L'ORDRE SANS FUSILS
» Il nous faut daus deux jours 400,000 ouvriers inscrits sur les listes dans les mairies, nous les aurons !
» Vous allez retrouver votre enthousiasme et votre intelligent patriotisme ; vous allez surle-chanip quitter vos outils et courir à vos mairies, comme le 24 février vous avez couru aux barricades.
» Du calme, mais de la résolution, mais de l'unanimité.
» Pour être un bon républicain, il faut autre chose que savoir vaincre avec sou fusil, il faut vouloir vaincre avec son droit.
» Frères qui n'êtes pas inscrits, nous comptons sur vous.
» MORIOT,
» Ouvrier, rue Lafayette. »
400,000 ouvriers électeurs et 20,000 seulement s'étant fait inscrire le 24 mars 1848, ravant-vcille du jour de la clôture, ce fait jette sur la situation la clarté d'une torche dans la nuit ; ce fait vient à l'appui de tout ce que nous écrivons depuis quinze ans !
LE DUOIT D'ASSOCIATION SOUS LA RÉPLTILIQUE.
25 mars 1848.
En fait de liberté et d'égalité, i! paraît que les Républicains du lendemain, tels que nous, sont plus larges et plus confiants que les Républicains de la veille.
En juillet 1845, nous défendions contre le Siècle et même contre le National et la Réforme la liberté religieuse et le droit d'association. Nous osions dire : « Dans un pays où » chacun a le droit de publier son opinion, où tout parti » compte plus de journaux qu'il n'en peut faire vivre, où » la pente des esprits nous entraîne plutôt vers l'incrédu- » lilé que vers la foi, vers le doute plutôt que vers la su- » pepstition, la peur des congrégations religieuses est une » puérilité ! »
L'avènement de la République du 24 février, qui a fait avancer les retardataires, ne nous fera pas rétrograder de trois années. La liberté que nous défendions en 1855, nous la défendrons encore en 18^8, et c'est au nom de notre passé que nous prolestons contre la circulaire suivante, insérée ce matin au Moniteur :
or Monsieur le cardina', >• Vous m'avez fuit l'honneur de m'écrira pour appeler mon attention sur un aiTêté pris par M. le commissaire du gouvernement dans le département du Rhône, à l'effet d'ordonner la di-solution de diverses associations religieuses qui s'étaient établies sans autorisation dans votre
diocèse. Vous vous élevez contre cette mesure, qui vous paraît constituer une atteinte à la liberté religieuse et au droit d'association.
» La liberté religieuse, monsieur le cardinal, a été solennellement reconnue par le gouvernement provisoire dan< un de ses premiers actes ; celle des associations n'est pas plus contestée. La République n'hésite devant la consécration d'aucuns droits ; elle les garantit tous, et le gouvernement provisoire n'entend pas faire obstacle à ce que les citoyens se réunissent pour accomplir en commun des actes de religion ou de bienfaisance, pas plus qu'il ne s'oppose à ce qu'ils s'assemblent pour l'exercice de ler.rs droits politiques.
« Le gouvernement provisoire tient à ce qu'aucun doute ne puisse s'établir à cet égard dans les esj'rits.
» Mais 'Cous reconnaîtrez en niOme temps, monsieur le cardinal, que Zà mime où la liberté est te mieux reconnue et le plus largement pratiquée, l'ordre et la sûreté publique ont aussi kurs droits, (^ut deviennent des dccoirs pour Vaulorilé, dans des (ircoustances graves.
» Et je n'ai pas besoin de vous faire observer que, dans ces cas, les mesures de police, souvent rendues nécessaires par ceux mêmes qu'elles semblent frapper, au lieu d'être une attaque contre les principes ou les personnes, sont, au contraire, pour les uns et les autres, une protection véritable.
» J'ajouterai, dans l'espèce, une considération essentielle : par cela môme (pie le gouvernement provisoire n'bésite pas à reconnaître liautemcnt la liberté des associations religieuses, il a le droit d'exiger en retour que ces associations re igieuses ne se constituent pas en dehors et audessus des i-ègles qui, de tout temps, ont fait la ba^^e du droit public fninç:iis, et que la République doit et veut maintenir avec fermeté.
» Si des associations peuvent, en principe, se former libremen't, ce ne doit être non plus que sous la réserve que ces associations, purement privées, n'affecteront pas le caractère de corps constitués ayant une existence propre; qu'elles n'essaieront pas de f.iire, par personnes interposées, les actes de la vie civile, dont la reconnaissance légale aurait seule pu les rendre capables ; qu'enfin elles n'auront pas pour fondement des lœiu qui seraient en désaccord avec l'esprit non moins qu'avec le texte de la législation du pays.
» Du moment donc que ces associations se seraient produites avec ces caractères, au mépris des règles que je viens de rappeler, de telles infractions ne sauraient évidennnent leur constitr.cr aucun droit, et, à ce titre, elles •peuvent, le cas échéant, être supprimées.
« C'est dans cet ordre d'idées qu'a dû nécessairement se pincer M. le commissaire du département du Rhône, Im'sqTi'il a jngé opportun, à raison des circonstances, de prendre l'arrêté contre lequel vous réclamez, et dont il lui appartient do ivgler l'application suivant les nécessités et les convenances locales.
» Le gouvernement provisoire ne peut donc que donner son adhésion la plus complète à des mesures que ce fonctionnaire n'a prises que conformément à ses instructions, dans le cercle des pouvoirs qu'il avait reçus, et dans l'esprit des lois nationales. J'ai pu apprécier d'ailleurs que l'exécution donnée à son arrêté n'avait manqué ni de réserve ni d'une sage modération.
» Recevez, etc. »
Cette circulaire est signée carnot. Elle pourrait aussi bien être signée hébert ! C'est le même esprit.
Républicains, voilà donc comment vous comprenez la République française, la liberté religieuse, le droit d'association. M. Guizot les comprenait moins étroitement; vous êtes encore plus arriérés que M. Guizot !
25 mars 1R48.
La Dictature se justifie par l'intérêt de tous, se légitime par la nécessité, se glorifie par le péril.
La Dictature, c'est l'autorité clans la Force.
L'Arbitraire ne se justifie par rien ; il ne légitime et ne glorifie que la résistance.
L'Arbitraire, c'est le bon plaisir dans la Violence.
De la violence à la force, la distance est plus grande encore que de la force au droit.
Nous admettons la Dictature.
Nous n'admettons pas TArbitraire.
La Dictature peut sauver un pays.
L'Arbitraire ne peut que le perdre !
Sous la Dictature, nous sommes prêts à courber la tête, à donner fortune, sang et vie.
Contre l'Arbitraire, nous levons la tête, et le mépris qu'il nous donne de la vie et de la fortune, nous le lui jetons à la face.
Au nom de la fraternité trop longtemps méconnue, que le pouvoir nouveau accomplisse la révolution sociale commencée ; nos mains zélées apporteront une pierre, ^i petite qu'elle soit, à l'édifice de TAvenir, au monument du Peuple; nous ne protesterons pas.
Mais qu'au nom de la liberté et de l'égalité, on fasse de l'oppression et de l'exception, nous protesterons.
C'est plus que notre droit, c'est notre devoir.
Naguère nous étions jaurnaliste, aujourd'hui nous sommes soldat; nous avons monté en grade. Le péril a ennobli la tâche. Celte plume est une arme; celle feuille de papier est un rempart ; celle poitiine n'est pas à l'épreuve de la balle; non, mais elle est à Pépreuve de l'ironie, de la calomnie et de la menace.
L'idée la plus hardie n'a rien qui nous surprenne et qui nous intimide; mais il est une pensée qui nous révolte et qui nous humilie : c'est la pensée du triste spectacle que donnent en province de pauvres acteurs du grand drame sur lequel le rideau vient de se lever à Paris.
Au nom d'un droit contesté, le droit de réunion, une révolution s'est faite.
Trône et Charte ont élé brisés et déchirés ; rois et ministres ont été emportés.
L'Abus est resté ! Soulemenl, il a changé de nom.
Hier, il s'appf^lail Cjrruplion.
Aujourd'hui, il s'appelle Intimidation.
Hier, il s'appelait Préfet.
Aujourd'hui, il s'appelle Commissaire.
Hier, il se drapait dans le manteau de la Iloyauté.
Aujourd'hui, il s'enveloppe dans le manteau de la République.
L'Abus, parmi nous, est-il donc une hydre à laquelle on ne puisse abattre la tôle sans qu'aussitôt il en renaisse une autre plus diffurme?
Nous est-il donc impossible de protester contre un excès sans le dépasser, de venger autrement que par l'illégalité violente la légalité violée?
Ne saurons-nous donc toujours que renverser?
N'apprendons-nous donc jamais à résister?
Seront-ils donc éternellement vrais, ces mots de lord Cheslerfield à Montesquieu : « Les Français savent faire » des barricades , mais ils ne savent pas élever des bar- » rières. »
Nous n'avons pas su élever des barrières contre les mi-
nistrcs et les préfets de la royauté, ne saurons-nous pas davantage en élever contre les ministres el les commissaires de la République ?
N'apprendrons-nous jamais à grandir le Pouvoir par la Liberté, la Liberté par le Pouvuir?
Le Pouvcir sera-t-il donc toujours le délire de l'autorité, de quelque source qu'elle émane, sur quelque texte qu'elle se fonde?
N.)n, non,- la résistance arrêtera l'abus, si de toutes parts le cri que nous poussons est répété, s'il est répété avec une unanimité telle, que tous les memb: es du Gouvernement provisoire n'y puissent fermer l'oreille.
Que sous la responsabiliLé de ses actes, devant sa conscience, devant le Pays, devant l'Europe et devant l'Histoire, le Gouvernement provisoire décrète toutes les mesures qui lui paraîtront utiles, nous nous y soumettrons, quelques sacrifices qu'elles nous imposent ; mais, temporaire ou définitive, que la loi soit la loi, qu'elle soit la loi pour tous ; que le despotisme d'un seul ne se mette pas à la place du vote de la majorité; qu'il n'y ait qu'un esîîrit qui prévale après délibération commune, et que cet esprit soit celui qui anime, loin de Paris comme h Paris, tous les dépositaires de Tautorité, tous les agents du pouvoir.
Voilii ce que nous demandons 1
Maintenant, nous ail ins dire pourquoi nous le demandons.
Nous le demandons parce que nous avons reçu de Lyon des lettres qui sont h n'en pas croire ses yeux.
Si ces lettres, qui s'accordent, n'affirment rien qui ne soit vrai, le conmiissaire doit être immédiatement, ou rappelé, ou proclamé dictateur de la Républii[ue française. Il faut opter ! Il ne peut pas y avoir en France deux gouvernements, même provisoires; il ne peut y en avoir qu'un. Il ne peut pas y avoir, en France, deux poids pour la justice, deux mesures pour l'impôt. Un commissaire ne saurait avoir plus de pouvoir ({ue le ministre dont il relève. Dans tout conseil, un membre n'a que sa voix : autrement ce
n'est plus la liberté, c'est l'anarchie ; ce n'est plus la légalité, c'est le caprice ; ce n'est plus la Dictature, c'est TArbitraire. En haut la faiblesse, en bas la peur ; où donc est le tyran? S'il y en a un, qu'il se montre. Tout vaut mieux que l'irresponsabilité d'un tyran anonyme.
Il est impossible, après l'inqualifiable usurpation de pouvoir dont il s'est rendu coupable, que le commissaire dictateur de Lyon ne soit pas publiquement, immédiatement désavoué ; c'est la moindre garantie qui puisse nous être donnée à tous contre le retour de pareils actes.
Ou notre voix sera écoutée, ou du droit dont le peuple s'est insurgé contre l'abus des influences, nous nous insurgerons contre l'excès de l'Arbitraire ! La souveraineté réside en nous aussi bien qu'elle réside en tout autre citoyen ; M. Emmanuel Arago n'est pas plus peuple que nous, nous sommes aussi peuple que lui. Après avoir, les premiers, avec élan, crié le 25 février : confiance ! confiance 1 nous crierons tous les matins : résistance ! résisi ange !
Et tout ce qui sera sensé battra des mains: tout ce qui voudra que la République ne soit pas le chemin qui nous conduise pour la deuxième fois au despotisme; tout ce qui voudra que la révolution du 24 février soit une solution.
On lit dans le Courrier d'Alsace du 18 mars 1848 :
a L'administration du Courrier d'Alsace a l'honneur d'informer les maires du département qu'en suite de la décision du citoyen comnnssaire du gouvernement dans le Haut Rhin, toutes les communes sont comidéréu comme abonnées au journal à partir du 1" mars courant.
» En conséquence, les citoyens percepteurs sont priés de vouloir bien dans leur première tournée, provoquer la délivrance des mandats de payement de l'abonnement et d'en verser le montant entre les mains du receveur particulier, en ayant soin de lui remettre en même temps la nomenclature des communes, avec l'indication du temps pour lequel l'abonnement aura été fixé. »
Le prix de l'abonnement est de 22 francs ; le nombre des
communes est de 490, ce qui fait un petit impôt de 10,780 francs, au moment où les communes sont obérées par des dépenses de toute espèce. M. Duchàtel est justifié par la République. Voilà où en est déjà venu l'arbitraire !
On se trompe si l'on croit que les menaces nous intimideront ; on peut briser nos presses et priver ainsi de pain les 500 personnes qu'elles font vivre; nous trouverons toujours une feuille de papier pour imprimer ce que nous pensons, et des lecteurs pour lire ce que nous aurons écrit ; on peut nous tuer de deux manières : par la main d'un lâche, ou par les coups d'une nniltitude égarée; mais si la République et la Liberté doivent se déshonorer par le meurtre, le seul honneur que nous souhaitions, c'est d'être leur première victime. Glorieux sera le premier martyr qui s'immolera pour donner ainsi l'exemple de la résistance aux terroristes ! Paris tout entier, moins les lâches et les malfaiteurs, assisterait à son convoi; la France porterait son deuil. On peut donc nous tuer sans que nous tentions aucun efïbrt pour nous défendre ; mais ce que la violence n'obtiendra jamais de nous, c'est de nous faire taire ou de nous faire fuir.
26 mars 1848.
On reconnaît que le pouvoir est faible lorsqu'il s'en prend au passé, au présent, à l'avenir, aux institutions, aux événements, aux partis, aux individus, à tous enfin, excepté à lui-même, des difficultés qu'il ne peut pas vaincre.
Tout pouvoir qui perd son temps à récriminer, à accuser, h se plaindre, est un pouvoir qui se fourvoie et qui se déconsidère. II prouve ainsi deux choses : il prouve qu'il ignore la valeur du temps, et qu'il erre au hasard dans un chemin inconnu. La Révolution de 1830 a passé dix-huit années à accuser la Restauratian de 1815, pour faire et pour finir comme elle! la Restauration cherchait son excuse dans les désastres de l'Empire ; l'Empire s'en prenait aux idéologues de la République ; la République mettait ses excès sur le compte des abus do l'ancien régime.
Tout pouvoir qui décline la responsabilité après l'avcir prise, se conduit comme le fils avide et sans hanneur héritant des biens de son père, qui en renie les dettes. Payez les dettes si vous acceptez les biens. N'acceptez pas les biens si vous n'entendez pas payer les dettes.
Tout pouvoir qui s'attaque aux hommes, au lieu de s'attaquer exclusivement aux choses, prend Técueil pour le port, et le port pour i'écueil.
Tout pouvoir qui invoque, comme une excuse légitime, comme une explication toute naturelle de ses défaillances, la grandeur des circonstances, donne sa mesure et prononce lui-même son arrêt.
Tout pouvoir qui ne sait pas ne peut pas; tout pouvoir qui ne peut pas n'est pas le pouvoir.
Tout pouvoir usurpé est une présomption qui tôt ou tard S'expie.
Ce n'est pas en grandissant « les crimes de la monarchie r> de Louis-Philippe » que vous grandirez les hommes de la République, s'ils ne sont grands par eux-mêmes et par leurs œuvres.
Il faut avoir le courage de le déclarer : le plus grand coupable n'est pas Louis-Philippe; les plus grands coupables après lui ne sont pas ses derniers ministres ; ce sont les députés, ce sont les électeurs qui. dans les Chambres législatives et dans les collèges électoraux, recrutaient cette niajori'é que nous avons vu nier l'évidence, et demander que la lumière se fît lorsqu'elle fermait les yeux à la clarté du jour.
Si la majorité avait su résisîei-, elle sauvait la royauté, ou du moins elle en sauvait l'honneur et elle en retardait la chute!
Résister au pouvoir qui s'aveugle, c'est l'affermir.
Vous le niez, et vous dites : — c'est Va/faiblir.
C'est aussi ce qu'on nous disait en mars 1847 ! Nous tromperions-nous donc d'une année ?
Entre l'optimisme de 1848 et l'optimisme de 1847, la seule diflêrence serait-elle Ct-lle qui existe entre la pièce de cinq francs frappée à l'effigie de la royauté constitutionnelle et la pièce de cinq francs frappée à l'effigie de la République française? Même titre; n'y aurait-il de changé que le coin ?
Parce que le gouvernement est aujourd'hui dans les mains de vos amis, vous affirmez que si tout n'est pas bien, du moins rien ne peut aller mieux. Vous l'affirmez, mais vous ne le prouvez pas. Ne l'affirmez pas. mais prouvez-le.
Par dignité pour vous-même, et par prudence, ne vous faites pas les plagiaires des ministres dont vous vous êtes constitués les accusateurs.
Ayez donc plus de fierté ! Cessez de répéter langoureusement que vous avertir c'est vous égarer, que vous résister c'est vous paralyser. Ne nous obligez pas d'ouvrir la collection du National et de vous opposer ce que vous écriviez en août et septembre 1830 ! A cette époque, la crainte d'affaiblir le gouvernement nouveau vous retenait-elle? Vous ne l'avertissiez pas, vous le combattiez ! Nous ne vous combattons pas, nous vous avertissons. Le Pouvoir qui siégeait au Palais-Royal était-il plus fort que le Pouvoir qui siège à l'Hôtel-de- Ville ? Pour être fort, qu'est-ce qui manque à ce dernier? N'a-t-il pas la dictature? S'il ne sait pas en user, et s'il permet qu'on en abuse, à qui la faute? Tout lui est concours, rien ne lui est obstacle. De toutes parts la révolution, qui désarme les rois, resserre la solidarité des peuples. On n'attend pas le percepteur, on le prévient. Tous les partis sont dissous. La seule pensée qu'on ait est une pensée commune, celle de vous aider dans votre tâche, et vous vous plaignez ! En vérité, c'est par trop d'humilité ! Vous vous sentez donc bien faibles, aussi faibles que vous avez été téméraires, en ne prenant pas de repos que vous n'ayiez mis la main à tout et sur tout ; désorganisé tout avant d'avoir organisé rien ; destitué en masse tous les fonctionnaires expérimentés pour les remplacer par des agents improvisés, inconsidérés et déconsidérés !
Ces fautes, qu'aucune nécessité ne justifiait, coûtent déjà à la France plus de dix milliards. Ce sont elles qui ont écrasé le crédit, qui, le 24 février, ne demandait qu'à se relever. Ce n'est pas sous les pavés des barricades qu'il expire ; il expire sous le poids de vos fautes et de cent mesures irréfléchies, fausses, incomplètes, tardives, marquées au double coin de la timidité et de la témérité. C'est en mettant toutes les existences en question que vous avez mis toutes les choses en péril ! Et vous parlez « des crimes de la monarchie » de Luuis-Philippe .' » Il y a trois mois, le banquier payait,
le fabricant fabriquait, le vendeur ventlait, l'acheteur achetait, le travailleur travaillait, tous les ressorts enfin fonctionnaient ; pour accomplir d'utiles réformes, était-il donc urgent de briser tous les ressorts nécessaires?
A'ous vous réfugiez dans la sincérité de votre patriotisme, dans lexcellence de vos intentions. Mauvaise excuse ! Elle n'est pas meilleure à l'usage des gouvernements nouveaux qu'à l'usage des gouvernements déchus. Si MM. Guizot et Ducbàtel n'avaient pas été convaincus que la raison était de leur côté, et l'erreur du côté opposé, l'un n'eût pas risqué tout l'avenir d'un immense talent, l'autre la possession d'une immense fortune. L'optimisme les a perdus; l'optimisme vous perdra. S'il ne perdait que vous, nous nous tairions ; car nous n'étions pas vos amis, et nous ne le sommes pas devenus; mais il ruine le pays et le plonge dans la misère.
De la victoire vous avez fait une déroule, de la liberté vous avez fait l'arbitraire. Et vous nous dites : « De la résis- » tance! et contre qui ? »
Nous vous répondons : Contre vous.
Contre vous ! Parce que vous avez consulté vos passions et non vos forces.
Contre vous ! Parce que vous a\ez l'orgueil et non l'idée ; l'ambition et non la foi.
Contre vous ! Parce que vous ne réussirez qu'à appauvrir les riches sans enrichir les pauvres.
Contre vous! Parce que vous avez tout agité sans rien résoudre.
Contre vous ! Parce que vous ne résoudrez pas ce que vous avez agité, parce que vous avez entrepris témérairement ce que vous ne sauriez accomplir.
Contre vous! Parce que vous avez désorganisé la consommation sans organiser le travail.
Contre vous ! Parce que vous avez acheté ces trente jours, du' 2.0 février au 2o mars, à un prix usuraire : au prix de promesses qui ne seront pas réalisées et d'illusions qui seront déçues.
Contre vous! Parce que vous nVivez pas eu la franchise de dire au peuple la vérité qu'il était digne d'entendre.
Contre vous ! Parce que vous avez donné votre mesure en vous hâtant de bâcler toutes les petites choses qui n'étaient pas pressées, en ne tranchant aucune des grandes qui étaient urgentes.
Contre vous ! enfin, parce que vous aurez abusé de la dictature sans en avoir usé.
Les rédacteurs de VAssemhlée nationale protestent, tant en leur nom qu'au nom du Club républicain pour la liberté des élections, contre toute pensée de réaction. Nous enregistrons leur déclaration ; pour qu'elle ne fût pas sincère, il faudrait qu'ils ne fussent pas des hommes sérieux. Toute réaction n'est possible que par la République; contre la République, toute réaction serait impossible, et ne ferait que l'affermir.