LES PAROLES DTN VOYANT
Un mois, itn seul mois s'est écoulé, et le crédit de l'État a cessé d'exister; la fortune publique a subi déjà une dépréciation de plus de dix milliards de francs ; mais il faut être juste, le gouvernement, si fort, a tranché la double question du maximum des heures de travail et du minimuin du salaii'e : les travailleiu'sne travaillent plus !
29 mars 1848.
Le National s'adresse en ces termes à la Presse :
tt Résister à tout pouvoir qui s'aveugle est , dit-on, sa- » gesse et devoir. C'est une incontestaiale ,vérité. Mais on » part de là pour déclarer que le gouvernement provisoire » s'aveugle, et qu'il faut lui résister. Nous ne discutons pas » si le gouvernement s'aveugle ou ne s"aveugle pas. Ces » questions-là se tranchent par la négative ou l'aifirmative, » suivant le point de vue où l'on est , et MM. Guizot et Du- '> cliâtel appelaient aveugle une opposition que l'événement » a démontré avoir été très clairvoyante. Nous dirons seu- T> lement qu'un gouvernement provisoire ii'est pas définitif; » qu'un gouvernement dont les pouvoirs vont finir dans un » mois ne peut pas être soumis aux exigences ordinaires. » et que, si vraiment il est aveugle, l'aveuglement, on en » conviendra, ne sera pas de longue durée. »
La Presse répond au National :
S'il est vrai, et nous ne le contestons pas, iju'un gouvernement provisoire ne soit pas définitifs d'où vient donc qu'il agit comme s'il était définitif; d'où vient donc, que le gouvernement provisoire, que nous avons vu à la tribune de la Chambre des députés se proclamer lui-même, et sans autre droit que son propre assentiment, s'installer à l'Hôtelde-Ville, s'emparer de tous les ministères ; d'où vient donc
qu'il ait, le 26 février, décrété la République, sans attendre que la nation ait été consultée? D'où vient donc qu'il ne se soit pas i)orné à convoquer le plus proniptenient possible l'Assemblée nationale, et qu'il ne se soit pas renfermé strictement dans la limite des mesures d'urgence? D'où vient donc qu'il ait porté la cognée dans tous les services publics, et que, sous prétexte de les réformer, il les ait à peu près tous désorganisés? D'où vient donc qu'il ne se soit pas même arrêté devant ces deux barrières : l'inamovibilité de la magistrature, l'élection des conseils généraux et des maires? Etait-il donc si urgent, pour ne citer qu'un exemple, de dissoudre le conseil municipal de la Seine, présidé par M. Arago ? Pourquoi, ce matin encore , avoir supprimé la commission de surveillance instituée près la caisse d'amortissement et près la caisse des dépôts et des consignations ?
« Si le gouvernement provisoire est aveugle J'aveuglement, » dites-vous, ne sera pas de longue durée. »
Qu'importe la durée de l'aveuglement? C'est par les actes et non par les heures qu'elle se mesure. Parce que le gouvernement provisoire n'aura duré que soixante-dix jours, les fonctionnaires inoffensifs , les magistrats inamovibles, les employés les plus obscurs qui auront passé sous la faux de la destitution en auront-ils été moins implacablement moissonnés? Parce que le gouvernement provisoire n'aura duré que soixante-dix jours, tous ceux qui étaient riches encore le 23 février , — le lendemain de la République , — et qui sont aujourd'hui ruinés, flétris par la faillite , en auront-ils moins cruellemont perdu l'honneur et la fortune?
« Les questions d'aveuglement se tranchent , dites-vous, » par la négative ou Vaffirmative. » Soit , entre vous et nous, que la misère plaide et que la France prononce !
Si les écarts du gouvernement provisoire ne ruinaieni que les riches, nous pourrions dire avec vous : C est le petit nombre, c'est l'exception ; mais ces écarts ôtent même au travaillevn- le pain qu'il avait tant de peine à gagner. La France en est déjà à ratlermoiement de ses échéances, à la
violation du plus sacré des dépôts, puisque les épargnes qui lui avaient été confiées ne sont plus, au-dessus de 100 fr.. remboursées qu'à terme, en bons du Trésor ou en rentes.
Jetez un regard en arrière, et voyez quel chemin vous avez déjà fait en trente jours sur la pente de la ruine! Eu vain vûus essaieriez de prétendre que tant de désastres n'ont pas pour cause le gouvernement provisoire , qu'ils sont les conséquences de tout changement de régime. La •part de ce quïl y a de vrai et la part de ce qu'il y de faux sont faciles à faire dans cette allégation ; il suffit pour cela d'ouvrir le Monitevr :
24 juillet 0 0/0
- 3 0/0 oaoùt 5 0/0
- 3 0/0 9 août o 0/0
23 février o 0/0
- 3 0/0 7 mars 50/0
- 3 0/0 27 mars 5 0/0
- 3 0/0 Nous nous abstiendrons de faire aucun rapprochement
entre les cours des 2i juillet, o et 9 août 1830, et les cours des 23 février, 7 et 27 mars 1848; nous ne voulons pas abuser d'un trop grand avantage , nous nous bornerons aux approchoments suivants :
Le 24 février 1848, la République est proclamée ; la Bourse reste fermée jusqu'au 7 mars : douze jours. Le 23 février, la Bourse avait fcimé sur les cours suivants :
5 0/0 dernier cours. 116fr. 10 c.
103 Ir
Le 7 mars, la Bourse est ouverte :
5 0/0 l'*'"cours, 97fr.oOc.; dernier, 89 fr. 3 0/0 - 58 - 56
Baisse sur le 5 0/0. 27 fr. 10 c.
Après une baisse aussi considérable, après une clôture et une dictature de 12 jours, il y avait lieu d'espérer que les cours se relèveraient par l'affermissement de l'ordre, et que par l'aff^ermissement de l'ordre la confiance se ranimerait : loin de là ! Aujourd'hui 29 mars la Bourse a fermé sur les cours suivants :
5 0/0 dernier cours 60fr. »»c.
Baisse totale sur les cours du 23 février :
Baisse partielle sur les cours du 7 mars :
5 0/0 ' . . 29 fr.
Conséquences : le changement de régime, la République mise à la place de la Royauté, n"a causé qu'une dépréciation de 27 fr. 10 c. sur le 5 0/0 ; le gouvernement provisoire, en éloignant par ses fautes la confiance au lieu de la ramener, a porté au crédit public une atteinte plus grave encore que celle qu'il avait déjà reçue par la chute du trône, car cette atteinte se résume dans une nouvelle baisse de 29 francs sur le 5 0/0.
Comment expliquer celte gra\e dépression de notre crédit, si on ne l'explique pas par les l'aules du gouvernement provisoire"? La paix est-elle en péril? La guerre nous a-telle été déclarée ? Non, loin de là ; partout la révolution gagne du terrain en Europe et nous sert de boulevard contre la guerre ; partout les rois sont désarmés; partout la liberté de la presse brise les ciseaux de la censure et nous protège !
Rentes 5 0/0 146,753,933 fr.
200 IHtfi.
Chaque biiisse de 10 ir. sur le o 0/0 équivaut à la perte d'un capital de plus de 290 millions; chaque baisse de 10 fr. sur le 3 0/Oéquivaul h la perle d'un capital de 229 millions ; chaque baisse de 10 fr., enfin, sur les 5, 4 1/2, 4 et 3 0/0, équivaut à la perte d'un capital de plus de 600 millions! Faites donc le compte.
Si la dépréciation encore se bornait aux crnirs des rentes et au taux des actions de chemins de fer ! mais elle s'étend à toutes les valeurs, sans en excepter même les immeubles les mieux situés. La plus pelhe faute commise parle gouvernement provisoire, un funeste retard, une question inconsidérée, une nomination fâcheuse, se traduisent par des pertes de 100 millions. Cela ne vaut-il pas la peine qu'on y songe, et cela ne nous donne-t-il pas le droit de dire que c'est par les actes, et non par les heures, que se mesure l'aveuglement du gouvernement provisoire, aveuglement que défend le National, et contre lequel proteste la Presse ?
Le Nationai qui a passé de TofTensive à la défensive, se retranche derrière les raisons suivantes, dont on appréciera la solidité :
« Le gouvernement est vivement attaqué. On le menace » même de résistance. Pourquoi ?
» Parce que, dans l'organisation de l'ordre nouveau, il » n'a pas voulu courir les aventures des chimères et des » utopies.
» Mais du moins ce qu'il pouvait faire, l'a-t-il fait? S'est- » il montré égal ou inféiieur aux circonstances?
» Examinons.
» D'abord, quelle devait être sa règle de conduite?
» S'inspirera la fois des réalités et des principes, mesurer » constamment la hardiesse des innovations au possible, » ne pas jouer le sort des intérêts généi'aux sur le coup de » dé d'une abstraction hasardeuse, ne pas ajouter encore a » l'inconnu d'une situation si nouvelle pour la France par
» l'inconnu des systèmes. p]t c'est précisément ce qu'il a » fait. «
Si le gouvoinomcnt piMvisuire n'a pas \ uulu courir « /<?s aventures des chimères et des utopies. » pourquoi donc ne s'est-il pas borné à considérer le pouvoir comme un dépôt qu'il devait fidèlement garder jusqu'au jour où l'Assemblée ronstituante aui-ait constitué le gouvernement définitif? Pourquoi a-t-il louché h tout, n'épargnant ni les choses ni les hommes? Pourquoi ne s'est-il pas borné à ouvrir une grande enquête siu" t;;utes les questions relatives aux travailleurs, sans commencer par émettre lui-même des opinions (|ui l'engagent, qui engagent l'avenir, et qui sont la subversion du présent ! S'il est des idées qui méritent le nom de « chimères et d'utopies. » ne sont-ce pas celles auxquelles le gouvernement provisoire a ouvert les portes du Luxembourg et donné une tribune? Nous croyons ce débat utile ; nous n'en blâmons que la forme, et encore ne la blàmons-nous que parce que le Xational nous amène sur ce terrain.
Le National pose cette question :
«Le gouvernement provisoire s'est-il montré ixfériecr » aux circonstances? »
Nous répondons sans hésiter : — Oui.
Tout le prouve.
Passons.
Décidément, le National é[i\i[ né pour être ministériel; c'était sa vocation; on n'est pas plus ingénieux à trouver des causes aux effets qu'il ne peut nier.
Lisez :
« Le crédit public s'amoindrit, les capitaux se resserrent. » le numéraire disparaît de la circulation, les transactions ») commerciales sont nulles. Ce fait est malheureusement B vrai ; quelle en est la cause? Evidemment, on ne la trou- » verail pas ailleurs que dans une panique insensée, dans ') une malveillance systématique. i>
C'est par « malveillance systématique " qu'on dépose son bilan ! C'est par « malveillance systématique » que les fabri-
cants se séparent d'ouvriers avec lesquels ils avaient vieilli ! C'est par « malveillance systématique » que les marchands ne vendent pas ! C'est par « malveillance systématique « que d'excellents ouvriers qui gagnaient 3 et 4 francs par jour se condamnent à aller remuer de la terre moyennant 1 fr. oO c. par jour! C'est par « malveillance systématique » que de malheureux artistes, de malheureux écrivains, se résignent à traîner la brouette ! C'est par « malveillance systé- » miitique » que le même l'entier qui avait 116,000 fr. de capital le 23 février , n'en a plus aujouidhui que 61,000 ; perte, 55,000 fr. en trente-cinq jours ! C'est par « malveil- » lance systématique » que, n'ayant plus d'argent et ne trouvant plus de crédit, l'acheteur n'achète plus ! Nous en avertissons le National : le prétexte qu'il met en avant n'est pas nouveau.