AU PEUPLE
26 février 1848.
Il faut que tu le saches, et que tes vrais amis ne craignent pas de te dire la vérité I
Nous l'avons dite au roi que tu viens de renverser; comme à lui, nous te la dirons, sans être retenus par la crainte ni de ta colère, ni de ta défiance abusée par la calomnie.
Nous n'avons jamais su flatter. Nous ne commencerons pas aujourd'hui; car te flatter, ce serait t'égarer et te perdre.
Le gouvernement déchu ne fût pas tombé, s'il ne s'était entouré que d'hommes qui fussent des hommes ; que d'hommes qui lui tinssent le langage que nous lui avons constamment fait entendre. En nous exprimant avec une entière franchise, nous n'encourions, il est vrai, que sa disgrâce; aujourd'hui, nous le savons, nous nous exposons à un danger plus grand.
Ce n'est pas un motif pour que nous hésitions.
La vérité qui s'ennoblit par le péril, est la sœur aînée de la gloire; car elle a, sur celle-ci, l'avantage de donner son sang et de n'en pas faire couler.
Après tout, l'homme qui assure son honneur, en risquant sa vie, ne fait qu'échapper à la caducité. G est ce qu'il doit se dire.
Un ndmirnble exemple nous est donné à nous tous, tes amis sincères ; c'est celui de Lamartine, que rien ne fait reculer au delà des limites connues de ses convictions : ni le flux de la popularité, ni le reflux de l'impopularité, ni l'adulation, ni la menace.
Il a élevé son caractère à la hauteur de son génie !
Oui, Peuple, il faut que tu le saches ; tes détracteurs, et toi, non plus, tu n'en manques pas ! tes détracteurs déjà se réjouissent de quelques excès que tu sauras effacer, en multipliant les traits d'héroïsme, les actes de courage, les preuves de probité, les témoignages de désintéressement, toutes les actions qui sont la noblesse de la démocratie !
Ils disent :
« Le palais des Tuileries n'a pas été pillé ; mais il a été » dévasté !
» Le château de Neuilly a été incendié; deux propriétés » particulières ont été saccagées !
» Les chemins de fer, si utiles pour l'approvisionnement » de Paris, n'ont pas été respectés !
» Ce n'est que le commencement.
» Le gouvernement de 1830 est tombé, parce qu'il n'a pas » su allier la liberté avec l'ordre; le gouvernement de 1848 » tombera, parce qu'à son tour il ne pourra allier l'ordre » avec la liberté.
» L'ordre et la liberté sont incompatibles ! C'est une uto- » pie, c'est un songe.
» La liberté a la guerre pour cercueil.
» L'ordre a la révolution pour tombeau.
» Les gouvernements n'ont que le choix entre deux mau- » sole es. »
Ainsi, Peuple, s'expriment tes détracteurs; il faut les faire mentir.
La révolution de 1830 fut glorieuse et stérile ; il faut que la révolution de 1848 soit féconde sans être moins glorieuse.
Cela dépend de toi. Exiger des garanties, et te préserver des excès, voilà le but dont tu ne dois jamais l'écarter.