BULLETIN DE LA KEPDBLIQUE, N
Ministère de l'intérieur.
« Paris, le 15 aviill848.
» Citoyens, nous n'avons pu passer du régime de la corruption au régime du droit dans un jour, dans une heure. Une heure d'inspiration et d'héroïsme a suffi au peuple pour consacrer le principe de la vérité ; mais dix-huit ans de mens^onge opposent au régime de la liberté des obstacles qu'un souffle ne renverse pas ; les éjections, si elles ne font pas triompher la vérité sociale, si elles sont l'expression des intérêts d'une caste, arrachées à la confiante loyauté du peuple, les élections, qui devraient être le salut de la République, seront sa perte, il n'en faut pas douter. Il n'y ain-ait alors qu'une voie de salut pour le peuple qui a fitit les barricades, ce sel'ait de manifester une seconde fois sa volonté et d'ajourner la décision d'une fausse représentation nationale.
» Ce remèJe extrême, déplorable, la France voudrait-elle forcer Paris il y recourir? A Dieu ne plaise! non, la France a confié à Paris une grande mission. I-e peuple finançais ne voudra pas rendre cette mission incompatible avec l'ordre et le calme nécessaires aux délibérations du corps constituant. Paris se regarde, avec raison, comme le mandataire de toute la population du territoire national. Paris est le poste avancé de l'armée qui combat pour l'idée républicaine. Paris est le rendez-vous, à
certaines heures, de toutes les volontés généreuses, de toutes les forces morales de la France. Pads ne séparera pas sa cause de la cause du peuple qui souffre, attend et réclame d'une extrémité à l'autre du pays. Si l'anarchie travaille au loin, si les influences sociales pervertissent le jugement ou trahissent le vœu des niasses dispersées et trompées par l'éloignemeut, le peuple de Paris se croit et se déclare solidaire des intérêts ,^de toute la nation.
^ » Sur quelques points, la richesse réclame ses privilèges et nous menace de hi douleur de vaiiici'e quand nous aurions voulu seulement persuader.
» Que de toutes parts le peuple des campagnes se rallie au peuple des villes, et que le peuple des villes s'unisse à celui qui, au nom de tous et pour la commune gloire, a conquis le principe d'un heureux et noble avenir. Partout la cause du i)èuple est la même ; partout les intérêts du peuple et de l'opprimé sont solidaires . Si la République succombait à Paris, elle succomberait non-seulement en France, mais dans tout l'univers, qui, les \-eux fixés sur nous, s'agite héroïquement pour sa délivrance.
> Citoyens, il ne faut pas que vous en veniez à être forcés de violer vousmêmes le principe de votre «oureronieie. Entre le danger de perdre cette conquête par la faute d'une Assemblée incapable, ou celui d'un mouvement d'indignation populaire, le gouvernement provisoire ne peut que vous avertir et vous montrer le péril qui vous menace. Il n'a pas le droit de violenter les esprits et de porter atteinte aux principes du droit public. Élu par vous, il ne peut ni empêcher le mal que produirait l'exercice mal compris d'un droit sacré, ni arrêter votre élau le jour où, vous apeixevaut vous-mêmes de vos méprises, vous voudriez changer dans sa forme l'exercice de ce droit. Mais ce qu'il peut, ce qu'il doit faire, c'est de vous éclairer sur les conséquences de vos actes. Jadis les représentants du peuple sauvaient la patrie en proclamant le danger de la patrie. Dans une nation comme la France, l'idée du danger ne peut démoraliser que ceux qui n'ont pas le cœur français. Le vrai Français aime l'idée du danger, qui est pour lui l'idée même de la victoire ! Eh bien ! si la patrie n'est plus eu danger comme aux jours de notre première République, si l'ennemi n'eçt plus à nos portes, si la lutte matérielle n'est plus établie dans nos propres rangs, il y a une lutte intellectuelle, un danger moral qu'un grand courage moral et une grande foi dans les idées peuvent seuls conjurer.
» Citoyens, ayons ce courage. Détachons-nous de l'intérêt matériel mal entendu, des étroites passions de localité. Préservons-nous des ennemis qui nous flattent en nous caressant pour mieux étrangler la liberté qui leur sert d'égide. Sauvons à tout prix la République. Il dépend encore de nous de la sauver sans convulsions et sans déchirements. X'
Nul, nous le croyons, n'est mieux placé que nous pour dire avec impartialité son avis sur ce manifeste, objet de toutes les conversations, car, quelque hardie qu'elle soit, aucune idée ne nous fait peur, à la condition que cette idée ne sera
pas violemment imposée, mais qu'elle pourra èlre librement discutée.
L'idée est-elle juste? — Aucune considération n'en doit empêcher le triomphe.
L'idée est-elle fausse ? — Elle n'en est que plus facile à combattre.
L'idée est-elle spécieuse? — La.difficulté de le prouver établit une lutte utile au talent.
Si la vérité luisait d'elle-même comme le soleil, que deviendrait le génie de l'homme n'ayant plus aucun effort à faire ?
Le parti des idées a toujours été le nôtre.
Tout drapeau sur lequel est inscrit : Discussion est un drapeau, quelle que soit sa couleur, qui appartient au trophée de la civilisation.
Vous qui voulez retrancher de la société la famille, montez à la tribune et venez dire comment vous la remplacerez !
Vous qui voulez abolir la propriété, montez à la tribune et venez dire comment vous accomplirez un te! acte !
Il n'y a pas à craindre que les contradicteurs manquent.
Le reproche que nous adresserons au manifeste du ministère de l'intérieur, ce ne sera donc pas d'émettre des idées trop hardies ; non, le reproche que nous lui ferons, c'est de n'en énoncer aucune.
Que veulent dire ces mots : « La vérité sociale ? »
Que signifient ces expressions : « Les intérêts d'une caste? i>
Que veut M.Ledru-Rûllin?— Qu'il le dise nettement, afin que nous le sachions.
Il veut la République ! — Mais qui donc ne veut pas de la République, à la condition qu'elle sera la liberté et non la terreur, le droit et non Tarbitraire, l'idée et non le fait, la discussion et non l'oppression, la sécurité et non l'inquiétude, le travail et non la ruine, le crédit et non la banqueroute, la fraternité et non la guerre civile. La République est un nom que peuvent porter dix gouvernements différents; la république des État-Unis de l'Amérique du Nord
n'a rien de commuft avec toutes les républiques de l'Amérique du Sud, qui se consument depuis un demi-siècle dans l'anarchie. La république telle qu'elle exista à Athènes ne ressemblait en rien à la république telle qu'elle fleurît à Venise. La république est un mot qu'il faut donc préalablement définir.
Il ne suffit pas de dire : Je veux la république ; il faut ajouter comment on la désire, comment on la comprend.
Le tort de M. Ledru-Rollin, à nos yeux, ce n'est point d'avoir des idées trop démocratiques, trop radicales : c'est de les envelopper dans un nuage d'où l'on n'aperçoit jamais que la foudre prête à frapper; c'est de trop rappeler le Jupiter tonnant.
Ses circulaires, ses manifestes sont de véritables ukases; on les dirait plutôt dictés par un tsar que par le ministre d'une république.
Ce n'est jamais un appel à la concorde ; c'est toujours une menace provoquant l'irritation ! D'un côté le peuple, de l'autre côté... une caste!
Que veut dire caste ? — Caste est le nom donné aux diverses tribus ou familles formant une nation, et distinctes les unes des autres par les mœurs, le sang, la différence des races.
Où donc M. Ledru-Rollin voit-il qu'il existe parmi nous une caste? qu'appelle-t-il ainsi? Est-ce l'ancienne noblesse? Non-seulement tous ses piiviléges lui ont été enlevés, mais encore, depuis dix-huit ans, elle a été tenue à l'écart de toute participation dans les aflaires publiques. Aussi, loin d'y exercer aucune prépondérance redoutable, elle n'y avait pas même sa part légitime. Est-ce la bourgeoisie? Mais, si M. Ledru-Rollin appelle la bourgeoisie une caste, comment ne voit-il pas qu'il se frappe lui-même? Est-ce qu'il n'est pas un bourgeois, le fils d'un bourgeois aussi bourgeois que qui que ce soit;- car sa fortune lui est venue d'un patrimoine, et l'instruction qu'il a reçue, il ne l'a pas acquise à la manière de l'ouvrier, qui, pour ne rien dérober à son travail manuel, prend sur son sommeil les
heures qu'il consacre au développementHie son intelligence. Dans la bouche d'un ouvrier, c'est tout au plus si nous comprendrions qu'il employât le mot : « Caste. » Sur les lèvres de M. Ledru-Rollin, dans un bulletin émané du ministère de l'intérieur, c'est plus qu'un anachronisme : ou c'est un nonsens, ou c'est une provocation à la guerre civile.
Et comment ne pas le croire, quand on rapproche ce mot impropre de ces phrases comminatoires :
« Il n'y aurait alors qu'une voie de salut pour le peuple » qui a fait les barricades, ce serait de manifester une se- » conde fois sa volonté, et d'AjouRNEU la décision d'une » fausse représentation nationale.
» Citoyens, il ne faut pas que vous en veniez à être forcés » de VIOLER vous-mêmes le principe de votre souveraineté.^^
Qu'on ne dise pas que ce ne sont là que des phrases! Deux mots, les mots a aveugles et ennemis » n'ont-ils pas suffi, il y a deux mois, pour renverser une royauté qui se croyait inébranlable et un ministère qui avait sept ans de durée?
17 avril 1848,
M. de Lamartine, répondant hier à l'Hôtel-de- Ville à une députation, s'exprimait ainsi :
« A lepoque de la première République, il y eut uij mot fatal qni perdit tout, et qui conduisit les meilleurs citoyens à s'entre -déchirer en se méconnaissant les ims et les autres ! Ce mot, c'était la de'/îaiîce .'
» Aujourd'hui que la République est acceptée partout sans opposition à l'intérieur, et promet à tous prospérité, sécurité, liberté, il n'y a qu'un seul mot qui correspond à cette situation, "et ce mot, c'est la confiance ! »
Confiance ! ce fut, en effet, notre premier mot, notre premier cri ; mais comment la confiance est-elle possible, quand il semble que les commissaires envoyés dans les départements semblent avoir pris à tâche de tout faire pour la détruire?
Nous recevons de Tonnerre Técrit suivant : « Le citoyen commissaire du département invite le citoyen Cœur de Roy
à se rendre immédiatement à Auxerre ; qu'il amène avec lui le peuple do Tonnerre.
» IL s'agit d'en finir a jamais avec la factios bourgeoise....
» Salut et fraternité.
» QUÉKOT. »
Croit-on que ce sera avec de pareils procédés qu'on fera de la sécurité et de la confiance ?
Confiance et extermination sont deux mots qui s'excluent.
El puis, quand les départements résistent sous le coup de telles menaces, les journaux terroristes crient à la réaction ! Mais la Réaction, si elle existe, c'est Tlntimidation qui la fait naître !
Quand les plus éloquentes paroles sont démenties par de tels actes, quelle confiance peut-on, quelle confiance doiton avoir en elles ?
Il ne suffit pas de désavouer tardivement des bulletins contre lesquels la conscience publique s'est soulevée ; de tels agents qui fonctionnent ainsi, qui outragent aussi manifestement tous les principes de liberté et de fraternité, ne devraient-ils pas être sur-le-champ révoqués ?
Confiance! cela est facile à répondre, cela est facile h dire ; mais comment veut-on que la confiance reparaisse, lorsque des faits de la nature de celui qui est rapporté dans la lettre ci-après se passent publiquement, à la connaissance de foute une ville, en présence de tout un régnnent.
Cette lettre, M. de Lamartine fera bien de la lire :
« Langres, le 12 avril.
B II y a quelques jours, le gouvernement provisoire envoyait à toute l'armée une de ces belles proclamations qui lui promettent des jours meilleurs.
» Un fait inouï s'étant passé hier dans notre ville, fait contre lequel doit protester l'armée entière, c'est pour que l'armée sache ce à quoi elle peut s'attendre que j'ai l'honneur de voiis adresser ces quelques mots, avec prière de les faire imprimer dans votre estimable jourual.
» Un délégué des clubs de Paris, ex- sous-officier au 24^ léger, ayant jadis détourné les fonds de l'ordinaire, ayant détourné des fournitures appartenant à l'État, et n'ayant échappé aux conséquences de sa faute qu'eu faisant annuler son acte d'engagement comme n'étant pas Frau-
çais, s'est présenté hier à M. le colonel du 24? léger, et lui a intimé l'ordre de. mettre à sa disposition, pour le service et l'intérêt de la République, quatre sous-otiiciers qu'il a désignés lui-même.
» Ce délégué étant appuyé par le gouvernement provisoire et par les commissaires près le département de la Haute-Marne, force a été à un chef de corps de se soumettre aux ordres d'un homme qu'il avait fait passer au conseil de guerre et qu'il avait fait chasser de son corps.
» Fier de son succès et muni de ses quatre sujets, X. leur a donné de l'argent et ses instruclions.
» De l'argent, où a-t-il été le chercher? Dans la caisse du payeur, lequel, en échange de pièces qu'il lui a montrées, a immédiatement mis à sa disposition la somme de 3,000 francs.
» Des instructions, d'où lui viennent-elles? quelles sont-elles? quelle mission le gouvernement a-t-il pu donner à cet homme taré?
i C'est ce que nous ne savons pas, et c'est précisément pourquoi nous devons tout craindre. »
Dans ce récit, ce qui nous paraît le plus grave, ce n'est pas encore le choix du délégué dont nous avons cru devoir taire le nom cité dans la lettre; ce qui nous paraît le plus grave, c'est le renversement de toute hiérarchie militaire, c'est l'humiliation cruelle imposée au colonel d'un régiment, c'est surtout l'abnégation avec laquelle il s'y est résigné. Est-ce là de la révolution, n'est-ce pas là de la désorganisation ?
Ne vaudrait-il pas mieux cent fois n"avoir point d'armée que de lui donner un si triste spectacle ?
Et c'est lorsque de tels faits ont lieu qu'on dit à l'Hôtelde-Ville : Confiance !
Confiance ! Mais le contraire est prêché par un délégué du gouvernement, qui recommande en ces termes de « siaveiller et de se défier : »
« Citoyens, les élections générales approchent. Tous les intrigants s'agitent, et les ennemis de la République ne craignent pas de répandre les bruits les plus alarmants, ni d'employer la calomnie même conti'e les membres du gouvernement provisoire. Il est de votre devoir de combattre leurs menées contre-révolutionnaires.
» Dans chaque commune, vous devez réunir chaque soir les habitants pour leur faire connaître les actes du gouvernement et les éclairer sur les qualités à exiger des candidats qui sont soumis à leurs suffrages. Montrez-leur surtout le danger qu'il y aurait d'envoyer à l'Assemblée natio-
nale des hommes du lendemain, « ceux qui ont accepté l'ancienne dynastie » et ses trahisons, ceux qui limitaient leurs espérances à d'insignifiantes » réformes électorales, ceux qui prétenda'ent venger les mânes des héros J> de février en courhant le front glorieux de la France sous la main d'un » enfant. »
» Le Bulletin de la Bépublique vous arrive tous les jours, lisez-le et commentez-le avant de l'afficher.
» Le Courrier républicain de la COle-d'Or vous est connu depuis longtemps. Il peut vous guider dans votre marche. Quil soit voire lecture du soir et celle de tous les habitants.
» Quant aux ennemis qui répandent des bruits calomnieux, surveillez-les de près, et adressez-moi sans retard les accusations fondées que vous avez recueillies contre eux. La calomnie doit toujours être punie selon les lois.
» DÉFIEZ-VOUS des alarmistes ! Le sort de la République est confié à des mains fermes ; elle ne peut périr, car tout le peuple entier se lèverait pour la défendre.
» Le délégué du commissaire extraordinaire de la République dans le département de la Cole-d'Or^