement qui paraît rassuré rassure tout le monde, un gouvernement qui tremble sème l'inquiétude et récolte la nn'sère.
Un bon gouvernement est celui quia toujours l'œil ouvert sur le danger, mais qui n'en parle jamais.
LETAT DE SIEGE. 669
Il ne faut pas se faire crillusions !
Ce n'est pas la mise de Paris en état de siège qui a rétabli Tordre matériel dans les rues; ce n'est pas la levée de Tétat de siège qui rétablira Tordre moral dans les esprits.
L'anarchie n'existe en bas que lorsqu'elle existe en haut ; elle n'est dans le pays qu'alors qu'elle est dans le pouvoir.
L'anarchie est l'effet dont l'ignorance est la cause.
A quoi a servi l'état de siège ?
Il n'a servi qu'à une seule chose : à faire tomber le masque qui couvrait la ligure des écrivains du Xational.
9 octobre 1848.
Quels sont donc « ces services si courageusement rendus » a l'i cause de Vordre dans les fatales journées de juin par » le général Cavaignac? » Il faut en Tinir avec tous ces grands mots qui n'ont pu tromper que l'irréflexion.
L'Assemblée nationale en voulait absolument Unir avec les ateliers nationaux, dont le danger s'était hautement révélé à tous les regards par la tentative du 15 mai.
On savait, du 15 mai au 2'2 juin, que la dissolution des ateliers nationaux n'aurait pas lieu sans résistance et sans crise ; tout le monde s'y attendait.
En vue de cette dissolution, quelle précaution, quelle mesure ont étépiises par le ministre de la guerre?
Pas une seule !
Les barricades se sont élevées sans résistance, et les premières ont été enlevées par des gardes nationaux n'écoutant que leur courage.
Pas de troupes ! pas un ordre émané du général Cavaignac, ministre de la guerre !
Les éloges qu'on lui donne sont donc des éloges qui ne lui revieiinent pas : ils reviendraient bien plutôt au gêné-
rai de Lamoricière, qui a payé de sa personne avec une héroïque inti'épidilé.
Il faut être juste.
Voici pour la veille du 23 juin. Maintenant, passons au lendemain.
Qui a demandé l'état de siège?
M. Pascal Duprat ;
M. Jules Bastide.
A quoi a servi l'état de siège?
Aj-t-il servi à sauver l'ordre? Non, il n'a servi qu'à déconsidérer la République.
Ce n'est pas l'étal de siège qui a vaincu l'insurrection, c'est l'armée.
Pour que l'armée accomplît son douloureux devoir, l'état de siège n'était pas nécessaire ; les balles et les canons ne portaient pas moins juste avant qu'après l'état de siège.
Sans état de siège, on aurait tout aussi bien pu procéder au désarmement des insurgés.
A quoi donc a servi l'état de siège? *
A établir des conseils de guerre et h supprimer le journal la Presse ; car, pour que les autres journaux suspendus cessassent de paraître , il n'y avait tout uniment qu'à leur enjoindre de verser le cautionnement exigé par la loi.
La juridiction des conseils de guerre a-t-elle sauvé l'ordre et la société? Ce n'est pas notre avis, nous craignons plutôt qu'elle n'ait amassé des tempêtes et préparé, tôt ou tard, d'efl'royables représailles.
L'état de siège et les conseils de guerre de 1832 n'ont pas empêché, en 1834, la bataille de la rue Transnonain; en 1839, l'insurrection du 12 mai ; en 1848, la chute du gouvernement de 1830.
Nous croyons qu'il y avait, le 26 juin 1848, autre chose à faire que ce qu'on a fait; que tout ce qu'on a fait d'utile on le pouvait faire sans l'état de siège; que l'état de siège n'a servi qu'à accomplir des actes qui resteront à perpétuité regrettables certainement, irréparables peut-être !
On pouvait empêcher Tinsurrection de juin d'éclater, on
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pouvait l'ompèchor de s'étendre, on pouvait cnlin la réprimer sans enlever à des aeeusés toutes les garanties de la tléfense et de la justice, sans tomber tians tous les excès des plus niauvais*régimes , sans Nérilier enfin ces paroles du National : « il est plis facile de déciiéter l'arbitraire
QIE d'ex ISER. »
22 octobre 1848.
iNous avons lait ce que nous conseille le National, nous avons relu le rapport de M. Aylies, afin de rechercher pourquoi Tétat de siège n'avait pas été levé plus tôt. Nous n'y avons pas trouvé Tombre d'un motif, même d'un prétexte. Nous n"y avons trou\'é quiine seule chose : une inconséquence de plus dans la conduite de M. Cavaignac. Le Moniteur wiiversel, son ennemi implacable, s'exprime ainsi par l'organe du rapporteur de la commission :
(. M. AYLIES : Le chef du j-iouvoir exécutif, les ministres de lu justice, de la guerre et de Tintérieur se sont empressés de nous déclarer que, loin de s'opposer à la levée de l'état" de siège, le moment leur semblait favorable et opportun. En s'expliqnaut ainsi, ils ont parlé non seulement pour le présent, mais encore pour l'avenir, en tenant compte de toutes les éventualités dont se préoccupe plus ou moins l'opinion publique. Leur pensée, à cet égard, a été 7ielte, ferme et unanime ; aussi ont-ils vivement insisté pour que la commission, en la transmettant à l'Assemblée, lui conservât le caractère de coiiriclion éncrijique et profonde qui les animait.
» Est-ce à dire qu'il n'existe pas encore dans ce pays des ferments de trouble et d'agitation? Telle n'est pas la pensée du gouvernement; il sait que toutes les mauvaises passions ne sont pas calmées, que les esprits sont plus ou moins surexités, que même des recrudescences accidentelles semblent ajouter à la gravité du mal ; mais ce qu'il n'ignore pas non plus, c'est que cette agitation, ce mouvement des esprits, ces symptômes quels qu'ils soient, furent, dans tous les temps, les conditions mêmes de la liberté.
» La question pour le gouvernement et pour voire commission n'est donc pas là tout entière.
» La question est dj savoir si, en présence des dangers qui peuvent n.'îître de cette situation, la République restera désarmée. Or, sur ce point, le gouvernement n'hésite pas à déclarer, sous sa responsabilité, que, même après la levée de l'état de siège, les moyens d'ae.ion et de répression dont il pourra disposer lui permettront de faire face à tontes les conjonctures. »
Ainsi donc, voilà qu'après le vote de l'Assemblée sur la proposition de M. Xavier Durrieu, le chef du pouvoir exécutif est d'avis que le moment est «favorable et opportunyi de lever l'élat de siège ! C'est « sa conyktion ÉNERcigcE et » PROFONDE ; » et « en tenant compte de toutes les éven- » tualités, ù déclarer que les mbyoïs d'action et de répres- » sion dont il pourra disposer lui permettront de faire face
» à toutes les conjonctures ; » s'il en est ainsi, d'où
vient donc qu'il était opposé, il y a huit jours, le 11 octobre, à la levée de l'état de siège, et qu'il demandait absolument la question préalable sur la proposition de M. Xavier Durrieu ? Il faut convenir que M. Cavaignac est prompt à se raviser, à tourner à tous les vents de la majorité, car c'est du 11 au 19 octobre qu'il s'est ainsi formé subitement une « convictiox énergique et profonde 1 »
Est-ce encore là de la conscience? N'est-ce pas là encore de l'inconséquence? Et lorsque nous nous servons de cette dernière expression, nous croyons porter la modéralian jusqu'à l'excès. S'il ne s'agissait pas de M. Cavaignac, nous qualifierions bien autrement de tels revirements dans le langage et dans la conduite.
Faites comme nous ; suivez le Moniteur :
M. le général Cavaignac déclare, le 19 octobre, qu'il a
« TOUS les .moyens d\\CT10N et de répression NÉCESS.ilRES » POUR F.\IRE FACE .V TOUTES LES CO.XJONCTURES. » Mais alorS
pourquoi déclarait-il donc positivement le contraire le 2 septembre, alors que TAssemblèe nationale avait déjà voté, les 9 et 11 août, la loi sur les clubs, la loi sur les cautionnements des journaux, et enfin la loi sur les crimes et les délits de la presse ?
Le Moniteur, cet odieux diffamateur de .Al. Cavaignac, a l'impudence f numéro du dimanche 3 septembre 1848 , page 2,281) de lui mettre dans la bouche les paroles ciaprès :
« ... Oui, je le déclare, il y aurait danger pour le pays, » danger pour la République, danger pour la Constitution » elle-même à faire cesser l'état de siège.