‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856Chapitre 4 sur 199 · AU PEUPLE · texte numérisé non relu

AU PEUPLE

Toute autre voie te mènerait :

A la guerre ; *

A la ruine ;

A la banqueroute ;

A la famine ;

A la perte de ta nationalité !

C'en est fait de la royauté et de raristocratie en Europe, si tu sais prouver qu'elles ne sont pas nécessaires au maintien de l'ordre ; c'en est fait, au contraire, de la liberté et de la démocratie, si elles donnent raison à leurs détracteurs, qui prétendent qu'elles ne sauraient, au moins dans les sociétés modernes, fonder l'ordre durable sur des bases alTermics.

Sur toi, Peuple français , pèse une immense responsabilité ! N'oublies pas que tous les peuples sont solidaires devant le pouvoir, comme tous les hommes sont frères devant l'éternité.

Chaque excès que tu commettrais, serait une chaîne plus lourde que tu riverais aux mains des peuples pour lesquels n'a pas encore sonné l'heure de la liberté.

La lil)erté, chez eux, Peuple français, dépendra de l'ordre que lu fonderas chez toi.

27 février 1848.

Ce qui caractérise le peuple français, le peuple, c'est un admirable esprit d'à-propos qui sait revêtir toutes les formes les plus simples, les plus brillantes, les plus caustiques ; c'est un sens droit, c'est un sens prompt à saisir toutes choses ; précieux et puissant ressort qu'on n'a pu réussir à briser, mais dont de maladroits gouvernements n'ont pas su se servir.

Nos colonnes ne suffiraient pas à recueillir tous les mots heureux semés de toutes parts ; nous n'en citerons qu'un : c'est le nom donné par le peuple à la Presse.

Il appelle la Presse : — le journal conservateur de la

Il a raison !

Nous acceptons ce nom ; nous ferons plus, nous le justifierons.

Dès que la République a été proclamée, nous avons dit : Conservons-la 1

Mais, pour la conserver, il faut la vouloir pure et grande.

C'est grande et pure que nous la voulons. Toute autre forme de gouvernement serait une réaction contre la réaction.

Ce serait un affaiblissement ; ce serait une division.

Point de division ! Nous avons besoin d'être unis.

Point d'affaiblissement ! Nous avons besoin d'être forts ! La République! voilà pourquoi nous racccptons : c'est qu'elle oblige la France à être une grande nation, la nation qu'elle doit être. C'est qu'elle oblige le peuple français à donner la mesure de sa liberté, par sa grandeur; de sa force, par sa générosité.

Point de propagande révolutionnaire, mais le plus ardent prosélytisme républicain.

Nous n'avons qu'à le vouloir pour que l'ancien monde soit tout entier républicain, pour que l'ancienne société fasse place à une société nouvelle fermement assise.

L'ancienne société avait, pour fondement, Vordre matériel assuré par la répression.

La nouvelle société doit avoir, pour fondement, Vordre moral assuré par la prévoyance.

La prévoyance, c'est en un seul mot tout dire. En définir le sens, ce serait l'amoindrir.

Mais, pour que la prophétie de Napoléon, déjà réalisée en partie, pour que cette prophétie traitée de chimère s'accomplisse, pour que (kVEurope tout entière soit républicaine et ne soit pas cosaque, » il faut que nous donnions à toutes les nations le désir de nous imiter; il faut que nous étions à tous les gouvernements tout motif, tout prétexte qui leur seraient un argument et une force.

D'abord, répétons-le :

Confiance en nous !

Respect aux lois !

Honneur à tous nos engagements !

N'attendons pas que le percepteur vienne chez nous ; allons chez le percepteur.

Ne reculons pas d'un jour, d'une heure, le payement du prochain semestre ; plutôt que de le reculer, avançons-le.

Le crédit est le champ de bataille de toutes les victoires pacifiques.

11 marche de pair avec l'honneur.

Plus tard, nous mettrons tous en commun nos idées, et nous prouverons aux aveugles et aux sourds du gouverne-

ment déchu, qu'on peut alléger l'impôt, sans diminuer le revenu.

Il ne faut pas seulement que la France soit la nation la plus libre, mais aussi la plus morale, la plus riche, la plus heureuse.

C'est ainsi que nous conserverons la République ; c'est ainsi que nous la propagerons.

Telle que nous la comprenons, nous voulons que la République française de 1848 soit aux gouvernements qui l'ont précédée ce que le chemin de fer et la locomotive sont à la diligence et à la patache.

Nous voulons que tous les Français qui ont de l'intelligence, du savoir et du cœur, mettent ce savoir, cette intelligence en commun, comme au jour d'un grand danger, d'une grande bataille, d'une grande victoire.

Nous voulons que tous rivalisent de zèle.

L'Europe nous regarde, étonnée, émue, inquiète, aujourd'hui effrayée, demain menaçante.

C'est par l'admiration qu'il faut la vaincre.

La poudre à canon est un vieux procédé qu'il faut reléguer parmi les vieilles traditions.

Ne songeons qu'à nous faire admirer, et nous aurons bientôt triomphé sans avoir combattu.

Partout, les barricades s'abaissent ou s'écartent, pour laisser passage aux voitures et rétablir la circulation. C'est déjà bien ; ce n'est pas encore assez ; il faut qu'elles disparaissent entièrement ; il faut que le même enthousiasme qui a soulevé les pavés, les remette à leur place , avec la même émulation. C'est une noble tâche qu'il ne faut pas laisser à des paveurs salariés. Chacun de nous doit tenir à honneur de pouvoir dire : Voilà le pavé que j'ai remis 1

Hier, c'était le pavé de la libeiié ; aujourd'hui, ce sera le pavé de V ordre.

Que le gouvernement provisoire fasse un arrêté dans ce sens, et l'arrêté sera reçu avec acclamation.

Quelle est, en ce moment, la partie de la garde nationale qui montre le plus de zèle, le plus infatigable dévoûment,

la plus admirable inlclligencc? Ce sont ces combattauts d'hier, dont l'uniforme est de n'en avoir pas, dont les habits sont en lambeaux! Us comprennent l'ordre déjà aussi bien qu'ils comprenaient la liberté. Comme ils respectent leur consigne ! comme ils la font respecter ! Partout d'innombrables patrouilles! C'est admirable. L'ordre est assuré; l'ordre n'a rien à craindre, si le gouvernement provisoire comprend le peuple aussi bien que le peuple comprend le pouvoir.

On illumine tous les soirs, c'est bien ; mais il y a quelque chose de mieux encore que d'illuminer des maisons mornes et des pierres muettes. On ne consomme ainsi que des lampions, et on ne fait gagner d'argent qu'aux épiciers ; il faut que tout le monde en gagne, sans môme en excepter la jeune fille, dont les doigts tressent des fleurs destinées à faire des couronnes et des guirlandes. Il ne suffit pas que la joie, sincère ou non, se montre en dehors des maisons; il faut qu'elle entre dedans. Paris ne doit rien changer à ses habitudes de la saison. Nous avons parmi nous des étrangers qui étaient venus pour assister à des bals, à des concerts, à des fêtes; il ne faut pas que leur attente soit trompée; il faut leur donner des fêles, des concerts, des bals, afin que, de retour chez eux, ils disent : Le peuple français est un grand peuple ; nous l'avons vu danser sur le cratère d'une révolution. Et pourquoi donc en serait-il autrement? Si nous sommes républicains, si nous sommes dignes de l'être, si en nous l'homme répond au nom, montrons-le; montrons qu'il n'y a parmi nous qu'un roi de moins.

Il dépendra de nous que ce soit tout ou que ce ne soit rien. Ce ne sera rien si nous savons allier l'ordre à la liberté ; ce sera tout si nous ne savons pas allier la liberté à l'ordre.

28 février 1848.

C'est à nous, les premiers, à faire entendre ce cri, nous qui, les premiers, aux Tuileries, n'avons pas craint de dire : Abdication du roi, régence de J/™^ la duchesse d'Orléans ; nous qui ne craignons pas de le rappeler.

Le jeudi, 24 février, à midi, il était déjà trop tard !

Quatre jours ont passé pleins comme quatre années.

Aujourd'hui, la régence serait un anachronisme.

Elle ne nous donnerait pas de force, elle nous en ôterait.

Elle attirerait sur nous deux fléaux :

La guerre civile,

La guerre extérieure.

C'est ce dont il importe qu'on se pénètre bien, afin de prévenir la naissance des catégories, afin que l'on ne puisse dire de qui que ce soit : Il est suspect.

Au dedans, l'impulsion républicaine est donnée ; la régence ne l'arrêterait pas.

Au dehors, nous aurions contre nous les souverains ; nous n'aurions pas pour nous les peuples.

Or, ce qu'il faut, c'est que nous ayions tous les peuples pour nous.

C'est ainsi que nous éviterons la guerre.

Pour faire la guerre, il faut être deux : — un peuple et un souverain.

Assurons-nous les sympathies de tous les peuples ; nous désarmerons ainsi les terreurs de tous les souverains.

La République française , proclamée le 22 septembre 1792, a allumé la guerre européenne. Elle fut une torche !

La République française, proclamée le 24 février 1848, doit fortifier la paix en éclairant le monde. Qu'elle en soit le flambeau ! ■

Ne menaçons aucune nationalité ; mais, s'il en est une opprimée qui nous implore, soyons assez forts pour la secourir.

La France, telle que les guerres l'ont faite , victoires et revers, est assez vaste ; mais si elle doit s'agrandir, si elle doit rentrer dans ses anciennes et glorieuses limites, que ce ne soit pas par la conquête armée, que ce soit par la conquête pacifique, c'est-à-dire par la reconnaissance de tous les peuples, votant spontanément à la France un supplément de territoire, à titre de dotation européenne et populaire.

Ne dites pas que ce sont là des rêves !

Il n'y a de rêves que dans le sommeil ; or, la France, depuis trois jours, est éveillée.

Trois heures ont suffi pour la guérir de trente ans de léthargie.

L'ère de la grande pohtique vient de s'ouvrir.

Sachons la comprendre, et disons-nous bien que la grande politique est plus facile que la petite.

Pour la petite, il faut infiniment de souplesse, de savoir et d'habileté.

Pour la grande, il suffit de fermeté, de bon sens et de loyauté.

En politique, désormais, la simphcité et la bonne foi feront la force et la grandeur.

Ayons une volonté, et disons-la tout de suite, nettement, afin que nul ne puisse nous soupçonner d'une arrièrepensée.

II ne faut, à notre volonté, aucune ombre qui l'obscurcisse, aucun nuage dans lequel puisse se réfugier la perfidie des interprétations.

Proclamons hautement que nous souhaitons que l'Europe tout entière soit républicaine, et disons pourquoi.

L'écho ne manquera pas à notre voix.

Pourquoi ? — Pour instituer des congrès où les plénipotentiaires, animés de l'esprit nouveau, auront à se mettre d'accord sur la solution de toutes les grandes questions sociales, solution qu'il serait vain de poursuivre isolément.

Il n'est pas de force humaine absolue, il n'est que des forces relatives. Ce qui est impossible à un seul devient facile à tous.

Qu'on nous laisse le temps de le démontrer, et nous le démontrerons. Mais, à chaque heure son œuvre : ce n'est pas encore l'œuvre de cette heure.

Aujourd'hui, qu'est-ce qu'il y a de plus pressé à faire?

Un manifeste I

Non pas un manifeste adressé aux chancelleries stupéfaites d'étonnement, mais un manifeste adressé à tous les peuples électrisés par l'espérance.

Un manifeste qui leur dise ce que la France souhaite : elle souhaite que la fraternité soit le lien de tous les peuples ; que, pour tous, la liberté soit égale et la forme pareille, afin que la République ne soit le privilège d'aucun.

Craignons d'être révolutionnaires dans la vieille acception qui faisait couler le sang des peuples, par haine aveugle contre les rois ; mais ne craignons pas d'être républicains, républicains du dix-neuvième siècle !

Ce doit être pour écrire un tel manifeste que la plume de Lamartine a été taillée par la main de Dieu, s'est exercée dans VHistoire des Girondins, et a été choisie par les événements. Membre du gouvernement provisoire, il est ministre des affaires étrangères ! C'est donc son devoir et son droit; ce sera son honneur; ce sera de tous ses titres à la postérité le plus brillant et le plus précieux.

A l'œuvre !

Rien n'est plus pressé ! rien n'est plus important ! Les souverains doutent de leurs yeux; les peuples ouvrent l'oreille.

Il ne faut pas songer àj'enouer la chaîne des traditions : elle est rompue; et, si jamais elle parvenait à se renouer, ce serait pour nous lier étroitement les mains et les pieds.

La politique était dans une ornière ; il faut la mettre sur un rail, alin qu'elle franchisse l'espace avec rapidité.

Plus d'ambassadeurs, plus de ministres plénipotentiaires!

Ce sera trancher d'un seul coup la difficullé d"en trouver qui réunissent toutes les conditions nécessaires de dignité, de sagacité et de fermeté.

Des consuls sévèrement choisis, très largement rétribués, sufiiront; non-seulement ils suffiront, mais ils restitueront à la politique nouvelle, à la politique pacifique et commerciale, son véritable caractère.

La France a besoin de toutes ses ressources pour sauver son crédit et accomplir les réformes qu'exige le bien-être populaire.

Nous avons :

Dix ambassadeurs qui nous coûtent 1,470,000 fr.;

Ving-un ministres plénipotentiaires qui nous coûtent 1,130,000 fr.;

Trente-trois secrétaires d'ambassade qui nous coûtent 323,000 fr.

A quoi tout cela nous sert-il ? A rien, absolument à rien. Si ce n'est parfois à nous susciter des difficultés, des rivalités, des complications.

Supprimez tout cela , ce sera une nouvelle économie de. 2,923,000 fr.

Plus, pour divers, chap. 111 135,000

Frais de voyages et courriers, chap. IV . . 600,000

Total 3,678,000 fr.

Raffermissons notre crédit, et 3,678,000 fr. d'économies ne tarderont pas à représenter un capital facultatif d'emprunt de 100 millions, *

YI. «

Que les révolutions qui emjjorleni les lionos emportent, donc aussi les abus !

Encore une fois, plus (Pambassadeurs, plus de ministres plénipotentiaires! — A quoi servent-ils? A compliquer les questions, à amoindrir la politique^ à la faire tomber dans rint.riguc.

Les hommes éniinents, les hommes vraiment capables et supérieurs sont rares, très rares ; nul ne le conteste. Ne nous exposons donc pas h les envoyer au loin, quand nous en avons, au centré, un si p;rand besoin ; ne nous exposons pas davantage au grave et dangereux inconvénient de n'avoir, pour représentants de notre pays à l'étranger, que des hommes ne donnant de nous qu'une mince et fausse idée.

Ce sont deux écueils qu'il importe d'éviter.

Faisons de la polili(iue à ciel ouvert, au grand jour de la publicité.

Toute politique souterraine est une politique marquée au coin de la faiblesse ou de la duplicité.

Ni duplicité,

Ni faii)iesse.

Pourquoi, et de qui nous cacherions-nous pour dire aux souverains que la France aspire à voir tous les peuples libres et heureux?

Ce n'est pas tout bas qu'il faut le dire ! ce n'est pas à l'oreille des rois qu'il faut le faire entendre, c'est à l'oreille des peuples.

C'est en comprenant ainsi la politique extérieure qu'on assurera la paix, qu'on la gloriliera.

Aux grandes révolutions les grandes idées.

Voilà pourquoi nous avons dit et nous répétons : — Pas de régence !

La régence ne diminuerait ni les difficultés ni les dangers de la situation ; elle afllaiblirait nos forces, elle arrêterait notre élan, elle glacerait notre enthousiasme.

Notre enthousiasme, il faut le diriger, non pas le refroidir; de toutes les forces expansives, c'est, après la foi, la plus grande.

Pas de régence!... La République! Mais la République évitant ces deux écueils :

L'esprit de coterie ,

L'esprit de réaction.

Défions-nous de nos amis vainqueurs plus que de nos ennemis vaincus.

Ne justifions pas le gouvernement déchu, que nous avons si sévèrement blâmé, en donnant le spectacle de la curée des places.

Ne nous hâtons pas de destituer, afin de nous donner le temps de choisir.

Choisissons les hommes pour les places, non les places pour les hommes.

Plus nous les choisirons capables, et moins seront suspects leur indépendance et leur dévoûment.

La République qui serait une coterie serait, de toutes les coteries, la plus dangereuse, et, de toutes les formes de gouvernement, la pire.

Elle aurait contre elle tous les partis armés du droit d'insurrection, toutes les rivalités mesquines, toutes les jalousies hypocrites, empruntant le masque du patriotisme. Vers elle afflueraient toutes les médiocrités présomptueuses, et, ce qui est pis encore, toutes les servilités avides.

S'il fait bien, le gouvernement provisoire en appellera sans retard h la nation; toute heure qui sonne à l'horloge nouvelle sonne une année ; toute minute perdue est une force qui fuit; s'il fait bien, le gouvernement provisoire s'occupera le moins possible de places pour les hommes et et d"hommes pour les places ; tomber dans ces détails, ce serait s'amoindrir et se déconsidérer ; ce serait s'enfoncer dans l'ornière qu'il ne saurait trop éviter; nous sommes dans un moment suprême. Ce moment appartient aux grandes mesures et aux grandes idées.

Ne l'oublions pas !

Déjà l'Europe nous juge, amis et ennemis !

Elle a les regards fixés sur nous.

11 faut que ses regards nous inspirent ; il ne faut pas qu'ils

nous embarrassent. Or, ils ne tarderaient pas à nous embarrasser, si nous demeurions au-dessous de notre tâche et de ce qu'attend de nous la cause des peuples.

Si nous sommes incapal)les de rien faire de grand, ce que nous avons alors de plus sage à faire, c'est de proclamer la régence, et de nous décharger sur elle de la responsabilité de l'avenir ; mais, si nous sommes à la hauteur de notre victoire, répétons-le pour la dernière fois :

1*as de régence !

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