‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856Chapitre 59 sur 199 · CHIE · texte numérisé non relu

CHIE

» Xous voudrions pouvoir expliquer la lettre de notre correspondant par une erreur de sa part. Mais les faits sont articulés d'une manière trop précise pour que nous puissions les mettre en doute. Il faut donc que le gouvernement s'explique ; il faut qu'il dise quelles sont ses intentions à l'égard de l'Algérie, à l'égard du gouverneur-général. S'il a cru devoir faire passer l'Algérie sous les ordres du ministre de l'intérieur, s'il n'a pas confiance dans le général Cavaignac, il faut qu'il le dise hautement, qu'il en produise les motifs.

» Le silence ne lui est pas permis.

» Nous avons cru d'une bonne, utile et sage politique de maintenir le principe d'unité dans le gouvernement jusqu'à l'époque de la réunion de l'Assemblée constituante. Il nous a semblé nécessaire que les hommes qui ont pris possession de la souveraineté le 24 Février arrivassent tous ensemble devant la nouvelle Chambre pour y rendre compte de l'exercice de leur pouvoir. Fidèles à ce sentiment, nous continuons de donner la liste du comité central, sans vouloir prendre le parti d'entrer dans le système des exclusions. Notre indépendance vis-à-vis de tous les membres du gouvernement provisoire sans exception est entière ; mais nos sympathies personnelles ne sont pas égales vis-à-vis de tous, nous le déclarons nettement. Cependant, dans l'intérêt de la cause républicaine, nous avons fait taire nos impressions particulières, désireux que nous sommes d'arriver avant tout, par l'union détentes les forces démocratiques, à la consolidation de la République.

» Un jour viendra où, reprenant notre entière liberté, nous pourrons discuter, non pas les personnes, qui nous importent peu, mais les actes. Ce jour— là ne saurait être éloigné ; mais nous sommes sûrs que l'opinion publique nous saura gré d'ajourner à l'époque de la réunion de l'Assemblée une discussion qui, aujourd'hui, ne servirait qu'à entraver la marche du gouvernement, et par conséquent viendrait en aide aux ennemis de la ■République, toujours en éveil, toujours prêts à profiter de nos fautes. Il est impossible que la modération et la patience ne finissent pas par avoir raison. »

L'ospoii' qu'exprime le National est aussi le noire ; il est impossible que la modéralion et la palicnce ne finissent pas par avoir raison !

Nous sommes aussi de l'avis du National sur ce point

qu'il est bon que les hommes qui ont pris possession de la souveraineté le 24 février arrivent tous ensemble devant la nouvelle chambre pour y rendre compte de Texercice de leurs actes.

27 avril 1848.

Les journaux se posent ce matin cette question : L'Assemblée nationale sera-t-el!e violente ou modérée ? Nous posons autrement la question et nous disons : L'Assemblée naJ.ionale renfermera-t-elle un homme qui sache donner à la démocratie ses véritables lois?

XU.

5 mai 1848. "

La Gazette de France et divers journaux reproduisent les lignes suivantes, empruntées à l'Impartial de Rouen :

« ...Il y a trois hommes d'opinions différentes, mais que toutes les opinions regrettent de ne pas voir nommés ; ce sont il M. Thiers, Emile de Girardin et de Genoude. Espérons que ces trois notabilités de la presse et de la tribune rentreront dans l'Assemblée nationale, par suite des élections nouvelles auxquelles donneront lieu les nominations multiples. »

Nous ne reproduisons ces lignes que pour engager l'Assemblée nationale à décider en principe que le candidat dont le nom sur la liste de scrutin viendra immédiatement après le nom du dernier élu sera considéré comme ayant réuni la majorité. 11 faut éviter tout recours nouveau à la dernière loi électorale; ce serait une perte de temps sans aucune considération assez puissante pour la justifier.

Le temps est trop précieux pour qu'on le perde. Qu'importent quelques hommes! Ce qui importe, c'est le salut du pays. Ne voyez-vous donc pas que le navire fait eau ? Tant mieux que l'élection ait laissé certains hommes à l'écart de l'Assemblée nationale, ils en auront plus de loisirs pour construire le radeau destiné à sauver les débris du naufrage.

19 avril 1848.

LA RÉACTION ! Que sigiiifio ce mot, qui occupe une si grande place dans les journaux aux tendances les plus opposées ?

Le mot RÉACTION a-t-il la même sigaification dans le Constitutionnel que dans la Réfonnc^dims le National que dans VCnion monarchique, dans le Siècle que dans le Courrier français, dans la Commune de Paris que dans le Représentant du Peuple, dans V Assemblée nationale que dans la Démocratie pacifique ?

Telle est déjà depuis un mois la confusion des langues, que bientôt, pour peu que cela continue, deux Français qui se rencontreront sur le terrain politique ne s'entendront plus ; nous serons en plein babélisine.

Le mot : Réaction, signifie-t-il rétal)lissement de l'échafaud, ou rétablissement du trône ?

Par qui l'existence du gouvernement provisoire est-elle menacée depuis quelques jours ?

Est-ce par les républicains taxés d'exagération? Est-ce par les républicains suspectés de tiédeur? Est-ce par ceux qui trouvent que la banqueroute, la misère et la désorganisation sont trop lentes à venir? Est-ce par ceux, au contraire, qui trouvent que la désorganisation, la misère et la banqueroute font chaque jour d'effrayants progrès?

Est-ce par la garde nationale ? est-ce par les clubs ?

Est-ce par l'aristocratie bourgeoise ? est-ce par la démocratie démagogique?

Toutes ces questions seraient importantes à éclaircir.

Vainement nous avons cherché dans tous les journaux un rayon de lumière, nous n'y avons trouvé qu'obscurité et confusion.

Dans quel esprit s'est faite la solennelle manifestation qui a eu lieu le dimanche 16 avril 1848? Par qui, par quoi a-t-elle été provoquée ?

Le Moniteur universel^ — partie officielle, — dans son article du lendemain, parle seulement de « quelques mexeurs » dont le gouvernement jii'ovisoire surveillait les manœuvres » et connaissait la RmicuLE uipuissance. »

Si cette explication est sérieuse et sincère, elle rend moins explicable encore ce qu'elle tente d'expliquer.

Est-il croyable que deux cent mille hommes, accourus de tous les points de Paris et de la banlieue, se soient spontanément armés et régulièrement rangés sur deux lignes : l'une de la place de la Concorde à l'Hôtel-de-Ville , l'autre de la place de la Madeleine à la place de la Bastille , uniquemeat pour réprimer « quelques meneurs , dont le » gouvernement provisoire surveillait les manœuvres et

» CO?lHa/sS(n'na ridicule LMPUISSANCE? »

Personne ne le croira, car alors cette solennelle manifestation n'aurait été qu'une offensante mystification.

Mais qu'importe la cause réelle ou le prétexte apparent de cette manifestation : il n'en faut voir que l'effet.

L'effet a été immense.

Nous doutons que le gouvernement provisoire, condamné à la faiblesse par les vices mêmes de sa composition, lire de cette manifestation aucune force ; mais nous ne doutons pas que cette manifestation n'en donne une très grande à l'Assemblée nationale.

La souveraineté de l'Assemblée nationale avait été mise en question, plus que cela même, elle avait été audacieusement niée ; elle est désormais garantie.

Est-ce à dire que l'Assemblée nationale sera à l'abri de

toute surprise, et que la vie d'aucun de ses membres ne courra plus aucun péril? non; il se peut qu'une colonne d'exaltés et de malfaiteurs, qu'une bande armée, au moment le plus imprévu, fasse. irruption dans l'enceinte législative, viole la tribune, foule aux pieds la souveraineté de Télu , apporte h la barre des listes de proscription, et, comme au 20 mai 1795, remporte au bout de piques ou de baïonnettes des têtes de représentants, tout cela est possible, car tout cela est arrivé ; mais du moins sera-t- oifsûr d'être vengé !

La garde nationale , qui s'est comptée, a aujourd'hui la preuve de sa force; la garde nationale, qui sait quel esprit l'anime, ne laisserait pas au terrorisme sanguinaire le temps de s'établir, à l'échafaud politique le temps de se di'esser.

Les terroristes n'en doivent plus douter.

L'Assemblée nationale pourra donc délibérer dans la plénitude de sa souveraineté.

Est-ce à dire encore que l'Assemblée nationale devra user de son droit de souveraineté pour effacer les traces de ce qu'elle pourrait considérer, de la part du gouvernement provisoire, comme des actes caractérisant une usurpation, et pour mettre en question la préférence à donner au régime républicain sur le régime monarchique ? Non , la grande majorité, se composât-elle de républicains du lendemain, et les républicains de la veille fussent-ils en petit nombre, que nous ne leur conseillerions pas de proclamer une autre forme de gouvernement que celle étabhe de fait et de nom depuis le 25 février. S'ils pouvaient en avoir la pensée, nous la combattrions de toutes nos forces. C'est de tout cœur que nous avons accepté la République, et nous ne la rendons pas plus responsable des fautes du gouvernement provisoire que nous ne rendons le régime constitutionnel responsable de l'avTuglement des ministres de 1829 et de 1840. Le régime constitutionnel n'a pas deux fois 'succombé, en 1830 et en 18i8, parce qu'il a été défectueux en lui-même. C'est par l'inaplilude et l'optimisnie

des hommes qu'il a péri. L'ivresse du pouvoir n'est pas moins nuisiijle au pouvoir que ne l'est à la liberté l'ivresse de la liberté.

Le régime constitulionnel, pour s'établir et durer, ne demandait qu'à être compris avec bon sens et appliqué avec bonne foi. On a cru que la corruption seule pouvait le faire vivre, et c'est la corruption qui l'a tué. La République périrait une seconde fois par l'intimidalion , que cela ne nous prouverait pas que la République ne peut pas s'établir en France. Ce n'est pas à la République, en elle-même , que nous nous en prendrions de sa chute ; nous nous en prendrions aux républicains, qui n'auraient pas su l'organiser, qui n'auraient pas su grefîer l'ordre sur l'arbre de la liberté pour lui faire porter des fruits.

A habileté égale des dépositaires du pouvoir, les choses étant ce qu'elles sont, il est plus facile de donner des racines profondes à la République qu'à la Régence ou à la Légitimité Telle est notre conviction sincère.

Aussi, dès que l'Assemblée nationale aura élu son bureau et se sera constituée , la presserons-nous , afin que le plus léger doute ne puisse planer sur ses intentions , de proclamer solennellement la République ; mais il ne faut pas s'abuser : quand la République aura été proclamée, on n'aura fait encore que ce qu'il y avait de plus facile à faire. Le plus difficile subsistera : ce sera de s'entendre sur le choix des hommes appelés, les uns à présider aux destinées de la France nouvelle et à garder inviolablement le dépôt des libertés publiques et de Tindépendance nationale ; les autres appelés à administrer la fortune publique , à donner un corps à cette âme sans corps qui [s'appelle la fraternité, à faire de chacune des dix lettres dont se compose le mot de fraternité autant d'institutions utiles, durables, fécondes; à relever le crédit, et par le crédit le travail, etc., etc., etc.

Les hommes s'excluent plus souvent qu'ils ne s'allient : les rivaux sont nombreux, les émules sont rares; croire que le partage du pouvoir, s'opérera sans luttes entre tous ceux qui aspireront à devenir président, consuls ou ministres,

serait une grande illusion. Des luîtes auront donc lieu ; il est prudent de s'y préparer. Peut-être des comptes sévères seront-ils demandés à plus d'un membre du gouvernement provisoire par des représentants du peuple ! Peut-être ces comptes demandés soulèveront-ils des tempêtes dans l'Assemblée! Peut-être Tindépendance, soit de la majorité, soit de la minorité, aura-l-elle besoin d'être efficacement protégée contre l'intimidation et la violence ! Ce sera le devoir et la mission de la garde nationale ; il est permis d'espérer qu'elle n"y manquera pas; après Timportante manifestation du dimanche 16 avril 1848, qui pourrait en douter?

C'est sous ce rapport surtout que Teffet en a paru immense.

S'il y avait des ambitieux qui rêvassent la dictature, des envieux auxquels ne déplût pas la guillotine, des incapables aspirant à la tyrannie, ces rêves et ces pensées ont dû être quelque peu troublés ! Ou nos yeux et nos oreilles nous auraient, depuis deux jours surtout, étrangement trompés, ou Ja garde nationale saura faire respecter le droit individuel sous la souveraineté populaire, protéger le patriotisme consciencieux, l'inviolabilité du droit de discussion, la liberté de la tribune et la liberté de la presse, ces deux libertés tulélaires de la famille et de la propriété ; ces libertés sont les deux roues du char de la civilisation ; à moins que la violence n'en brise Tessieu, il n"y a pas à redouter que nous versions dans Tabîme des idées fausses.

C'est à la garde nationale à veiller à la défense de la liberté aussi intrépidement qu'au maintien de l'ordre; la liberté est ce qui préservera la France de toute réaction.

réaction! Effaçons donc ce mot du vocabulaire républicain; il ne peut plus vouloir dire que rétablissement du trône ou rétablissement de l'échafaud.

Or, la seule chance que pourrait encore avoir parmi nous la royauté, ce serait celle que lui créerait l'échafaud politique, ce marchepied du trône; c'est à la garde nationale à ne pas souffrir qu'il se relève jamais : elle ne le souffrira pas!

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