FÉVRIER
La censure, abolie en droit, esl rétablie en fait.
L'autre, qui consistait à ne considérer la manifestation menaçante dont nous avons été l'objet que comme le résultat d'un moment d'égarement pouvant s'expliquer par de misérables rivalités de journaux aux abois.
Le premier de ces deux partis eût Ilélri aux yeux de l'Europe tout entière la République française, et jeté des doutes
sur l'avenir de la liberté des peuples. Nous l'avons donc repoussé loin de nous".
Par cette conduite, nous croyons avoir donné un gage non équivoque de la sincérité de nos sentiments, de la loyauté de notre adhésion à la forme, nouvelle de gouvernement proclamée le 24 février; enfin de notre confiance dans la raison du peuple.
La récompense de cette conduite ne s'est pas fait attendre.
De toutes parts, les protestations les plus énergiques se sont élevées contre cette tentative de rétablissement de la censure parla menace de l'eflraction; de toutes parts, les adhésions sont venues autour de nous se former en faisceau.
Les réprobations les moins sévères n"ont pas été celles parties des rangs les plus modestes ; cela ne nous a pas surpris, cela devait être ! L'orgueil du père est dans la pureté de sa fille ; l'orgueil de l'ouvrier est de maintenir intact l'honneur de la révolution qu'il a faite, de la révolution qui a ouvert au travail une ère toute nouvelle.
Les intentions les plus droites peuvent être faussement interprétées, les moins douteuses peuvent devenir suspectes ; ce n'est pas là un fait exclusivement particulier au régime populaire, au gouvernement républicain : ce serait donc une injustice, nous ne la commettrons pas.
Nul ne sait mieux que nous ce qu'il y a de raison, de bon sens, de désintéressement et de noblesse dans l'esprit et dans le cœur de toute la partie saine et éclairée qui forme l'immense majorité des travailleurs de tous états.
Si nos critiques contre Timpuissance constatée d'un gouvernement investi cependant de la toute-puissance, ont été, ce que l'on prétend, et ce que nous nions, trop vives, elles l'ont été moins encore que la douleur et Thumiliation que nous éprouvons à la vue de tant de travailleurs habiles, que la misère réduit au désespoir.
Leur désespoir a fait notre impatience et notre amertume !
DEUXIÈME EPISODE D'UNE GRANDE mSTOIRE. 213
Chaque jour, nous voyons monter plus haut le flot de la ruine de l'Etat et de la misère des travailleurs, et vous voulez que nous réprimions en nous le cri qui s'échappe ! Et vous voulez que nous ne ressentions ni amertume, ni impatience!
Qui étes-vous donc et que voulez-vous donc pour nous condamner ainsi à l'insensibilité, à la surdité, à l'aveuglement?
Nos yeux voient toutes les souffi'ancés s'aggraver, et vous voulez qu'ils se ferment !
Nos oreilles entendent les gémissements les plus déchirants, et vous voulez qu'elles ne les écoutent pas!
Vous voulez que nous ne soyions pas émus de ce triste spectacle, de l'avenir que nous pressentons , si l'on ne se hâte de le conjurer par les mesures les plus énergiques !
Vous voulez que nous ne signalions pas le mal quand il nous apparaît! vous voulez que nous laissions silencieusement la plaie s'envenimer! vous voulez que nous soyions indifl'érents et patients ! Cela nous est impossible.
Une bande soldée par des meneurs qui ont laissé entrevoir leur main, une bande qui crie sans colère, qui balbutie sans intelligence les mots avec lesquels on la conduit et on l'égaré, peut briser nos presses ; mais, si elle nous laisse uotre plume, le premier usage que nous en ferons, ce sera pour déclarer qu'entre cette bande et le peuple français il n'y a rien de commun, et qu'un tel acte de barbarie ne doit être mis ni sur le compte de la liberté, ni sur le compte de la République.
L'Europe en révolution nous contemple ; c'est la liberté de la presse qui sauvera la liberté du monde ; c'est la liberté de la presse qui frappera d'impuissance l'alliance de l'Angleterre et de la Russie, et rendra toute guerre impossible; c'est la liberté de la presse qui, do toutes parts, est destinée à prendre la place des armées permanentes, et à devenir le lien de solidarité de tous les peuples ; c'est la liberté de la presse qui nous garantit contre le retour de tout
214 flâdS.
despotisme, quels qu'en soient et la forme et le nom ; traîtres à la patrie seraient donc les insensés qui porteraient la plus légère atteinte à la liberté de la presse!
Liberté de la presse! Tel doit être le cri du peuple et l'écbo de tous les clubs.
L'établissement de fait de la censuré en France serait le rétablissement de toutes les royautés en Europe.
La patience et le dédain sont faciles à qui a, de son côté, le droit, la raison, la prévoyance.
Au persifflage et à l'injure dont nous sommes l'objet, de la part des journaux optimistes , nous nous bornerons, pour toute réponse , à en appeler des vociférations d'une bande égarée au bon sens du peuple. C'est au peuple, dont nous n'avons jamais abandonné ni trahi la cause, que nous laissons le soin de nous venger. Puisse-t-il ne pas le faire trop tôt et^trop cruellement !
Le mot est lâché ! Il est imprimé en toutes lettres ! « La n Presse est un journal au rabais qui essaie de se faire une » dictature dans Vopinion, tout en protestant contre d'au- » très ^dictatures ! »
La Presse a trop d'abonnés et trop d'acheteurs ! La Presse coûte trop bon marché ! Voilà son grand et impardonnable crime. Il imporle que l'opinion publique ne prenne pas le change. Le peuple n'a été pour rien, absolument pour rien dans les tentatives d'intimidation exercées sur nous par des concurrences ombrageuses. La preuve qu'il n'a été pour rien dans ces menaces, c'est le nombre même des exemplaires de la Presse qui se vendent dans les quartiers les plus populeux. Cet écueil nous avait été signalé, et, comme nous ne confondons pas le courage qui surmonte les périls avec l'imprudence qui va se briser contre les récifs, nous
avions accueilli l'avis qui nous avait été transmis; en conséquence, il y a de cela environ quinze jours, nous avions pris la résolution de borner le tirage de la Presse au service de ses abonnés , et de renoncer à la vente dans les rues, vente dont le National, la Réforme, le Siècle, etc., etc.. avaient les premiers donné Texemple le 25 février.
A cet effet, les ordres étaient déjà donnés, et les affiches annonçant cette résolution étaient imprimées ; mais nous avons dû nous rendre aux représentations qui nous ont été faites par les délégués de quatre cents vendeurs. Ces délégués sont venus nous dire : — « Vous le savez, la plupart des ateliers sont fermés; nous représentons quatre cents ouvriers sans ouvrage, presque tous pères de famille ; le bénéfice que nous faisons sur cinquante exemplaires, que vous livrez à chacun de nous, est ce qui nous sert à acheter du pain pour nos enfants, pour nos femmes, pour nous ; voulez-vous donc nous retirer notre pain? Nous savons que la Presse ne gagne rien sur les numéros qu'elle nous livre ; que, de sa part, ce n'est pas une spéculation ; mais s'il ne lui en coûte à peu près que la peine de recevoir notre argent pour le verser dans les mains de ses fabricants de papier, ne doit-ce pas être une grande satisfaction pour vous que cette pensée que les 20,000 exemplaires que vous nous livrez rapportent environ 800 francs tous les jours h quatre cents familles malheureuses? Qu'est-ce que cela vous coûte? — Un remaniement dans la composition, un peu d'encre et un peu de vapeur. »
A de telles considérations présentées dans de tels termes, nous avons répondu aux délégués : a Dès qu'il en est ainsi, nous n'enlèverons pas à ceux qui vous envoient un moyen honnie d'existence dont ils réclament la conservation ; plutôt que de consommer un acte d'inhumanité, nous préférons affronter les clameurs des concurrenci's déloyales, les perfidies de la calomnie, et même les risques du procès qui nous est intenté par le propriétaire et les locataires de la maison où sont nos ateliers et nos bureaux, envahis chaque soir par une trop bruyante muUilutle. »
Avons-nous eu tort de répondre et de nous conduire ainsi ?
Que le public soit juge entre nous et ceux qui nous accusent de prétendre b la « diclaivre de l'opinion I »
Pour prouver que la Presse, dans ses. avertissements et dans ses observations adressés au Gouvernement provisoire, est demeurée fort loin des critiques que lui ont adressées le Populaire, dirigé par M. Cabet, et VAmi du Peuple, rédigé par M. Raspail, on nous communique les derniers articles de ces deux journaux, dont la sincérité lépublicaine n'est pas suspecte, et on insiste pour que nous les reproduisions. Nous ne le ferons pas; ce serait paraître douter de notre droit et paraître avoir besoin d'une caution de la pureté des intentions qui nous animent. Notre conscience et notre droit nous suffisent.
2 avril 1843.
Le Moniteur universel publie la note suivante : « Le citoyen Emile de Girardin a commis, dans son arti- » cle d'hier, sur les menaces dont il avait été l'objet la » vieille, de "la part d'attroupements formés devant les bu- » reaux de la Presse, mie omission qu'il importe de rén » parer.
» Il avait omis de faire connaître à ses lecteurs qu'avant- » hier, à minuit, le citoyen ministre de l'intérieur, prévenu » par un rapport de la préfecture de police, que quelques » groupes stationnaient devant l'imprimerie du journal » la Presse, et manifestaient des intentions hostiles, s'était » immédiatement ti'ansporté, accompagné du citoyen Lan- » drin, commissaire du gcuvernement près le tribunal de » première instance de la Seine, dans les bureaux de ce ï" journal, pour protéger, au besoin, la personne du rédac-
» leur en chef et le matériel d'imprimerie, contre toute » tentative coupable.
» A leur arrivée, le calme était rétabli : le citoyen Girar- » (lin avnit quitté les bureaux où se trouvaient seulement « quelques employés et ouvriers typographes. Le citoyen » Ledru-Rollin leur a déclaré qu"il était venu pour faire » respecter la sûreté et l'indépendance des rédacteurs de » la Presse, ainsi que le matériel d'imprimerie ; qu'il était x> disposé h faire intervenir sur-le-champ la force publique, '' si besoin en était, et que, si les démonstrations qui vei> naient d'avoir lieu se renouvelaient, il invitait les pro- » priétaires de ce journal à le faire prévenir et qu'il pren- » drait des mesures promptes et vigoureuses.
» De son côté, le citoyen Landrin a prévenu les per- 0 sonnes présentes que la protection de la justice leur était f> assurée, et qu'il allait informer sur-le-champ sur les ma- » nifestalions qui avaient eu lieu, si elles avaient eu le cai> raclère qui rendît nécessaire une instruction judiciaire.
» Il lui a élé immédiatement répondu qu'aucune tenta- » tive coupable n'avait eu lieu ; que quelques menaces » avaient été proférées par un groupe peu nombreux ; mais » qu'à la suite d'explications échangées entre quelques cif> toyens faisant partie de ce groupe et le rédacteur en » chef de la Presse, le rassemblement s'était dispersé sans »* qu'on eût à regretter aucun acte de violence.
» Le citoyen ministre de l'intérieur et le citoyen Landrin 0 se sont alors retirés en renouvelant l'offre de leur inter- » vention immédiate en cas de besoin.
a Le citoyen de Girardin ayant fait prévenir le citoyen mi- » nistre de l'intérieur qu'il craignait que de nouveaux ras- » semblemenls se formassent devant les bureaux de la » Presse, celui-ci s'est de nouveau transporté rue Montmar- » tre, qu'il n'a quittée qu'après s'être assuré que les appré- » hensions du citoyen de Girardin n'étaient pas fondées. »
Des lignes qui ])récèdent, il semblerait résulter que M. de Girardin a commis volontairement une omission dans son récit; il n'en est rien : M. de Giiardin était rentré chez lui, et
son article était sous presse lorsque M. le ministre de l'intérieur a fait la démarche toute spontanée dont parle le Moniteur. iM. de Girardin, à l'heure où il écrivait, ne pouvait donc rendre compte d'une démarche qui n'avait pas encore eu lieu, et qu'il n'a apprise que le lendemain matin. Si M. de Girardin ne l'a pas mentionnée hier, c'est uniquement par un sentiment de réserve facile à comprendre, dans un moment où les intentions les plus droites sont méconnues, où les interprétations les plus fausses sont accueillies.
Voici quant au premier paragraphe ; maintenant, voilà quant au dernier :
Si une démarche a été faite auprès de M. le Ministre de l'intérieur, soit avant-hier jeudi, soit hier vendredi, à l'effet de lui exprimer quelque crainte que ce fût, Ai. de Girardin déclare y être resté complètement étranger et l'avoir entièrement ignorée.
Fort de son droit d'écrivain, fort de sa conscience de citoyen , fort de sa confiance dans la raison populaire , M. de Girardin avait, au contraire, très expressément recommandé qu'on s'abstînt de réclamer le secours d'aucune force armée. C'est dans ce sens qu'il a lui-même répondu deux fois, avant-hier et hier soir, à des aides-de-camp du commandant supérieur de la garde nationale ; de nombreux témoins assistaient à cette réponse qu'il leur a faite : « Si le gouver- » nement croit qu'un grand principe, la liberté de la pressa, » soit menacé dans ma personne ou dans l'existence de mon » journal, le gouvernement peut prendre telle mesure qu'il » jugera utile, opportune, nécessaire;maisj'enlendsyrester » complètement étranger. Si le gouvernement craint qu'on » dise que la censure est rétablie de fait, à lui d'empêcher » la violence ; cela le regarde, cela ne me regarde pas. De- » vantun cas de force majeure, toute responsabilité de ma » part s'efface. Ses devoirs et mes droits doivent demeurer » distincts. D'une question de gouvernement, d'une ques- » tion de civilisation devant l'Europe, je m'abaisserais si je » consentais à en faire une question de personne, une ques- » tion de boutique, rue Montmartre. Je n'ai pas d'autre ré-
DEUXIEME EPISODE D'UiNE GRANDE HISTOIRE. 219
» ponse à donner au général; ajoutez que je ne le remercie » pas : ce sérail lui faire l'injure de croire qu'il s'est sou- » venu d'un intérêt particulier quand il n'avait à défendre ^> qu'un intérêt public. >'
3 avril 1S4R.
Il ne faut pas affaiblir le pouvoir!
Ce mot est dans toutes les bouches.
C'est un cri qui part des points les plus opposés.
Ce n'est pas seulement le mol d'ordre donné à des agents soldés, c'est le mot que répèlent autour de nous tous ceux que nous ententlions tenir le même langage, il y a deux mois, sous le ministère de la royauté constitutionnelle avec une majorité de cent voix et toutes les ressources d'un gouvernement ayant dix-sept années d'existence.
Non, certes, il ne faut pas affaiblir le pouvoir ; mais l'avertir, l'éclairer, le stimuler, est-ce donc l'afffiiblir ?
N'est-il pas plus dangereux de l'enlretenirdans l'illusion, que de l'attaquer, fût-ce même avec un excès de sévérité?
La vérité dite au pouvoir l'a rarement sauvé, mais elle ne l'a jamais renversé.
On égare le pouvoir, on ne l'affaiblit pas. S'il est faible, les ménagements les plus grands ne le rendront pas fort; s'il est fort, les critiques les plus injustes, les plus acerbes même, ne serviront qu'à l'afiérmir.
Un pouvoir n'a de dangers sérieux à craindre que ceux auxquels l'exposent ses amis.
Toute distinction entre le gouvernement provisoire et un gouvernement définitif est une distinction arbitraire qui n'a pas même le mérite d'être utile et spécieuse.
Le gouvernement est le gouvernement , le pouvoir est le pouvoir. Les considérations tirées de son origine ou de sa durée n'ont par elles-mêmes aucune valeur. Ce sont des banalités dont se payent les gens qui ne se donnent pas la peine de réfléchir.
Si le propre du gouvernement provisoire est d'être limité dans sa durée, cet inconvénient est amplement racheté par l'avantage' d"être iUimité dans son autorité.
On peut donc affirmer, sans crainte d'exagérer, qu'un gouvernement provisoire est plus fort qu'un gouvernement
définitif.
Etf effet, ne vaut-il pas mieux être limité dans la durée de son existence que dans l'étendue de son initiative?
Si l'on veut nous imposer silence par la persuasion, qu'on cherche donc une meilleure raison que celle que l'on allègue. La considération tirée de ce que le gouvernement de THôtel-çle-Ville est provisoire ne saurait nous convaincre ; mais il suffit que les grands intérêts que nous nous efforcions d'arracher au naufrage prétendent, même à tort, que nous les compromettons par la vigilance de notre opposition pour que nous nous hâtions de décliner cette responsabilité, et que nous leur laissions le soin de se sauver eux-mêmes en se retranchant dans l'inertie de l'attente. « Ce qu'il » faut, disent-ils, c'est gagner du temps! L'Assemblée na- » tionale se réunira le 4 mai ; elle résoudra toutes les ques- » lions... »
Gagner du temps I c'est le mot des prodigues qui ne savent paè l'employer. Que de temps précieux on a perdu en répétant ce mot désastreux : Gagner du temps ! C'est aussi ce que disait le gouvernement qui a gaspillé dix-sept années de paix, et qui, le dernier jour, le 24 février 1848, s'est trouvé plus faible que le premier jour, le 29 juillet 1830. A quoi donc servent l'expérience, Thistoire, l'exemple ?
L'intimidation et la menace n'eussent rien obtenu de nous; mais nous Sfimmcs sans force quand c'est Timprévoyance et la peur qui nous supplient. Elles croient que nous affaiblissons le gouvernement provisoire ; elles s'en alarment... Eh bien! qu'elles se rassurent, nous nous abstiendrons, jusqu'au 4 mai, de tout avertissement et de tout blâme. On verra bien alors si c'était nous qui affaiblissions le pouvoir!
m MAUVAIS CITOYEN.
4 avril 1848.
Le journnl qui ]iai"!îl depuis un mois sous le titre de VAssemblée nationale, et qui, le 26 mars 1848, protestait énergiquement contre « toute pensée de réaction^ » nous interpelle insidieusement à l'occasion de la détermination que nous avons prise de nous abstenir jusqu'au 4 mai de tout avertissement et de tout blâme.
Voici notre 4'éponse :
Nous n'avons, en aucune occasion, donné à personne le droit de chercher sous nos paroles une autre pensée que celle qui s'y montre. Nous pourrions donc parfaitement nous dispenser de revenirsur nos explications qui précèdent, explications toutes spontanées; nous pourrions très légitimement punir par le dédain une indigne insinuation ; nous pourrions enfin répondre à V Assemblée nationale que, s'il est des journaux qui échappent à tout danger par leur obscurité, il en est d'autres qui n'ont pas ce privilège; mais l'épigrammeet le dédain sont des armures que nous laissons à qui redoute la publicité et le débat; nous ne redoutons ni le débat ni la publicité, on le sait.
Pendant les trois jours qu'une multitude ameutée par des agents salariés a assiégé nos portes, tenté d'envahir nos ateliers, menacé dans notre personne la liberté de la presse, le
courage nous a été facile: nous défendions un droit , nous défendions une liberté !
Oui, contre la menace et l'intimidation, le courage est facile; contre la calomnie qui s'attaque à des actes de votre vie , le courage est facile encore ; mais contre la calomnie qui S'attaque à vos intentions, contre le soupçon qui s'y attache, alors que tous vos amis vous supplient de ne pas attirer surleur tète ledanger qu'aimait à braver la vôtre, que faire ?
A la mort on oppose le mépris de la vie, à l'intimidation la résistance, à la calomnie des actes la vérité des faits; mais qu'opposer à la calomnie des intentions ?
Si vous le savez, dites-nous-le donc !
Dites-nous ce que nous pouvons, ce que nous devons répondre à la proclamation suivante, affichée sur tous les murs de Paris :
PBOCLAMATION DU CLTTB DES OCVRIEKS DE l'aVEKIR.
<i La liberté illimitée de la presse est une des plus précieuses libertés de notre temps '; elle est la sauvegarde de toutes les autres ; c'est en elle que réside le salut de la République. Le droit de manifester sa pensée sou toutes les formes est le plus puissant levier de la régénération sociale. S'il permet au mal de battre monnaie, il permet à l'opinion de le démonétiser. Toute pensée, hautement manifestée, porte en elle un enseignement et une l'esponsabilité. Elle signale celui qui la professe à l'admiration du monde, si elle est bonne ; elle le voue au mépris, si elle est mauvaise.
» Gardons-nous donc de porter la main sur ce droit sacré : c'est notre avenir ! c'est notre salut ! Le journal la Presse s'est vu menacer de la destruction de ^on matériel : c'est un crime de lèse-liberté, un acte de vandalisme! Hâtons-nous donc de protester contre de pareilles violences : elles nous perdraient !
» Hâtons-nous donc de déclarer que ce journal a le droit, sous sa responsabilité morale, de donner cours à toutes les calomnies dont il juge à propos de salir ses colonnes, d'entasser toutes les récriminations que lui suggèrent l'ambition déçue, la jalousie impuissante! Hâtons-nous donc de proclamer ce droit imprescriptible : ce sera consacrer le nôtre, de publier hautement que le rédacteur en chef de la Presse, l'homme qui sacrifie le repos de son pays à ses ressentiments personnels, à la vaine satisfaction do son amour-propre, que cet homme est un Mauvais citoyen ! (1^.
(1) La proclamation du CLCB de3 ouvriers de i.'avesiu n'est pas la seule pièce dans laquelle le l'édacteur en chef de la Presse ait été traité
>j Que cet avivt, répéta île bouclie en bouche, soit le chàtinieiit du coupable ! Qu'il atteste que le peuple victorieux sait déposer la violence, qui est la hache dos opprimés, pour frapper avec le mépris, qui est le glaive des hommes libres !
» Vive la République ! »
(Lithographie Bouland, 4, passage du Caire.)
he rédacteur en clicl'de la Presse traité de mal vais citoyen ! Lui que le cabinet du 29 oclcl)re 1840 et la majorité ministérielle traduisaient, il va quelques mois, devant la Chambre des pairs, pour lui faire porter la peine de son indépendance et de sa franchise! Lui qui. le 14 février 18i8, dix jours avant que la République fût piv.clamée, était tout seul à donner sa démission de député , motivée sur ce que l'opposition manquait de vigueur et de logique. Lui qui , le 24 février, à onze heui'cs du ma-in, était le premier à faille entendre, dans le cabinet des Tuileries, la voix de la vérité, et à prononcer le mot d'abdication , qui n'était encore entré dans la pensée d'aucun des assistants stupéfaits de tant de hardiesse ! Lui qui, sans autre garantie que la parole solennelle qu'il venait d'arracher, n'hésitait pas à franchir les barricades et à courir sur la place du Palais-Royal pour s'effofcer de faire cesser le feu ! Lui qui, le 25 février, se hâtait
de MAUVAIS CITOYEN ; le même nom lui est encore donné dans une autre proclamation qui se crie et se vend clans les rues ; elle se termine par cette interpellation ;
« Vous nous demandez ce qu'on ferait d'une majorité qui, voyant la rareté du travail devenue très grande, la misère générale, la faiblesse du pouvoir manifeste, rétablirait, comme dernière ressource, la royauté en proclamant la régence?
» jMoi, jevous demande, Girardin, ce que le peuple^ devra faire d'un MAUVAIS CITOYEN qui attwquc Ouvertement le gouvernement républicain pour des décrets pm^emeut démocrat ques ;
» Qui répand l'alarme pour amener en France la terrible collision des partie contre-révolutionnaires ;
« Qui prend la liberté au collet pour la renverser ;
» Qui ne fait de la polémique que pour porter atteinte à la souveraineté du peuple ;
» Qui se montre ennemi zélé, acharné, ijitéressé de la République ;
» (^ui appelle à grands cris les guerres intestines, conmie unique moj'en de faire triompher le parti de la régence;
» Qui demande, eu un mot, du sang, mais du sang du peuple, pour arborer l'étendard du despotisme et de la tyrannie?
» -Je me charge d'inscrire les réponses. »
de crier : Confiance I confiance! afin d'empêcher loin de Paris Ja guerre civile de s'.i Humer ! Lui qui, le premier, tirait de la caisse de son journal 10,000 francs , moins encore pour les mettre dans les mains des blessés de février, que pour imprimer à la souscription ouverte une impulsion vigoureuse ! Lui qui, pour joindre l'exemple au précepte, improvisait une fête dans ses salons, y réunissait tout ce que Paris compte d'illustre et d'élégant, avant même que les pavés n'eussent été remis à leur place ! Lui qui, pendant six semaines, avait considéré comme un devoir de patriotisme de ne pas laisser reposer .un seul instant sa plume qu'il n'eût dit toutes les vérités qu'il lui paraissait utile de faire entendre, et suggéré les pensées fécondes qu'une pensée incomplète, même erronée, suffit parfois a év^eiller ! Quels gages moins douteux pouvait-il donc donner d'un patriotisme plus sincère? Qui, plus que lui, pouvait se croire à l'abri de cette odieuse calomnie, de celle flétrissure imméritée : MAUVAIS CITOYEN !
MAUVAIS citoyen! parcc qu'il n'a pas fermé ses yeux à l'évidence, et qu'il s'est borné à fermer ses oreilles à la médisance I MAUVAIS CITOYEN ! paiTC qu'il a voulu que l'expéiience du gouvernement qui venait de tomber servît au gouvernement qui venait de s'élever ! mauvais citoyen ! parce qu'il n'a pas cru qu'après avoir dit la vérité à la royauté, il dût la déguiser à la République ! mauvais citoyen ! parce qu'il a cru que la vérité s'ennoblissait par le courage, et qu'il était d'autant moins permis de la taire qu'il y avait plus de péril à la dire ! mauvais citoyen ! parce que sa plume n'a pas reculé d'une ligne, d'un mot, alors qu'il savait, à n'en pas douter, qu'elle avait en face d'elle des armes que l'intolérance ou la calomnie avait chargées à balles !
Dans de telles circonstances , comment repousser une odieuse épithèle? Comment faire tomber un injuste soupçon?
Messieurs, qui avez le droit de censure sans que nul s'en émeuve, à ma place qu'eussiez-vous fait?
Qu'eussiez-vous fait, surtout, si vos amis et des députa-
lions fussent venus vous dire : « Votre opposition affaiblit » le pouvoir, irrite les esprits, empêclie la confiance de se )' ranimer, aggrave l'incjuiétude, peut amener la guerre cii) vile à la suite d'un déplorable attentat qu'il faudrait ven- )' ger, (pi'il vaut mieux prévenir ? »
Qu'eussiez-vous fait? Qu'eussiez-vous répondu, messieurs ?
Il est des responsabilités qu'affronte le fol orgueil, mais que n'accepte jamais le vrai courage.
6 avril 1848.
VAssemblée nationale nous répond :
« Après l'aveu de faiblesse fait près de vous par le gouvernement provisoire; après les instances de vos amis, votre sollicitude pour leurs intérêts et leur vie menacée conirne la vôtre, nous eussions compris plus de modération^ mais non pas un silence absolu, une approbalion tacite.
1) La patrie attendait davantage de vous . . . Vous aviez résisté aux abus, effrayé ^oppression, rassuré les timides; la France tout entière, qui chaque jour attendait vos arrêts, vous demande compte de votre désertion; et, nous le craignons, votre réponse d'aujourd'hui ne suffira pas pour fléchir la sévérité ou l'injustice de ses jugements. »
Toute résolution prise se juge par ses conséquences ou par les événements; si un seul instant la déclaration que nous avons publiée dans la Presse du l®"" avril 1848 avait pu éveiller en nous des doutes ou des regrets, ces regrets et ces doutes auraient été entièrement dissipés par la réponse embarrassée de VAssemblée nationale , réponse altière et pompeuse dans la forme, mais humble et timide au fond.
Nous eussions compris, dit VAssemblée nationale, « plus » de modération, » mais non pas un silence absolu, « une » approbation tacite ! »
Depuis quand donc, messieurs, est-il plus courageux de transiger que de protester?
Depuis quand donc, messieurs, une protestation publique équivaut-elle à une approbation tacite?
Modérer notre opposition , quand la modération était le seul excès qu'on fût en droit de lui reprocher, n'était-ce pas
YI. 15
transiger; or, plutôt que de transiger, n'était-il pas préférable de protester ?
Pendant un mois, puisant à la source du patriotisme le plus désintéressé des forces constamment renaissantes , travaux , efforts , veilles, nous n'avions rien épargné pour empêcher le gouvernement provisoire de commettre les irréparables fautes dont il aura à rendre compte à l'Avenir et à l'Histoire... Quel fruit ont porté nos avertissements?— Aucun. L'œuvre de prosélytisme , de liberté et de progrès a reculé ; l'œuvre d'intimidation, d'arbitraire et de ruine s'accomplit. Au lieu d'amasser des matériaux, ce sont des décombres qui s'entassent. Qui pourrait le nier?
Nous n'avons commencé à blâmer qu'après avoir épuisé toute les formes d'avertissements , qu'alors que les actes avaient été consommés. Ce blâme a été aussi stérile qu'il était mesuré? Où est donc c^Vopjjression qu'il a effrayée? y> Où sont donc les « timides qiCil a rassurés ? »
Que parlez-vous de désertion ? Est-ce que le jour où le rédacteur de la Presse a donné sa démission de député, parce qu'il ne comprenait « ni le pouvoir sans initiative et sans progrés, ni Vopposition sans vigueur et sans logique, » est-ce que, ce jour-là, il a déserté? Non; il a protesté. Eh bien ! le jour où le mêm'e écrivain annonce publiquement qu'après avoir vainement averti et sévèrement blâmé, il croit devoir s'abstenir de tout avertissement et de tout blâme jusqu'au jour où le gouvernement provisoire comparaîtra devant l'Assemblée nationale, ce même écrivain déserte-t-il ? Non ; il proteste l'I).
(1) A Londres, près de l'une des portes d'entrée d'Hyde-Park, le promeneur s'arrête devant un hôtel inhabité, dont les fenêtres et les portes, hermétiquement fermées à la lumière et à l'air extérieur par des persiennes de fer, semblent porter un deuil permanent d'ombre et de silence. Si l'on demande à qui appartient cet hôtel, on lui répond : A lord "Wellington. Si l'on demande pourquoi cet hôtel est ainsi fermé, on lui répond qu'il l'est depuis le lendemain du jour où il fut assailli par des émeutiers après un discours et un vote de lord Wellington demeurés célèbres, mais inefhcaces pour conquérir le retrait d'un bill fameux. En condamnant ainsi son hôtel à demeurer fermé , lord Wellington a voulu qu'il servît de leçon pour l'a- V nir, de monument expiatoire, de protestation salutaire pour empêcher le retour d'un pareil acte d'intolérance de la part du peuple dans un pays
UiN MAUVAIS CITOYEN. 227
Il n'est pas une résolution, ayant laissé une trace dans sa vie politique, qu'il ait piiso, qui n'ait commencé par élre désapprouvée, et qui n'ait iini par étie plus sainement appréciée.
Ce qui lui est arrivé tant de fois est ce qui lui arrivera encore en cette circonstance.
Aujourd'hui, le pays n'a plus ijesoin d'être éclairé pour savoir ce qu'il doit penser du gouvernement provisoire et de ses actes ; le pays peut juger de l'arbre par ses fruits.
11 n'y a que les sourds qui crient quand nul ne peut les entendre ; il n'y a que les mouches du coche qui s'agitent pour s'agiter; il n'y a que les présomptueux qui affrontent une responsabilité terrible, sans qu'elle se justitie par une nécessité incontestable ; il n'y a que le « mauvais citoyen » que n'arrête pas ce mot : Guerre civile I
Oui, nous l'avouons, ce mot nous a arrêté.
10 avril 1848.
De tous les points de la France nous recevons des lettres dans lesquelles on insiste pour que nous revenions sur la détermination que nous avons prise et annoncée de nous abstenir de tout avertissement et de tout blâme jusqu'au jour où l'Assemblée nationale sera réunie... Pourquoi reviendrions-nous sur cette détermination ?
Est-ce que l'heure des avertissements salutaires n'est point passée?
Est-ce que les faits ne parlent pas plus éloquemment que tout ce que nous pourrions répéter?
Est-ce que tous les yeux ne sont pas dessillés ?
Est-ce que les illusions (jui tombent d'elles-mêmes ne
où il est protégé par la liberté de penser, de parler, d'écrire et de so réunir.
Nous empruntons le fait qui précède à une énergique protestation qui nous est adressée à l'occasion des menaces dont la Presse a été l'objet, protestation dont les termes sont trop flatteurs pour que nous les reproduisions.
sont pas plus profitables h l'expérience que les illusion ; qu'on déchire ?
Est-ce que le Moniteur universel n'est pas , de tous les journaux, le censeur le plus rigoureux , le juge le plus inexorable des actes du gouvernement provisoire? Est-ce qu'enregistrer ces actes passivement, comme nous le faisons, ce n'est pas les condamner plus sévèrement que si nous les critiquions même avec àcreté? La critique, qu'elle soit injuste ou fondée, est toujours un hommage; le blâme silencieux est le plus implacal)le, car c'est le blâme sans haine, mais aussi sans espoir. Ajourner les comptes à demander, c'est, dit-on , aggraver le mal. Erreur ! Est-ce que nos avertissements réitérés, nos supplications sincères, nos protestations suprêmes, ont arrêté sur la pente de l'abîme le dernier ministère de la monarchie de 1830? Est-ce que l'opposition toute patriotique, d'abord bienveillante, ensuite plus vive, que nous avons faite jusqu'au 2 avril 1848, a rien prévenu, rien réprimé ? Est-ce que toutes les idées que nous avons émises n'ont pas été déclarées suspectes et traitées comme telles ? Est-ce que, de tous nos efforts, nous avons recueilli un autre fruit que des calomnies, des menaces et des sarcasmes? Est-ce qu'à chaque avertissement que nous hasardions, à toute idée que nous semions, on ne disait pas : « C'est un ambitieux qui se dévoile, c'est un partisan de la régence qui se cache, c'est un important, c'est un empirique, c'est un mauvais citoyen ? » Est-ce que ce ne serait pas tomber dans la puérilité que de s'arrêter à relever miuutieusemenl des contradictions et des inconséquences sans nombre quand tous les principes sont méconnus , quand tout le passé est en question? Est-ce que ce ne serait pas perdre son temps que de réparer la toiture d'un édifice dont la voûte s'écroulerait ? L'œuvre de désorganisation et de destruction est déjà trop avancée pour reculer, il faut qu'elle s'accomplisse. En cet instant, toute digue opposée au torrent serait trop faible; et peut-être, en efiet, comme on nous l'a dit, ne servirait-elle qu'à accroître la violence et le danger du courant. Dans quinze jours, la France aura élu ses représen-
tants; dans un mois, l'Assemblée nationale sera réunie; les membres du gouvernement provisoire , pour se justifier, n'auront pas à lui dire : « Si nous avons été faibles, c'est » qu'on nous a affaiblis. » Devant elle, ils n'auront aucune excuse à invoquer, car tout leur aura été concours, rien ne leur aura été obstacle. Le travailleur aura à leur demander compte de deux mois de chômage et de privations extrêmes ; le commerce aura à leur demander compte de toutes les mesures par lesquelles la confiance et le crédit ont été tués du même coup ; la propriété aura à leur demander compte de la dépréciation qu'elle aura subie en même temps qu'un surcroît de charges venait l'accabler; le contribuable aura à leur demander compte de tout l'argent qui existait au 24 février 1848 dans les caisses pubhques, des douzièmes qu'ils ont perçus en avance, des produits de la contribution extraordinaire de 4o centimes, enfin des dons patriotiques d'abord repoussés et plus tard provoqués?
Que nos lecteurs sachent attendre ; ils ne perdront rien pour avoir attendu avec patience le jour prochain où le gouvernement sera appelé à exposer à la tribune comment le pouvoir a été remis entre ses mains le 24 février, et quel usage il en a fait pendant deux mois ?
13 avril 1R48.
On lit dans le Courrier de la Gironde :
« M. de Girardin a cédé, lui aussi, devant cette triste et fausse pensée, que Paris c'est toute la, France. C'est là une erreur déplorable et fatale. En voyant avec quelle unanimité et quelle confiance la presse de province accueillait son opposition, M. de Girardin aurait dû comprendre qu'il avait des devoirs à remplir envers la France, devoirs auxquels la presse de province ne peut qu'imparfaitement suppléer.
» Nous nous étonnons qu'un aussi grand esprit n'ait pas compris que ce sont les tremblears de Paris qui ont toujours conduit la France à sa perte, qu'ils ont ruiné la première République eu courbant la tête sous la Terreur, qu'ils ont ruiné la Restauration et la Monarchie de Juillet eu ayant l'air de les soutenir, et qu'ils s'appliquent h ruiner ia République nouvelle en empêchant la France d'être éclairée sur la situation véritable du gouvernement provisoire. ,
» Les tremblem's parisiens de la République sont les mêmes hommes que les conservateurs parisiens de la Monarchie, à qui Henri Fonfrède adressait, en 1839, cette prophétique apostrophe: «Oh! conservateurs, que conservez- vous donc? »
On lit dans un autre journal de département, le Périgord :
« La situation de la presse de Paris doit appeler l'attention de la pro- ^jince sur la manièi'e dont les prétoriens entendent la liberté et sur les moyens que prend le gouvernement de faire respecter les droits proclamés de la discussion et des libres opinions.
)) Si lo gouvernement est assez fort pour maintenir la liberté des journaux et protéger leur publication, il manque à tous ses devoirs et à tous ses engagements en permettant que le rédacteur de la Presse, par exemple, en soit réduit à déclarer qu'il est forcé de se taire jusqu'après la convocation de la Constituante, pour éviter les plus grands désordres et la guerre civile.
» Si le gouvernement, au contraire, est lui-même sous l'oppression de deux cent mille tyrans et dans l'impuissance de protéger personne, si la terreur l'assiège, si son existence dépend de la première émeute, s'il en est au point de faire supplier M. de Girardin, trop brave pour reculer de lui-même, de garder le silence pour éviter la révolte de la nie ou la violation de la propriété, oh ! c'est là un triste et humiliant spectacle qu'aucun autre pouvoir n'a jamais donné eu France! C'est aussi un enseignement pour la province, qui peut prévoir ce qu'elle doit attendre, au premier moment, du télégraphe de Paris.
» Quant à nous, journalistes des départements, nous ne cesserons de protester contre ce bâillon brutal qui étouffe la voix de nos confrères de Paris ! Nous parlerons, à leur défaut, tant qu'il nous restera une plume et une presse, une tête et un bras ! »
Nous pourrions multiplier ces extraits de journaux de départements, mais ce serait gaspiller une place qui peut être plus utilement remplie, car ce serait reproduire toujours la même pensée, différemment exprimée. .
Nous venons de donner un échantillon de la presse départementale; voici maintenant un échantillon de notre correspondance :
« Paris, le 10 avril 1848.
» Monsieur, » Le jour où vous avez dit : je vais garder le silence pour faire comprendre à la nation mon dévoûment pour la patrie, ce jour a été pour moi un jour de deuil. Les avertissements, les conseils d'un sage doivent toujours être honorés, et quelle que soit la force d'une république, elle a besoin d'un esprit courageux pour tenir dans la ligne droite les hommes qui
sont à sa tête. Je ne cvains point de vous le dire, monsieur, j'ignore à quel titre vous avez suspendu vos nobles et courageuses paroles; mais si réellement vous y avez été forcé, le plus grand crime commis depuis le 24 février est celui qu'on a commis envers vous; on a assassiné en vous la liberté. Pour vous prouver, monsieur, que ma conviction est profonde, pour vous prouver que ce n'était pas l'éclio de vos idées que vous entendez en ce moment, je vais vous dire une de mes actions principales depuis là révolution.
» J'ai fait rendre à Armand Carrel un dernier hommage, parce que je le considérais comme un des fondateurs de la liberté. C'est par moi, qui ne suis rieu, qu'ont marché à Saint-Mandé Armand Marrast, le général Courtais et la masse des citoyens (je le prouverai quand on voudra). Je vous y ai vu, monsieur, et j'ai admiré votre courage.
» J'y ai vu dans mon imagination deux tombeaux, le vôtre et celui d'Armand Carrel ; à mes yeux, le séjour de l'un valait bien celui de l'autre.
» Par ce fait, jugez l'homme qui vous parle, presque ouvrier, mais pas aveugle.
ï Je vous promets ma voix aux élections générales.
» Votre abonné sous le no 50,760. »
Rétablissons maintenant la vérité une dernière fois pour n'y plus revenir.
M. de Girardin, ainsi que le dit \e Courrier de la Gironde, n'a pas cédé devant cette triste et fausse pensée que «Paris c'est toute la France. »
M. de Girardin, ainsi que le croit le Périgord, ne s'est pas condamné au silence par « ménagement pour le gouvernement provisoire. »
M. de Girardin, enfin, n'a pas laissé « assassiner en lui la liberté, » ainsi qu'on le suppose dans la lettre qui porte pour signature le n° 50,760.
Il importe de ne pas dénaturer les faits !
Le 29 mai's 1848, vers huit heures du soir, les bureaux et les ateliers de la Presse sont assiégés par une bande de 300 à 400 personnes criant : A bas la Presse! Mort à Girardin!
Le 30 et le 31 mars, rassemblements nombreux dans la rue Montmartre ; groupes animés sur les boulevards; quelques vendeurs de la Presse maltraités.
Les 29, 30 et 31 mars, M. de Girardin se rend comme d'ordinaire aux bureaux de la Presse où il reçoit le 29 mars une
députation de la Société démocratique centraleTi)résidée par M. Guinard, et le lendemain 30, une députation de la Société républicaine centrale, présidée par M. Blanqui.
Le 1®'' avril, les rassemblements se dissipent; l'intimidation cesse.
C'est alors seulement, c'est le lendemain, c'est le 2 avril, que M. de Girardin fait paraître l'article qui se termine par ces mots :
« L'intimidation et la menace n'eussent rien obtenu de » nous ; mais nous sommes sans force quand c'est l'impré- » voyance et la peur qui nous supplient. Elles croient que » nous affaiblissons le gouvernement provisoire; elles s'en » alarment... Eh bien! qu'elles se rassurent, nous nous » abstiendrons jusqu'au 4 mai de tout avertissement et de » tout blâme. On verra bien alors si c'était nous qui affai- » blissions le pouvoir ! »
Le l^'" et le 2 avril, M. de Girardin avait reçu de nombreuses députations de gardes nationaux: de commerçants, de fabricants de divers quarliers, venant lui dire : « L'émotion que cause votre opposition, si fondée qu'elle soit, est un sujet d'irritation qui entrelient l'inquiétude, qui empêche la confiance de renaître et les transactions de se renouer, qui fait fermer les boutiques, qui pèse sur le cours des effets publics, qui aggrave la misère des ouvriers et les souffrances du commerce... Nous qui serions prêts à nous faire tuer pour défendre en vous la liberté de la presse, nous venons vous conjurer de suspendre votre opposition, afin d'enlever tout prétexte au désordre et à l'émeute, jusqu'au jour pro chain où le gouvernement provisoire aura fait place à un gouvernement définitif... Alors vous aurez toute liberté d'exprimer votre opinion ; mais d'ici là n'affaiblissez pas un pouvoir déjà trop faible, et dont le facile renversement amènerait une guerre civile. »
M. de Girardin, qui, pendant troisjours, avait résisté à toutes les menaces, ne crut pas qu'il pût ni qu'il dût résister à de telles instances. Il le devait d'autant moins qu'il savait qu'on était disposé à l'accuser de chercher pour sa personne
ITN MAUVAIS CITOYEN. 233
et ses idées le bruit et l'effet; il le pouvait d'autant plus qu'il n'ignorait pas que tout avertissement, tout conseil donnés par lui seraient rejetés par le gouvernement provisoire, comme ils l'avaient été par le cabinet du 29 octobre.
Si M. de Girardin a cédé, il a cédé h ceux qui le défendaient, non à ceux qui le menaçaient; mais il n'a rien cédé du tout : une trêve lui a été demandée, il s'est borné à l'accorder. Depuis quand donc accorder une trêve est-ce subir une capitulation? Seulement, plutôtque de ne pas dire toute sa pensée, il a préféré se taire. Mais, en se taisant, il a fait connaître publiquement les motifs de son silence. Tout autre, à sa place, eût tout simplement, sans s'expliquer, changé de sujets d'articles : il eût parlé de l'Angleterre, de la Russie, de Tltalie, de l'Europe, du passé, de l'avenir, de l'industrie, de l'agriculture, des banques, de tout, enfin, excepté du gouvernement provisoire, de ses membres, de leurs actes, de leurs fautes, de leurs erreurs, de leurs inconséquences, de leur impuissance ! II n'a pas voulu recourir à remploi de celte manœuvre vulgaire... A quoi donc servent la franchise et la publicité, si elles ne servent pas à prévenir les interprétations les plus fausses?
Lorsque M. de Girardin émet en toute liberté ses opinions et ses idées, on l'accuse d'ambition, d'infatuation de luimême ; prompt à s'effacer, ajourne-t-il de quelques semaines l'expression de sa pensée pour prouver qu'il n'est guidé par aucun sentiment personnel, on l'accuse de courber la tète sous la terreur... D'autres vont plus loin encore : ils l'accusent de s'être laissé corrompre par un ministre corrupteur. Lequel ? Si M. de Girardin ne peut ni parler ni se taire sans être également calomnié et injurié, qu'on lui enseigne donc un troisième parti qu'il doive prendre !
Si ce troisième parti n'existe pas, qu'on permette alors à M. de Girardin de ne prendre d'avis que de sa conscience et de sa raison, et qu'on ne se hâte pas de le juger!
Qui donc, après tout, a donné aux opinions qu'il défend plus de gages d'indépendance, de désintéressement et de courage ?
En quelle circonstance a-t-on jamais vu M. de Girardin mettre en arrière ses idées pour mettre en avant sa personne, faire à une séduction ou à une intimidation le sacrifice de ses convictions?
Mais il ne faut pas que ni la presse départementale ni personne s'abusent sur le rôle réservé aux membres de l'Assemblée nationale. Croire qu'on arrêtera le torrent démocratique derrière une digue serait une dangereuse erreur : on ne l'arrêtera pas ; une seule espérance est permise, celle de le diriger, en lui creusant son lit. Sans doute, il faut que les départements choisissent pour représentants des hommes fermes, mais il faut surtout qu'ils élisent des hommes éclairés.
Des hommes que les balles n'effraieraient pas, mais qu'effraieraient les idées, loin de conjurer le danger, l'attireraient et l'aggraveraient. Il ne s'agit pas de reculer, mais d'avancer. La France est placée devant un abîme ; y tomber ou le franchir est sa seule alternative ! Toute hésitation serait funeste. C'est ce que nous avons dit dès le 25 février; nous persistons plus que jamais dans cette opinion, dont les départements ne sauraient trop profondément se pénétrer.
12 avril 1848.
Nous avons sous les yeux la liste des candidats à l'Assemblée nationale, dressée par le comité central de Paris et publiée par le National.
Cette liste remplit 18 colonnes.
Il paraît que le nombre des républicains qui s'inspirent de la confiance est étroitement borné, car nous voyons les mêmes noms se reproduire à l'infini. Non-seulement les écrivains du National figurent sur la liste des 34 candidats du département de la Seine, mais il est peu de listes de départements qu'ils ne décorent. Presque à chaque ligne on trouve le nom d'un rédacteur du National, répété pour la troisième, quatrième, cinquième ou sîxième fois. La France peut donc être parfaitement tranquille ; l'aristocratie de la démocratie n'a négligé de prendre aucune des dispositions dont elle pouvait s'emparer; de plus, elle n'a négligé d'exclure ni M. Raspail, ni M. Cabet, ni M. Pierre Leroux, ni M. Proudhon, aucun des écrivains, enfin, avec lesquels il aurait fallu discuter. Les exclure a paru plus facile et plus sûr. Nous eussions, nous, fait tout le contraire; ce sont précisément ces candidats que nous eussions placés en tête de notre liste, si nous en avions dressé et publié une. Nous ne comprenons pas une révolution sociale qui
laisse les socialistes à la porte de l'enceinte législative. Mais, dit-on, c'est qu'il est des socialistes dont les idées exagérées sont dangereusies ! Cet argument n'est pas neuf; c'est celui dont un autre régime se servait pour combattre les candidatures de MM. Ledru-Rollin, Garni er-Pagès, etc., etc. Où cela l'a-t-il conduit? Si le gouvernement de 1830 n'avait pas aussi étroitement fermé aux républicains l'accès de la Chambre des députés, il y a tout lieu de penser que les républicains auraient plutôt retardé qu'avancé l'avènement de la République. Il n'y a d'idées dangereuses que celles que l'on comprime, que celles que l'on empêche de se produire librement. Les républicains qui excluent les socialistes se préparent le même sort que les conservateurs qui ont exclu les républicains. Les gouvernements, à ce qu'il paraît, se succèdent mais ne changent pas (1). Ce sont toujours, sous des noms différents, les mêmes errements. Là où nous croyions avoir un livre, nous n'aurons encore qu'une préface. Quelque signification qu'on attache aux noms des écrivains que nous venons de citer, nous le déclarons hautement, cette signification n'est pour nous ni une objection ni une cause d'effroi, tandis qu'il en est tout autrement de certains noms qui s'étalent sur la hste dressée
(1) « Limoges, le 31 mars 1848.
» Voici le fait :
» Il nous est venu à Limoges, comme commissaire central, un de mes plus anciens amis politiques, Trélat. Pouvais-je croire que celui-là n'appuierait pas ma candidature? qu'il ne me donnerait pas même une marque d'estime et de sympathie, que je puisse opposer aux grossières calomnies répandues contre moi dans toutes les communes du département? Eh bien, ce que je n'aurais jamais soupçonné est arrivé. J'ai trouvé dans Trélat un ennemi politique aveugle, intraitable.
» Oh ! que l'avenir est menaçant, puisqu'il y a dès aujourd'hui deux républiques en présence.
» L'opposition du commissaire central étant venue ainsi se joindre à celle bien connue et antérieurement déclarée du commissaire du département, M. Maurat-Ballange, ma candidature compromettait évidemment celle d'autres candidats qui faisaient avec moi une alliance. Dès-lors, mon devoir était de renoncer à ce combat électoral, où, dans ma position, il aurait fallu, pour réussir, renier mes doctrines et abjurer l'idéal.
» Je suis aujourd'hui ce que j'étais hier, l'homme d"une doctrine. Etre nommé à tout autre titre ne me convient pas, et je ne voudrais en aucune façon tromper les électeurs pour accaparer leurs suffrages.
» FIEBRE LEROUX. »
par le Comité contrai de Paris, et publiée par le National. Nous ne voulons pas nous expliquer plus clairement. Nous ne craignons pas la guerre des idées ; la guerre des idées, c'est la discussion, et dans cette guerre toute victoire est légitime; nous ne craignons que le dénûment d'idées; nous le craignons à l'égal d'un manque d'eau dans la chaudière d'une machine à vapeur allumée et mise en mouvement. En temps de révolution, les hommes qui ont le moins d'idées sont ceux qui ont le plus de propension à la violence et à l'excès. Ce n'est jamais que lorsque la source des idées est tarie que les flots de sang commencent à couler. La cruauté se loge de préférence dans les têtes vides.
On redoute les idées qu'on traite de « subversives ; » des dangers qui nous menacent, c'est le. moindre! Toute idée fausse se rectifie, toute idée inapplicable échoue contre l'application; les tètes tranchées le sont sans appel. C'est un moyen si concluant d'avoir raison de ses contradicteurs et de les réduire au silence !
Conséquents avec ces idées que nous venons d'exposer et qui ont toujours été les nôtres, nous reproduisons la lettre adressée par M. Pierre Leroux à M. Cabet; ce n'est pas comme profession de foi isolée à l'appui d'une candidature individuelle que nous la reproduisons, c'est comme protestation contre une tendance que nous condamnons. Nous ne comprenions pas le gouvernement représentatif intolérant ; nous comprenons moins encore la république exclusive, la républi([ue qui repousse au lieu d'attirer, qui n'attend même pas qu'elle ait été définitivement proclamée pour imiter les gouvernements absolus, les gouvernements qui croient que la censure est un plus solide appui que la discussion.
13 avril 1848.
Nous recevons chaque jour une multitude de lettres dans lesquelles on insiste pour que nous dressions une liste de nos candidats à l'Assemblée nationale pour le département
de la Seine. Ces lettres, si multipliées et si pressantes qu'elles soient, n'ébranleront pas la détermination que noiis avons prise de n'accepter la responsabilité d'aucune candidature. Nous nous souvenons des élections générales de 1846 ; les candidats qui étaient venus à nous avec le plus d'empressement et de solennité protester contre une politique qui avait déjà trop duré, et faire acte d'adhésion à une politique nouvelle, h la politique du progrès que nous avions arborée, furent précisément ceux qui, les premiers, la désertèrent, ceux qui se déclarèrent le plus obstinément « satisfaits ! » Une leçon est rarement perdue pour nous. La leçon coûte cher aujourd'hui à qui nous l'a donnée. Raison de plus pour que nous en profitions. Le progrès eût tout sauvé, l'immobilité a tout entraîné. Avant les élections générales, nous n'avions pas de contradicteurs quand nous disions qu'il ne fallait pas confondre l'immobilité avec la stabilité ; que l'immobilité c'était la mort, et le mouvement la vie ; quand nous reproduisions sous toutes les formes cette pensée empruntée à l'étude des révolutions I Mais à peine la nouvelle majorité à l'élection de laquelle nous avions activement concouru avait-elle pris possession de ses bancs, qu'elle nous traduisait inexorablement devant la Chambre des pairs ; qu'elle se cotisait pour fonder un journal en haine et en concurrence de la Presse ; qu'elle nous signalait de toutes parts comme un ennemi qu'il fallait perdre et écraser à tout prix ! C'est elle qui s'est perdue. La digue qui voulait tout retenir a tout entraîné. Le vote du 25 juin 1847 a été, à la journée du 24 février 1848, ce que la semence est à la récolte, le grain à l'épi.
Nul aujourd'hui ne sait à quelles épreuves sont réservés les membres de l'Assemblé nationale, les futurs représentants du peuple ; nul ne le sait, nul ne saurait le prévoir. Ces épreuves peuvent être de celles où il faudra choisir entre l'abandon de ses convictiéns ou la conservation de sa vie, entre les boules de l'urne et les balles de la rue.
Dans de telles conjonctures, acceptez donc la responsabilité de quelque candidature que ce puisse être ! Qui oserait
seulement répondre de soi-même, assurer qu'il sera à la hauteur des circonstances, affirmer que la fermeté dé son caractère, la lucidité de sa raison, la présence de son esprit, ne l'abandonneront pas au moment peut-être où elles lui seront le plus nécessaires !
Sans doute il est des noms et des talents qui sont déjà des garanties ; mais des garanties qui eussent été suffisantes pour le passé, le seront-elles pour l'avenir? Depuis trente années, on n'a guère fait que de l'éloquence négalive, que de l'éloquence qui consistait, de la part de l'opposition, à nier ce qu'affirmait le ministère ; de la part du ministère, à affirmer ce que niait l'opposition; des deux parts, à trouver à tout des objections. Or, ce ne sont plus des objections qu'il faudra apporter à la tribune, mais des solutions. Les discours de trois heures ne seront plus tolérés, il faut s'y attendre; l'orateur du peuple est celui qui en résume la pensée en peu de mots. La vigueur fera pâlir l'éclat; la lucidité aura tous les succès, la subtilité n'en aura aucun. La proxilité sera huée. Ou nous nous trompons étrangement dans l'idée que nous nous faisons de l'Assemblée nationale, ou il y aura entre le nouveau représentant du peuple et l'ancien député toute la différence qu'il y a entre une bataille représentée sur un théâtre, en présence de spectateurs, et une bataille livrée sur le champ, en face de l'ennemi. Aussi n'est-ce pas sans un profond sentiment d'inquiétude que nous voyons un si grand nombre de candidats, les uns, — ce sont les mieux partagés, — ayant de la fermeté peut-être, mais n'ayant pas de talent assurément ; les autres, ayant un talent incontestable, mais n'ayant qu'une fermeté plus que douteuse, aspirer au périlleux honneur de concourir aux délibérations de l'Assemble nationale. Plus ce nombre de candidats est considérable, moins il nous rassure, car dans ce fait nous croyons trouver la preuve qu'ils s'abusent gravement sur les difficultés de la tâche que les élus auront à remplir. Quelque difficile qu'on la suppose, elle sera plus difficile encore qu'on ne l'imagine. Ce qui s'est passé au Palais du Luxembourg, où
se réunit la commission de gouvernement pour les travailleurs, n'est qu'un coin soulevé du vaste rideau qui nous cache encore la scène. Que sera-ce donc quand il faudra le tirer tout entier? quand pour sécher la plaie de la mendicité il faudra plonger au fond de ces abîmes de misère que les plus hardis osaient à peine mesurer du regard? quand, au lieu de descendre sans effort de la cause à l'effet, il faudra remonter péniblement de l'effet à la cause ? quand il faudra interroger le crime, non plus en législateur rival du juge d'instruction, mais en législateur émule du philosophe ? quand il faudra discuter sérieusement des idées, des utopies, si l'on veut, qu'on s'était inconsidérément habitué à dédaigner, à railler, et qui se produiront à la tribune avec l'avantage que donne la maturité de longues méditations ? quand il faudra contenir la violence par la fermeté, et la présomption par le savoir ? quand l'esprit le plus exercé aura à craindre d'avoir pour contradicteur l'inflexible bon sens? quand l'ouvrier siégera à côté de l'économiste? quand le pauvre succédera au riche à la tribune? quand il faudra répondre à un démenti par un fait, et repousser l'erreur par la preuve ? quand il faudra, enfin, affronter les tempêtes ou lancer la foudre ?
Que les candidatures continuent de se multiplier, nous ne nous y opposons pas ; mais nous n'accepterons la responsabilité d'aucune. Et, d'ailleurs, comment nous y prendrions-nous pour dresser une liste, nous qui n'avons d'espoir que dans l'inconnu ?
14 avril 1848.
De Montauban, de Toulouse, de Bordeaux, de Digne, de Gaillac, de Troyes, de Guéret, de Lille, d'Amiens, de Beauvais, etc., nous recevions des lettres où l'indignation la plus vive se répand dans les termes les plus amers contre les choix déplorables et les actes révoltants des commissaires envoyés de Paris pour convertir les départements à la République.
Nulle part aucune résistance n'avait éclaté; on a si bien fait que partout la réaction s'étend.
A qui la faute?
Nous nous sommes interdit tout blâme à l'égard du Gouvernement provisoire jusqu'à l'époque fixée pour la réunion de l'Assemblée nationale ; nous nous bornerons donc à poser la question sans y répondre.
Nous ajoutons :
Regrette-t-on le gouvernement tombé? — Non,
Désire-t-on la régence? —Non.
Souhaite-t-on le rétablissement de la légitimité? — Non.
Gonspire-t-on en faveur d'un des héritiers du nom de Napoléon ? — Non.
Eh bien ! que veut-on donc ?
On veut la république; on veut la liberté, l'égalité, la fraternité; mais on ne veut pas de républicains tarés, d'agents sans moralité, sans expérience , sans considération ; on ne veut pas du despotisme sans gloire, ni de la terreur sans nécessité.
On a raison.
Nous ne serions pas dignes de la liberté, si nous ne savions pas contenir l'arbitraire.
N'est-ce pas sur une question de légalité contestée qu'est tombée la royauté de 1830, qui comptait dix-sept années de durée?
Nous ne serions pas mûrs pour la République si les choix les plus indignes pouvaient être faits sans blesser en nous les plus légitimes susceptibilités.
Ne sont-ce pas des choix et des avancements scandaleux qui ont le plus fortement contribué à semer la désaffection sous le ministère du 29 octobre 1840?
Plus la France se montre ainsi susceptible, plus elle prouve que ses mœurs s'élèvent à la hauteur de ses nouvelles institutions.
La où toute honorable susceptibilité serait éteinte, toute liberté serait bien près d'expirer.
S'il est vrai qu'une minorité démagogique ait rêvé d'as-
servir la ninjorilé démocratique, ce coupable espoir doit chaque jour s'affaiblir, car chaque jour la raison du peuple s'éclaire, l'ivresse des premières semaines se dissipe, le charlatanisme des grands mots se dévoile, l'intolérance se trahit, et, sous le répul)licanisme le plus farouche, laisse voir des épaules flétries par le fer rouge du bourreau !
Patience ! les neuf semaines qui se seront écoulées du 24 février au 4 mai 1858 n'auront pas été neuf semaines perdues. Patience ! le jour approche où tous les comptes se rendront à la tribune, où tous les excès de pouvoir qui ont été commis trouveront pour les signaler à la conscience publique des voix courageuses s'exprimant au nom de la nation, en vertu du droit qu'elles tiendront du suffrage universel.
16 avril 1848.
Le manifeste suivant a été placardé sur tous les murs de Paris :