L'OPTIMISME ET LA MISÈRE
prime pas l'emploi, voilà ce que nous ne saurions comprendre, voilà ce que nous appelons désorganiser; de plus, c'est encore aggraver le poids déjà si lourd des pensions de retraite. Ce n'est pas en s'y prenant ainsi que l'on donnera aux travailleurs du travail et du pain. On ne fera qu'aggraver leur misère en prolongeant l'anxiété.
Il est impossible que tous les travailleurs ne voient pas que par ce chemin on nous mène à l'abîme.
27 mars 1848.
Une question nous est posée :
Comment se fail-il que la Presse^ après avoir été le premier journal h erier : Gmifiance! confiance! à dire qu'il ne fallait pas attendre le percepteur, qu'il fallait le devancer; que c'était le moment -d'acheter de la rente, non d'en vendre ; que toute pensée de réaction devait être écartée ; que toute idée de régence devait être repoussée; que la France tout entière, afin d'étouffer le germe de toute guerre civile, ne devait avoir qu'une seule pensée : Aider l'établissement d'une République ne portant atteinte ni à la paix ni à l'ordre; comment se fait-il que la Presse soit passée si rapidement du concours à l'avertissement, et de l'avertissement au blâme?
A ceux qui nous interpellent , nous répondrons :
La Presst n'a changé ni de sentiments ni de langage.
Ce qu'elle croyait les 2o, 26 et 27 février 1848, elle le croit encore.
Si la Presse a changé de langage, citez-nous donc un mot, un seul mot que nous ayions signé depuis le 27 février qui contredise ce que nous signons aujourd'hui; si vous en trouvez un seul, nous déposons notre plume entre vos mains, et nous nous vouons au silence.
Nous nous sommes écrié : Confiance ! confiance! parce
qu'il y avait parmi les noms des onze membres du gouvernement provisoire, un nom qui surtout nous inspirait la confiance : le nom de Lamartine ! parce que cette confiance s'élait encore accrue par l'admirable courage avec lequel l'historien des Girondins avait écarté d'une main, sur la place de l'Hôtel-de-Viile, le drapeau rouge, le drapeau du tour (lu Cliamp-de-Mars, pour agiter de Taulre main, avec transport, le drapeau du tour du Monde.
Nous nous sommes écrié : Confiance! confiance! parce que de toutes parts, autour de nous, nous apercevions des vainqueurs et pas de vaincus, des efl"orts et pas de regrets. Il semblait que le passé ne fût rien, que l'avenir lut tout.
Nous nous sommes écrié : Confiance! confiance! parce que, jugeant, par nous-mêmes, les écrivains du National et de la Réforme, d'abord secrétaires, puis membres du gouvernement provisoire, nous imaginions qu'ils sauraient trouver quelque chose de plus pressé à faire que d'imiter tout ce qu'ils avaient si sévèrement blàmé sous le gouvernement déchu : l'esprit de coterie; l'esprit de réaction; l'envahissement des places ; l'avidité des hautes positions, masquée sous l'intolérance des opinions.
Nous nous Sommes écrié : Confiance! confiance! parce que nous pensions que si aucune résistance ne s'élevait, aucune lutte ne s'engagerait, et qu'il importait que la République fût proclamée de droit comme elle avait été proclamée de fait, sans opposition, sans division.
Nous nous sommes écrié : Confiance! confiance! pai'ce que nous savions que, sans confiance, point de crédit; sans crédit, point de travail; sans travail, point d'ordre; sans ordre, point d'autorité ; sans autorité, point de liberté.
Nous nous sommes écrié : Confiance ! confiance ! parce qu il était manifeste , pour nous, que, si la confiance s'éteignait, les banques suspendraient, les ateliers se fermeraient, et que l'ouvriern'aurait plus qu'à choisir entre cette redoutable alternative : ou de voir expirer de faim sa fa^ mille, ou de déshonorer par le pillage sa révolution, son œuvre, sa gloire, son avenir.
Nous nous sommes écrié : Confiance ! confiance ! parce qu'elle était en nous, parce que nous saluions dans l'établissement de la République l'avènement des idées, l'anéantissement des abus.
Nous nous sommes écrié : Confiance! confiance! parce que, de la hauteur des barricades, nos yeux voyaient déjà au loin se lever pour la France une politique toute nouvelle une sainte alliance des peuples, une vaste confédération républicaine, industrielle, commerciale et maritime, qui pourrait s'appeler : Les États-Unis d'Europe , qui aurait ses congrès, sa flotte, son armée (armée considérablement réduite, volontairement recrutée, largement soldée, sévèrement choisie), la même monnaie, le même système métrique, les mêmes taux d'impôt, le même maximum d'heures de travail, le même minimum, de salaires, etc., etc., etc.
Cette confiance, qui nedcmandaitqu'à grandir, n'a diminué qu'alors que nous avons vu combien étaient petits les hommes qui avaient à remplir une tâche si grande, tâche facile à la condition de rester dans les hautes régions des idées, et de ne pas plonger dans le tourbillon des détails.
Cette confiance n'a disparu qu'alors que nous avons vu les membres du gouvernement provisoire se faire à la fois souverains et ministres ; river le définitif au provisoire ; accoupler l'arbitraire et la liberté, douter de la raison, des sentiments et de l'adhésion du pays, en donnant mission à des commissaires revêtus de « pouvoirs illimités » d'aller « révolutionner » les départements ; faire appel à la réaction et à la terreur, lorsqu'ils n'auraient dû faire appel qu'à la conciliation et à la confiance; destituer en masse fonctionnaires rétribués et gratuits; briser l'inamovibilité et l'élection; semer la défiance et la déconsidération par les choix les plus significatifs et les plus déplorables ; gaspiller des heures dont toutes les minutes perdues sont des millions engouffrés; rétracter le lendemain les déclarations de la veille; dépasser, enfin, en trente jours, toutes les violences et tous les abus de dix-sept ans de règne. S'il y a dans toutes ces paroles une seule exagération,
qu'on la relève ! Ce ne sera pas la Presse qu'on démentira, ce sera Je Moniteur, dont nous avons là, sous les yeux, tous les numéros, du 24 février jusqu'à celui de ce jour 27 mars, lequel annonce la remise des élections au 28 avril et la réunion de l'Assemblée nationale au 4 mai 1848.