LES PAUVRES RECONNAISSANTS
Sérieusement, si la régence et la légitimité n'étaient pas condamnées sans retour, le meilleur moyen de ne pas les ramener, ce serait de semer de l'argent.
Bon Dieu ! quand tous les rois tombent en Europe, quels seraient donc les insensés qui pourraient croire à la possibilité de les rétablir en France avec de l'argent, et contre le vœu du peuple?
S'il était vrai qu'il existât de tels insensés, il faudrait bien se garder de les envoyer à Cliarenton. L'argent donné par eux serait autant de pris sur eux. •
13 marsl84B.
Le renversement de la République française, acclamée le 24 février, serait le triomphe, plus que le triomphe, la justification, aux yeux de l'Europe et de l'Histoire, du monarque élu en 1830, tombé en 1848, et de ses ministres, dont la mise en accusation a été signée par le premier président Séguier, de ce<magistrat octogénaire tenant à sa place plus qu'à son honneur, et rendant odieuse par cet acte l'adulation qu'il n'avait rendue encore que ridicule par ses compliments burlesques.
Le renversement de la République serait un nouvel argument fourni à tous ceux qui nient que la liberté, au-delà de certaines limites très étroites, soit conciliable avec le maintien durable de l'ordre et de la paix.
Le renversement de la ftépubhque ajournerait indéfiniment, non pas seulement la solution, mais l'étude de toutes les questions qui touchent à l'amélioration de votre sort, et à une fixation plus équitable des conditions du travail.
Le renversement de la République livrerait au même analhènie, à la même condamnation, des idées qui sont justes et praticables, et des idées qui peuvent aussi être généreuses, mais qui sont fausses et de plus inapplicables.
Le renversement de la République serait la déchéance de la France ; les rois ne nous pardonneraient pas la
peur extrême que nous venons de leur causer ; les peuples ne nous pardonneraient pas les illusions et les espérances que nous leur aurions fait perdre.
Le renversement de la Républiiiue, deux fois en cinquante ans. deux fois proclamée parmi nous, et deux fois s'écroulant sous son propre poids, comme un édifice dont les fondations ne seraient pas en rapport avec le faite ; le renversement de la République serait le retour de la royauté, escortée de la réaction, succédant à la guerre civile et peut-être à la guerre européenne.
Sauver la République en péril, l'affermir tous par le désintéressement poussé, s'il le faut, jusqu'à l'abnégation, est donc, avant tout, ce qui importe.
Ayez autant de bon sens que vous avez montré de courage, et prouvez votre bon sens par votre patience.
Vous avez, nous avons tous, ne fût-ce que par amourpropre national, afin de n"être pas Tobjet de la risée universelle ; \ ous avez, nous avons tous l'intérêt le plus grand à ce que la République se fonde, et sorte victorieuse des difficultés qui déjà en menacent Texistence et la durée !
Elle ne se fondera pas. et périra, croyez-en ma parole, que les événements ont rarement fait mentir; elle périra et ne se fondera pas. si vous ne vous hâtez tous de donner un grand et mémorable exemple : — Celui de rentrer dans vos ateliers sans retard et sans conditions, ajournant à une époque plus opportune et moins critique l'examen, le débat et la solution des questions dont l'étendue, là profondeur et Télévalion n'avaient pas été exactement mesurées par l'écrivain qui leur a donné une tribune avant de leur avoir donné un berceau.
Ne compromettez pas. par une révolution sociale prématurée, qui serait le bouleversement et la ruine de tout et de tous, l'avenir d'une révolution politique accomplie, d'une révolution politique qui vous prodigue les garanties, qui vous appelle à vous asseoir sur les bancs de l'Assemblée nationale, après avoir déjà admis un de vous à siéger au nombre des membres du gouvernement provisoire.
Les droits du travailleur au travail ont été proclamés ; que cela suffise ! Puisez votre patience dans votre force. Nul n'a plus assez de pouvoir pour manquer impunément à la parole qu'il vous aura donnée. Laissez au grain semé le temps de germer, et à l'épi le temps de mûrir. N'exigez pas que la récolte précède la semence. Ce serait insensé.
Ne vous exposez pas à être tournés en dérision ; à ce qu'on dise de vous ironiquement, en parodiant un mot célèbre :
« Le travailleur discute et ne tiavaille pas. »
Ou bien :
« Savez-vous ce que demandent les travailleurs? — II; demandent à » ne pas travailler ! »
Cessez ces promenades en colonnes et ces asssemblées en plein air, qui, toutes pacifiques qu'elles soient, n'en alarment pas moins tous les intérêts, ralentissent toutes les transactions, et font ce que vous feriez si vous forciez par un tour de clé le ressort principal qui communique à vos montres le mouvement. Rouages et aiguilles aussitôt s'arrêteraient. En vain leur demanderiez-vous ensuite de vous indiquer l'heure !
Savez-vous où vous courez ainsi, en demandant inconsidérément, prématurément, que le nombre des heures de travail soit réduit et le taux des salaires augmenté? Vous courez ainsi à la ruine de votre patrie et à votre propre perte.
Vous trou\ez que onze heures de travail c'était trop, et que le prix qui vous était payé ce n'était pas assez. Eh bien, savez-vous, en continuant ainsi, ce qui vous attend? Il faut que je vous le dise, puisqu'on n'a pas eu la sincérité et la fermeté de vous le déclarer tout de suite en face : ce qui vous attend, si les mesures les plus énergiques et les plus efficaces ne sont pas prises sans retard par le gouverment provisoire, si vous ne donnez pas l'exemple de l'ordre, si vous ne rassurez pas le crédit ; ce qui vous attend, c'est qu'avant deux mois, vous n'aurez plus ni travail ni pain.
Vous implorerez pour avoir du travail, ne fûl-ce qu'une heure, mais le travail qu'on a tué est longtemps à renaître. Vous en implorerez on vain !
Vous demanderez du pain, et l'Etal lui-même ne pourra vous en donner, condamné à l'impuissance par la misère publique.
Vous déshonorerez-vous parle pillage ? — Non, certes ; le pillage, c'est le gaspillage ; il n'a qu'un jour, il n'a pas de lendemain ; et si pendant un jour à peine il peut faire cesser la misère et la faim, ce n'est que pour la rendre plus terrible, plus inexorable encore.
Songez-y !
Le travail assurément a des droits, et occupe dans la société une immense place ; la civilisation n'existe que par lui : il est beaucoup, mais il n'est pas tout ; il est la meule qui moud, mais à la meule il faut une force qui la mette en mouvement. Quand cette force, s'appelle le capital, elle est au crédit ce qu'est le bras de l'homme au cours d'eau, ce (|u'est le cours d'eau limité dans sa puissance à la vapeur dont la puissance est presque ihimitée. Toute atteinte grave portée au crédit se résout en une diminution considérable de travail.
Il y a trois ans, en Angleterre, lord Astley présenta à la Chambre des communes un bill ayant pour objet de réduire le nombre des heures de la journée de travail : ce bill fut énergiquement combattu par sir Robert Peel et rejeté. A peine une année s'était-elle écoulée que des multitudes d'ouvriers en étaient réduits, pour ne pas mourir de faim, à demander à la poi'te des fabriques et des ateliers fermés, qu'ils s'ouvrissent pour leur donner une ou deux heures d'ou\Tage.
Sur la pente où nous sommes lancés, il suffit d'un moment pour franchir la distance qui conduit à cette extrémité fatale.
Faites donc tout ce qui est en vous pour la conjurer. Défiez-vous d'idées séduisantes qui n'aboutiraient qu'à
des déceptions terribles. N'accueillez que les idées justes et mûrissez-les.
Vous n'avez pas encore l'instruction, mais vous avez l'expérience; montrez ce qu'elle vaut.
Par la prudence de votre conduite, ramenez la confiance dans les esprits ; sauvez, sauvez la République !
La royauté a été perdue par les rois ; que la République, à son tour, ne soit pas perdue par les républicains !
Elle est perdue, si vous ne la sauvez pas, si le crédit disparaît, si le travail s'arrête !
En quel moment demandez-vous une aumengtation de salaire? — Au moment où la vente languit, où le prix de tous les objets fléchit ; où ce qu"on appelle improprement les « maîtres » (lesquels ne sont que des agents intermédiaires entre la production et la consommation, l'industrie et le commerce) sont eu présence d'engagements sacrés qu'ils ne peuvent tenir, et de ressources qu'ih ne peuvent réaliser; au moment où toutes les fortunes sont considérablement réduites, ce qui réduit considérablement les moyens de dépense ; où la rente 5 0/0 est tombée de 117 francs audessous de 77 francs, baisse 40 francs ; où la source des contributions indirectes est menacée de ne plus donner qu'un filet d'eau argentée, alors que, plus que jamais, il eût été nécessaire qu'elle gardât la plénitude de son abondance; où la perturbation est dans les familles de tous les fonctionnaires destitués ; où les étrangers, ces consommateurs de passage, ont repris leur vol vers des régions moins agitées ; au moment, enfin, où tout est en question et où le flot des questions qui se pressent est tel, que si toutes se heurtent, aucune ne se résoudra. Réfléchissez-ymùremenl.
Une chose après l'autre, vous le savez, est le seul moyen de faire vite et bien. On exécute mal deux choses que l'on entreprend à la fois.
Vous et nous, vous ouvriers du marteau, du rabot, du ciseau, du pinceau, de l'équerre, du compas, de l'étau, de la scie, de l'alêne, de l'aiguille, de la pelle, de la truelle, etc., etc.; nous ouvriers de la plume, sachons attendre que
l'Assemblée nationale convoquée nous ait tlabord donné une constitution qui soit la proclamation de toutes les libertés, la garantie de tous les droits légitimes et de tous les intérêts équitablement pondérés; alors le moment sera venu de demander et d'obtenir qu'une vaste enquête soil ouverte, où foutes les réclamations, où toutes les rectifications seront admises, où tous les faits seront recueillis, consignés, imprimés; sachons attendre que l'industrie et le commerce aient pu sortir de cette épreuve, traverser cette crise, et subir la profonde transformation que leur imposeront la diminution subite du luxe de quelques-uns et l'augmentation lointaine de l'aisance de tous ; sachons, enfin, attendre que les mœurs démocratiques s'accordent avecles institutions républicaines.
Les rois se perdent par l'adulation qu'ils écoutent, vous ne ferez pas comme eux : vous ne fermerez pas l'oreille à la vérité.
14 mars 1848.
C'est le nom qui nous a été donné par les républicains se disant les « républicains de la veille. » ^Nous l'avons accepté sans le discuter.
Nous avons toujours fait passer les choses avant les mots.
Tout gouvernement, quelle que soit sa forme, est légitime, à nos yeux, qui accomplit de grandes œuvres ; tout gouvernement, quelque masque qu'il porte, ment à son nom, qui manque à ses devoirs.
Le droit divin de la capacité est le seul que nous ayions jamais proclamé et reconnu.
Les gouvernements sont faits pour les peuples, et non les peuples pour les gouvernements.
Cette opinion que nous venons de rappeler, nous l'avons toujours eue , et toujours nous l'avons hautement professée.
Nous défions qu'on trouve une seule ligne, dans tout ce que nous avons jamais écrit , qui contredise cette opinion ou la rende seulement suspecte.
L'avenir prononcera entre les républicains du lendemain, qui n'ont jamais demandé qu'à la maturité de la raison populaire le triomphe de leurs idées sincèrement démocratiques, et les républicains de la veille, qui rappellent à tout
propos leurs seize quarliers de radicalisme, comme si la valeur des opinions était dans la date !
Le lendemain du jour où Ton a al)oli les titres de la noblesse féodale et impériale, voudrait-on déjà créer une gentilhommerie républicaine et de plus un blason républicain?
Pour nous, qui avons fait toujours passer la noblesse des actes avant la noblesses des titres, les actions avant les intentions, les idées avant les discours, nous classons autrement les républicains.
Nous ]es,cIassous ainsi : -
Les plus éclairés nous paraissent les meilleurs ; les plus désintéressés nous paraissent les plus sincères.
Nous consentons volontiers à ce que, pour mesure de notre sincérité, on prenne notre désintéressement, et à ce que, pour gage de l'avenir, on prenne notre passé.
Voici ce que nous écrivions, il y a dix ans, dans un livre (j) dont la troisième et dernière édition est de 1812 :
" Entre le principe démocratique et Télément aristocra- » tique, le gouvernement français n'a plus la faculté du « cjioix. A tort ou à droit, légitimement ou non, la posse^- » sion de fait et l'avantage du nombre appartiennent main- » tenant à la démocratie. Que le gouvernement en prenne » donc son parti et se range du côté du plus fort, non pour » lui obéir, mais pour le diriger. Qu'il se persuade qu'on ne » lègne ni moins dignement ni moins longlemps par la » confiance que par la force.
» L'autorité est de deux natures.
« Quelque i)ien armé qu'il soit, le soldat est mnins.sûr du » prisonnier qu'il garde que le guide ne l'est du voyageur » qui le suit.
» Toutes les conditions de la souveraineté sont chan- » gées.
» L'hérédité est bien encore un principe, mais elle n'est » plus un droit incontesté.
» S'élever et se tenir constamment à la hauteur de leur
(1; DE L'issTr.rCTiox PUBLIQUE EN FKAN'CE, 3e édition , page 445.
» tâche, est donc une nécessité impérieuse dont il faut que » désormais se pénètrent toutes les royautés qui voudront » durer, quelle que scit la force ou la fiction qui les protège : » car, si la multitude est facile à égarer par la passion, il » est juste de reconnaître aussi qu'elle n"est pas moins ac- « cessible à Tenthousiasme ; qu'elle se laisse rapideftient » séduire par le grand, le juste et le beau ; que, si elle exige « impérieusement qu'on lui cède lorsqu'elle a la conscience » de son droit, elle aime qu'on lui résiste avec fermeté dès » qu'elle en doute. Se faire aimer et estimer d'elle a lou- « jours été le plus sûr et le plus facile moyen de gouverner. » Ainsi, par le déveloirpement indéfini du principe démo- » cratique, nous touchons à l'avènement d'une souveraineté » et d^une aristocratie nouvelles. Voilà ce qu'il faut prévoir » de loin, en portant désormais son attention un peu moins » sur les casernes, un peu plus sur les écoles.
» Faisons donc asseoir sur le même banc tous ceux que » la loi appellera, dans quelques années, à coucher sur le » même lit de camp.
» Puisque la doctrine de Tégalité doit prévaloir, ne vaut-il » pas mieux qu'elle s'apprenne à l'école communale qu'au » corps de garde municipal ?
» Puisque l'élection est le principe sur lequel repose notre » constitution politique, pourquoi n'y pas préparer l'en- » fance, n'y pas soumettre la jeunesse en combinant son " application dans une juste mesure avec l'autorité du- » maître ?
» Puisqu'au nombre de nos institutions populaires nous » avons placé la garde nationale, pourquoi ne pas soumettre » nos écoles et nos collèges au régime militaire, qui a deux » avantages : celui d'apprendre à obéir, et celui d'appren- » dre à commander ?
» Craindrions-nous le développement exclusif de Tesprit » militaire? Une telle crainte serait une inconséquence » dans un pays où la loi appelle, à peu d'exceptions près, » tous les citoyens à servir dans les rangs de la garde na- » tionale. D'ailleurs, la répulsion générale qui existe contre