‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856Chapitre 24 sur 199 · LES REPUBLICAINS DU LENDEMALN · texte numérisé non relu

LES REPUBLICAINS DU LENDEMALN

» le service militnire est l(>lie, qu'il n'y a pas lieu (Tavoii' » peur de Taffaiblir. L'armée y gagnerait tous les renipia- » çants qu'elle perdrait.

» Là (iù la logique est exclue, on yeut fonder Tordre.

» Tentative inutile! L'ordre ne saurnil régner oii gouverne » l'ignorance.

y> Rien, parmi nous, ne se lie, rien ne s'enchaîne, rien ne » fait corjis de doclrine ; souvent les principes les plus op- » posés sont violemment unis.

» Tout est choc et frottement.

» La France n'a de système sur rien ; elle manque d'es- » prit de suite et d'enseml)le, de prévoyance et de persé- » vérance. •

» Poursuivie par le passé, débordée par le présent, sur- » prise par l'avenir, elle vit au jour la journée, entre deux » révolutions, l'une inachevée. Vautre imminente ;

« En tout arbitraire, en rien absolue ;

» Partout la centralisation administrative, nulle part l'unité » politique ;

» Fatalement gouvernée par la mobilité des faits, là où » devrait régner l'immuabilité des principes;

» Soutenue par la f: rce des choses, non par la supériorité » des ministres responsal)les de ses destinées ;

» Faisant une exorbitante consommation d'hommes poli- » tiques, et ne s'occupant aucunement des mnyeos d'en for- » mer de nouveaux;

» Ne prévoyant rien, ne préparant rien, s'apercevant seu- » lemenl que le l.em])S des semailles est passé quand le » temps de la moisson est venu ; laissant le présent inculte » et s'étonnant que l'avenir soit stérile ;

') Enfin, au dehors comme au dedans, n'ayant aucun plan » mûrement arrêté et constannnenl suivi. »

Nous bornerons là nos citations; l'ouvrage tout entier est écrit sous l'empire des mêmes convictions : il est un témoin irrécusable qui atteste que nous pourrions aussi, nous, très légitimement, prendre le titi'e de républicain delà veille !

Ce n'est pas le 23 février 1848 que nous avons pressenti

et prédit le triomphe de la démocratie et l'avénemcnt de la République. Ce triomphe et cet avènement, nous n'avons cessé, comme on vient de le voir, pendant dix années, do les annoncer dans les termes les plus formels.

Seulement, de notre part, ce n'était ni une menace contre le gouvernement établi, ni une provocation à l'insurrection : c'était un avertissement au pouvoir sur le danger de s'abandonner aux dangeî'eus'es voluptés de l'optimisme : c'était, au nom du progrès, un appel incessant adressé à la responsabilité des ministres et à la mémoire do celui d'entre eux qui avait écrit ces paroles si souvent citées par no»is dans ces derniers temps : c Tout poir le peuple^ sinon tout PAR lui. »

Aucune illusion ne nous a jamais aijusé: aucune iUusion né nous abuse encore.

Tout ce qui eût été facile à accomplir, progressivement et en détail avec un pouvoir fort, disposant de ressources immenses, ayant tout le temps devant lui, sera, nous ne le dissimulons pas, d'une difficulté extrême à improviser, simultanément et en bloc, avec des ministres encore inexpérimentés, des ressources considérablement réduites, des lois non éprouvées, et, des exigences innombrables, impérieuses, impatientes.

Pour venir à bout d'une {elle lâche, il n'est qu'un seul moyen :

Réunir les partis (>n s'éie\an( au-dessus d'eux.

» Une "ère nouvelle commence poiir le développement des nations. •■

LOT-is. roi de Bavière. 6 inarslS48.

15 mars 1848.

La Guerre ! Qui pousse ce cri ? — La Peur. On le sait : la Peur ne raisonne pas.

Elle le prouve bien, quand elle souhaite la guerre.

Pourquoi la guerre? — Afin d'appeler du centre à la circonférence, de Paris à ia frontière , tous ces bras qui ont vaincu sans fusils un gouvernement qui s'est rendu sans combat, tous ces bras que la- victoire, aussi prodigue que facile, a armés le lendemain.

La Peur craint que de mauvaises passions ne s"en emparent comme d'instruments, et qu'ainsi ils ne mettent en péril l'ordre et la liberté.

En efïet, ce danger est à craindre ; mais la guerre le conjurerait'-elle ? — Selon nous, elle l'aggraverait, car une guerre partielle, dont nous prendrions l'initiative, ne tarderait pas à se changer en une guerre générale, et une guerre générale ne pourrait se soutenir qu'en donnant à tous les ferments révolutionnaires que nous échauffons dans notre sein le plus haut degré d'excitation, d'exaltation, d'irritation.

La guerre, en même temps qu'elle réveillerait les espé-

rances de deux partis : le parti de la légitimité et le parti de la régence, éveillerait les défiances de toutes les autorités républicaines, auxquelles ne manqueraient ni les faux rapports ni les délations.

Qui est gravement menacé se croit facilement trahi !

La guerre servirait de prétexte et de justification h de nombreuses proscriptions, à des excès que le gouvernement central serait impuissant à réprimer ; à la suspension, si ce n'est môme à la suppression deslibertés les plus chèrement achetées, des libertés que nous avons achetées au prix de trois révolutions!

11 ne faut pas qu'il en soit ainsi; il ne faut pas que l'effroi du gouffre nous y précipite ; il ne faut pas que la terreur du fléau nous donne le fléau de la terreur; il ne faut pas enfin que le pouvoir qui s'est fondé aux noms de : Liberté, Égalité. Fraternité, échappe par la guerre aux conséquences de l'immense responsabilité qu'il a assumée sur lui ; il faut que la fraternité, l'égalité et la liberté laissent dans l'histoire d'autres œuvres que des barricades, d'autres monuments que des pavés.

La République existe, il faut qu'elle dure ; elle ne peut durer qu'autant qu'elle sera la solution pacifique des questions ajournées par le mauvais vouloir ou l'impuissance des gouvernements qui l'ont précédée.

La Guerre ! la Guerre ! — C'est le cri hypocrite de la Peur et le vœu caché de l'impuissance ; c'est pourquoi nous leur répondons : — La Paix ! la Paix !

La paix ! — Parce qu'elle seule peut rendre la liberté durable, l'égalité équitable, la fraternité féconde.

La paix ! — Parce que nous avons eu le dernier mot de la gloire, et qu'après nous avoir fait camper sous les murs de toutes les capitales de l'Europe, nous savons où elle nous a ramenés.

La paix! — Parce que les lois définitives de la démociatie ne sont encore qu'entrevues, et que la tranquillité de l'avenir ne sera assui'ée qu'après qu'elles auront été déeauvertes. appliquées, et enfin rectifiées par l'expérience.

La paix ! —Parce que la gucri'e ne serait qu'une diversion et ne serait pas une solution.

La paix ! — Parce que c'est le travail.

La paix ! — Parce que c'est la double question de l'homme devant la société, et de la société devant l'éternité !

La paix ! — Parce qu'oiifin il est juste qu'elle ait son Napoléon, la guerre ayant eu le sien.

Le Napoléon de la guerre est sorti de l'école de Brienne.

Le Napoléon de la paix sortira d'un atelier.

C'est là que couve la vérité ; l'erreur est dans les livres.

On peut regretter le passé, vains regrets! on n'empêchera pas l'avenir. La guerre ne ferait que le retarder, et, si le sang doit couler, mieux vaut encore qu'il coule pour le triomphe de la liberté que pour le triomphe de la force, pour l'éclat de la vérité que pour l'éclat de la gloire.

La paix européenne a cessé d'être une utopie, du jour où la guerre est devenue un contre-sens.

Creuser des fossés, élever des remparts, fondre des canons en même temps que, de toutes parts , on abaisse les barrières internationales, on multiplie tous les moyens de communication, on construit des chemins de fer, on invente le télégraphe électrique, qui bientôt reliera entre elles toutes les villes de l'Europe, c'est commettre un double et ruineux anachronisme ; c'est appauvrir les peuples et affaiblir les gouvernements que nous voyons tous fléchir sous le poids de leurs immenses budgets.

La civilisation et la barbarie s'excluent : la barbarie, c'est la guerre; la civilisation, c'est la paix.

Allumer la guerre pour rasseoir l'ordi"e, faire couper des bras pour calmer des têtes, est un moyen empirique qui ne réussit pas longtemps; le passé est là pour l'attester. L'expérience, qui a condamné celui-là, vent qu'on en essaie un autre; cet autre est celui-ci : — Diriger les têtes et employer les bras : unir le travail et le crédit.

C'est le moyen que nous avons toujours conseillé.

Chimère! — dit-on ; mais où donc est l'épreuve séiùeuse,

complète, définitive, qui donne à des contradicteurs superbes le droit de s'exprimer en ces termes tranchants?

Chimère! — N'est-ce pas ainsi qu'ont été qualifiées toutes les grandes découvertes de l'esprit humain, ses conquêtes les plus précieuses , ses plus glorieuses invasions dans le vaste empire qui s'appelle : l'Inconnu ?

Français, nous avons prouvé au monde entier que nous portions haut et loin le courage de la guerre ; ne poitons ni moins haut ni moins loin le courage de la paix.

Quel risque, après, tout, la paix fait-elle donc courir qui ne soit pas dépassé par la guerre ?

L'homme ne peut perdre que trois choses :

Sa fortune, s'il en a ;

Son honneur, s'il l'a conservé ;

Sa vie, s'il est impuissant à la défendre.

La guerre épargne-t-elle la vie des comballanis, l'honneur des traîtres, ki fortune des vaincus?

Non. — Eh bien, donc?

On risque sa vie, sans hésiter , poui" conquérir un grade, changerlesgrains.de son épauleite: et l'on craindrait de l'exposer pour conquérir un litre à l'estime et à la reconnaissance de ses concitoyens, pour faire faire à l'humanité un pas en avant dans la voie de l'avenir !

Gomment expliquer cette contradiction ?

Rien de plus f;îci!e.

On a fait du courage un mot abstrait, une chose absolue; or, rien n'est moins abstrait, rien n'est moins absolu que le courage.

Le courage le plus grand, le moins douteux, est relatif.

Tel qui affronte le feu des canons , hésite à traverser un fleuve à la nage.

Tel qui est brave dfins un duel, est sans fermeté devant la multitude.

Tel qui franchirait un abhne, n'oserait gravir un toit.

Tel qui ne craint rien sur un sol ferme, craint tout sur un navire.

Toi qui s'é])ouvante de la calomnie, ne s'effraie pas de la mon.

Tel qui se })laîl à attaquer, ne sait pas se défendre. Tel qui excelle à- se défendre, n'ose pas attaquer. Tel qui résisterait héroïquement à une armée, cède lâchement à une assemblée.

Tel qui a du courage quand il s'exalte, n'en a plus quand il réfléchit.

Tel, au contraire, qui a du courage quand il a le temps de réfléchir, n'eu a plus dès qu'il perd sa présence d'esprit.

Le courage n'est pas un don, c'est un art ; souvent même ce n'est qu'un métier, moins encore, une habitude.

Le maçon qui s'élève à la hauteur des nuages pour poser la dernière pierre d'une cathédrale , ne se vante pas d'être brave. Il ne l'est pas non plus. II sait ce qu'il fait ; il fait ce qu'il sait.

Rarement le courage est le mépris du danger ; presque toujours il est, ou l'ignorance présomptueuse n'en mesurant pas l'étendue, ou la connaissance raisonnée l'ayant réduit à ses termes les plus simples.

L'ignorance présomptueuse du péril le surmonte par la témérité.

La connaissance raisonnée du danger le dissipe par l'habitude.

L'habitude ne fait plus du péril qu'un risque. L'œil s'exerce, La confiance grandit, Le péril diminue.

Ainsi s'apprend le courage.

Nous possédons le courage de la guerre, parce que la guerre nous l'a fait acquérir.

Nous ne possédons pas encore le courage de la paix, parce que ces trente années de paix armée n'ont été, en vérité, qu'une trêve.

La gloire nous inspii'e.

La liberté nous épouvante.

Dix bataillons nous paraissent moins redoutables qu'un club.

Pourquoi '?

Parce que nous avons été élevés dai>s Tadmiration des batailles et dans Teffroi des clubs.

Partout où il y a des clubs, allons-y, et bientôt nous n'en n'aurons plus peur ; le jour où les hommes d'ordre n'auront plus peur des clubs, les clubs auront cessé d'être un danger public.

• Pour un danger réel qui existe, la puérilité des hommes crée cent périls imaginaires.

De tous les dangers, le plus grand et le plus réel, c'est la Peur.

Louis-Philippe serait encore sur son trône, s'il s'y était imperturbablement assis, pour attendre l'arrivée du peuple, entouré de sa famille , protégé par ses petit.s-f]ls , couvert par ses nouveaux ministres criant bravement : Vive le roi !

S'il eût mieux connu le peuple , le roi n'eût pas lui. Mais aussi, s'il en eût mieux' connu l'orgueil et les misères, il n'eût pas toléré une politique indigente et vaniteuse, exclusive et corruptrice, optimiste et timorée.

La peur de la liberté a perdu la révulution de 1830.

La peur de l'égalité a perdu la restauration de 1815.

La peur de 89 a amené 91; la peur de 91 a amené les horreurs de 93.

La peur de la guerre a coûté à la paix, depuis quinze ans, plus de trois milliards, dérobés au travail, au bien-être, à Tinstruction gi'atuiie du peuple.

C'est après avoir autant sacrifié à la peur de la guerre que la peur met aujourd'hui dans la guerre tout son espoir.

Fol espoir ! Xmno illusion !

A qui la France déclarerait-elle la guerre ?

A l'Angleterre! — L'Angleterre est ralliée naturelle tle toutes les révolutions, parce (jue toute révolution est une perturbation dans le travail, dont profilent rindiislr'e ^l le commerce britanniques.

A rAllemagne ! — L'Allemagne bat des mains à ces mots que nous avons proclamés : Liberté, Egalité, Fraternité !

A la Russie ! — La Russie est séparée de nous par des teiTiloires ({uisont notre Ixiulevard contre elle: et d'ailleurs qu"au!'ions-nous h lui prendre ?

lue seule guerre serait donc possible : — une guerre injuste.

Une guerre injuste serait le lien qui resserrerait une fois encore le faisceau désuni des peuples et des rois.

Une guerre injuste serait le I)erceau d'une coalition et le tombeau de la France.

Si nous ne déclarons pas la guerre, la guerre ne nous sera pas déclarée ; si nous n'avons pas peur de la Liberté, sur ses ailes nous porterons le monde !

Vive la Liberté et vive la Paix ! dussions-nous périr pour elles et par elles !

LE NATIONAL. — Que s'csl-il (louc passé depuis quelques jours, que nous enlentlons parler de tous côtés de voyages soudains, de départs précipités? Le mouvement qui entraîne une j)ortion de la population h quitter Paris ressemble presque à une fuite. Fuir, mon Dieu, et pourquoi?

LA PREssK. — On fuit parce qu'on a peur.

LE NATIONAL. — Pour(iuoi a-t-on peur ?

LA PRESSE. — Parce que tous ceux qui veulent fermement Tordre, c'est-à-dire un gouvernement régulier, quels qu'en soient le nom et la forme, assez fort pour protéger la vie des personnes, le droit de propriété, pour maintenir la tranquillité, faire respecter la loi, ramener la sécurité, rendre au crédit la confiance et au travail l'activité, ne se comptent pas. S'ils se cjmptaient, ils se convaincraient qu'ils sont de beaucoup lesplusnombreux. S'ils étaient certainsquelesbons ouvriers, c'est-à-dire les travailleurs, sont en immense majorité , et les mauvais ouvriers, c'est-à-dire les fainéants, en immense

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minorité , ils n'auraient plus peur. Qu'ils se complenl donc !

Qu'ils se comptent dans les postes où ils montent la garde !

Qu'ils se comptent dans les assemblées préparatoires électorales, où tous doi\'ent se rendre !

Qu'ils se comptent dans les clubs, où ils ne doivent pas négliger d'aller !

Qu'ils ^e comptent dans les salons, dans les fabriques, dans les ateliers, dans les magasins; qu'ils se comptent partout !

Partout les bons sont en majorité.

Qu'ils n'aient donc pas peur 1

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