L'OPTIMISME ET LA MISERE
Je vois bien qu'ils te flattent ; je ne vois pas qu'ils te servent.
Je vois bien qu'ils désorganisent tout ; je ne vois pas qu'ils organisent rien.
Je vois bien qu'ils te font acheter chèrement le droit d'élire tes représentants ; mais si tes représentants arrivent à l'Assemblée nationale sans préparation, comme des terrassiers dont on voudrait faire des écrivains, ou comme des écrivains dont on voudrait faire des terrassiers, je ne vois pas ce que tu y auras gagné.
Je vois bien qu'ils se sont hâtés d'aller coucher dans le lit encore chaud des ministres en fuite; je vois bien qu'ils n'ont pas perdu de temps pour s'emparer des somptueux hôtels, où ils sont plus inaccessibles que leurs prédécesseurs ; je vois bien que les carrosses de la cour les promènent ; je vois bien qu'ils daignent apparaître le soir aux divers théâtres sur le devant des anciennes loges royales; je vois bien qu'ils ont fait main-basse sur tous les gros emplois; je vois bien qu'ils gardent tous les défilés; je vois bien qu'ils gaspillent ton argent ; je vois bien qu'ils augmentent l'impôt coup sur coup ; je vois bien que par la peur ils ont rétabli de fait la censure ; je vois bien qu'ils s'étonnent de leur impuissance à faire partager cette confiance en eux-mêmes qu'ils excellent à s'inspirer ; je vois bien qu'ils accusent de manquer de patriotisme quiconque n'a pas leur optimisme; je vois bien qu'ils sont ivres d'orgueil, croyant que ce qu'ils tiennent en leurs mains est le pouvoir;.mais je ne vois pas, si je retranche les discours, les circulaires, les proclamations, je ne vois pas ce qu'ils ont encore fait pour toi.
La première dette qu'ils avaient à acquitter envers toi, l'enseignement gratuit, sans lequel la démocratie n'est qu'un mot, celte dette d'honneur de la civilisation, cet immense arriéré de soixante années qui aurait pu être payé dans les vingt-quatre heures, conune toute dette d'honneur, est encore h solder.
La première nécessité à laquelle ils aui'aient dû aviser,
celle d'abaisser, par la transformation des octrois, le prix de tous les objets que lu consommes, est précisément celle qu'ils se sont hâtés d'ajourner.
Le premier acte par lequel ils auraient dû donner une sanction à ces mots : « Le gouvernement s'engage à garan- » tir du travail à tons les citoyens. » ce premier acte, consistant dans le rachat par l'État de tous les monopoles que celui-ci n'aurait jamais dû abandonner, languit à l'état de projet. Pendant qu'on hésite et qu'on marchande, la ruine sévit et ne transige pas.
L'optimisme est le grain dont les révolutions sont l'épi. Une révolution s'est faite au nom de la réforme, une nouvelle révolution s'annonce au nom de la misère. La branche cadette des Bourbons a rejoint la branche aînée sur la terre de l'exil; les cadets de l'optimisme ministériel s'exposent grandement à rejoindre aussi leurs aînés; déjà le peuple commence à les connaître ; déjà l'espérance s'est éteinte ; déjà sa patience se lasse.
Il a dit :
Pourquoi ne s'être pas 'borné à convoquer tout de suite l'Assemblée nationale ? Le 2o février, la confiance et la concorde étaient dans tous les cœurs, dans tous les esprits. Les banques n'eussent pas suspendu leurs payements ; les ateliers et les chantiers seraient tous ouverts; j'aurais du travail et du pain.
Il ajoute :
Ou il ne fallait se hâter de rien bouleverser;
Ou il fallait se hâter de tout réorganiser;
Ce sont des agitateurs ;
Ce ne sont pas des réformateurs.
Les destitutions continuent; elles n'épargnent même pas les employés les plus obscurs. Nous comprenons que tous les emplois inutiles soient impitoyablement supprimés; mais destituer des employés inoffensifs dont on ne sup-