LA RÉFORME ET LA PRESSE
ao mars 1H4^'.
La Réforme prend la Presse à paille :
LA CONSPIRATION DES aLABMISTES.
« Depuis deux jours, le tocsin sonne à grandes volées dans la rue Montmartre, et le journal la Presse dénonce le gouvernement provisoire à toutes les détiances, à toutes les haines, à tous les mépris publics.
» Qu'ont-ils fuit depuis un mois? s'écrie la feuille sincèrement] profoudémenl républicaine. Ont-ils relevé le crédit, diminué les dépenses, organisé le travail, donné confiance aux capitaux et salaire à tous les ouvriers.' Ils ont tout gaspillé, tout compromis, tout perdu ; ce sont des agitateurs et non pas des réformaleurs. — Ils se sont couchés dans le lit encore chaud des ministres en fuite; — ils roulent voiture, paonnent dan? les loges royales, et se partagent les dépouilles de la monarchie!
» Voilà la bordée d'hier ; — arrêtons-nous, et vérifions ce premier bilan.
>* Ce juge terrible, ce ni.igistral inexorable et puritain, est le même qui, sous le règne des dix-sept ans, fit preuve, pendant quinze années, d'une résignation exemplaire, d'une patience admirable, d'une miséricorde évangélique, pour les fautes, les gaspillages, les hontes, les crimes de cette monarchie tombée qu'il déclare aujourd'hui perdue sans retour.
» Ce démocrate ardent, oet apôtre enflammé, ce Bridaine du chilire qui plaide avec tant de feu la sainte cause des travailleurs , est le même qui leur refusait tous les droits il y a deux mois à peine; c'est l'hommo qui disait avec M. Guizot: Tout pour le peuple, rien par le peuple !
» Ce radical jaloux, ce républicain fanatique, est ce même publiciste qui fut vingt ans l'homme d'Etat (sans emploi; de la monarchie non p^s
constitutionuelle, mais administrative. C'est le dernier fid-'le qui courut les barricades de février pour y semer la régence !
» Voilà le Gracque!
» Maintenant pa-sons au rt.-<iuisitoire :
» Une royauté s'en va sous le mépris, un gouvernement tombe dans le sanp; institutions et pouvoirs, tout s'écroule et disparaît en trois jours. Point de forces organisées, point de lois qui commandent, point d'assemblées respectées ; une crise antérieure compliquée d'une révolution, des dettes et des ruines, voilà ce que nous laissait en partant l'illustre et sage dynastie que la Presse a tant de fois glorifiée.
» Sur ces ruines, un grand peuple, fort comme la justice, magnanime comme la force, liéroqne et doux après la bataille, mais ayant souvenir des longs mépris de la royauté, des cruelles servitudes qu'il avait subies, de la misère des grèves, des oppressions hiorales et matérielles qui l'avaient accablé sous le règne du privilège et du capital, ses deux tyrans ; un peuple, enfin, qui demandait ce que la monarchie de la Presse lui avait volé, son droit et son pain!
» Telle était la situation au 24 Février, quand des hommes énergiques et dévoués acceptèrent, à l'appel des masses, le terrible farileau d'une liquidation redoutable et les programmes accumulés d'une révolution qui porte dans ses flancs une société nouvelle, institutions, codes et gouvernement .
» Or, il est arrivé que ces codes, ces institutions et ce gouvernement n'ont pas été réglés, édifiés et consolidés en un mois par ces hommes sortis de la lutte, et voilà pourquoi la Presse, si patiente sous la Monarchie, les dénonce à la République, son idole, comme des fainéants et des traîtres !
» 0 puritains convertis, pourquoi laissiez-vous dormir ces colères saintes, ces belles impatiences et ces mercuriales acharnées, quand vos anciens amis de 1833 et 1842 vendaient à l'étranger l'honneur de la France, et, bon an mal an, nous mangeaient près de deux milliards à l'intérieur?
» Ils n'ont rien fait, dites-vous ? ils jouent à la phrase et poussent à l'impôt? Mais, insensés, vos chefs de la dernière trahison ont gardé leurs têtes ! ils n'ont payé ni de leur bourse ni de leur sang! mais l'ordre règne autour de vos palais ! mais vos amis, la plupart, du moins, ont conservé leurs places, et du haut de leurs sièges ils conspirent tranquillement contre la République '
» Auriez-vous mieux aimé qu'au lieu de faire appel à la clémence du peuple et de lui demander pour vos princes l'aumône -de sa miséricorde, ils eussent frappé d'une confiscation dejustice les traitants, les agioteurs, les sinécuristes qui, sous le règne de votre politique, avaient tout épuisé, tout sucé jusqu'au haillon des pauvres? C'eût été là, peut-être, une meilleure conduiteà tenir que de décréter l'impôt de 45 centimes.
LA HEhOHME ET LA PJŒSSE. Wo
r> louant aux voitures, aux gi-aiules loges, à tout ce fringant appareil qui vous indigne, ô moralistes sévères, ô Cincinnatus, nous les ferons vendre à la criée, si vous voulez, avec toutes celles qui viennent de la commandite. N'est-il pas scandaleux, en effet, que les hommes du gouvernement provisoire, qui travaillent quinze heures par jour et qui vont de l'Hôtel-de-Ville au Luxembourg, du Luxembourg aux différents ministères, ne marchent pas toujours à pied V N'est-il pas scandaleux qu'ils aient des bottes et qu'ils mangent?
» Voilà pourtant quelle est la polémiciue de ce journal qui n'a jamais souffert pour une idi'e ; voilà ce que dit la Presse contre des hommes dont quelques-uns ont blanchi dans le sacrifice, et dont la tête serait auiourd'hni tombée si le peuple avait été vaincu ! »
La Presse répond ;i la Réforme :
Nous prévenons la Réforme que ses grands mois ne nous font aucune peur, pas plus (jue les visiles qui nous avaient élé annoncées dej)uis trois jours, et qui, pour se faire ouvrir notre ]iurte. n'auraient pas eu besoin d'y sonner deux fois.
Vous avez truu\é que sous le gouvernement de J830 la liberté de la presse n'était pas assez grande; apparemment, ce n'était pas pour la restreindre que vous avez proclamé le gouvernement de 1848; souffrez donc que nous disions franchement notre façon de penser. Nous n'irons jamais si loin que vous alliez sous Tempire des lois de septembre, contre lesquelles nous avions commencé par voler avant que vos amis ne fussent appelés à les abolir.
Ils les ont abolies! Us ont bien fait : nous le déclarons et nous les en remercions.
Ces lois étant abolies, nous aui'ions pleniement le droit de discuter le principe et la forme du gouvernement ;si nous ne le faisons pas, ce n'est pas que nous soyions retenus par la crainte de vous déplaire; non, c'est que la forme de la République nous va ; c'est que nous sommes aujourd'hui sincèrement, profondément convaincus que cette forme de gouvernement est la seule et la meilleure. Vous pouvez souligner ces mots : sincèrement, profondément, vous n'en changerez pas le sens. Si nous ne 1(^ pensions pas. nous ne le dirions point.
Mais, en vérité, vous nous faites la partie trop belle !
A peine si vos amis sont au pouvoir depuis un mois, et déjà l'on nous écrit d'AIençon que le commissaire du gouvernement .M. Berrier-Fonlaine. ne se borne pas « à prescrire » la lecture de votre feuille, mais qu'il abonne « d'office et à » leurs frais les communes du département de l'Orne au « journal la Réforme? » Que sera-ce donc dans un an si cela continue ainsi? Chers confrères, qu"eussiez-vous dit si le préfet de FOrne eût fait abonner les communes de son département au Journal des Débats ? N'eussiez-vous pas jeté feu et flamme'? N'eussiez-vous pas crié, avec raison, à la dilapidation des fonds communaux? N'eussiez-vous pas crié à la violation du sanctuaire des opinions et à l'abus du pouvoir? Or. ce qui eût été vrai il y a un an pour le Journal des Débats, aurait-il cessé de l'être aujourd'hui pour la Réforme ?
Nous enregistrerons votre réponse ; aurez-vous l'impartialité d'enregistrer la nôtre? C'est ce que nous verrons. Il faut se sentir bien fort pour demeurer impartial. L'impartialité est le courage de la conscience.
« Ce juge terrible, ce magistrat inexorable, ce démocrate ■) ardent, ceBridaine du chiffre, ce radical jaloux, ce ?'épu- ') blicain fanatique, cet homme d'Etat is-Ansemiiloi} delamo- >'> narchie, ce Gracqueenim, » porte légèrement et fièrement toutes vos épilhètes !
Juge terribte !l\sc récusa, lorsque, enqualité de député, il fut appelé, en 1834, à juger le gérant de la Tribune, traduit à la barre du Palais-Bourbon.
Magistrat inexorable! Du 1*"" juillet 1836, jour où parut le premier numéi'o de la Presse, jusqu'au jour ou l'amnistie fut promulguée, il ne cessa de la réclamer contre l'avis de la majorité qui s'y opposait. En toutes circonstances, dans' les plus graves, il soutint chaleureusement que la générosité était la politique de la force.
Démocrate ardent ! 11 n"a cessé de demander depuis 1830 que l'enseignement de l'Ktat fût gratuit, considéré comme