‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856Chapitre 72 sur 199 · EXPOSÉS DES MINISTRES. — INSTRUCTION PUBLIQUE · texte numérisé non relu

EXPOSÉS DES MINISTRES. — INSTRUCTION PUBLIQUE

10 mai 1848.

Le rapport de M. le ministre de Finstruction publique ne nous tiendra pas longtemps, car Fœuvre laborieusement accomplie se borne à trois grandes mesures :

« lo J'ai cbangé le nom des salles d'asile, je les ai appelées écoles maternelles. »

« 2° J'ai adressé, par la voie des recteurs, aux instituteurs primaires, une circulaire remarquable par ce passage : La plus grande erreur contre » laquelle il faut prémunir les populations de nos campagnes, c'est que, » pour être représentant, il soit nécessaire d'avoir de l'éducation.,.. «

« 3o J'ai créé onze chaires nouvelles au collège de France, supprimé la chaire d'économie politique, et étendu aux élèves de ce collège l'exemption du service militaire accordée aux élèves de quelques autres écoles. »

Tel est le produit ncl d'un ministère de soixante-douze jours, sous une dictature dont la première pensée aurait dû être d'acquitter la dette la plus sainte, la plus impérieuse, celle de renseignement gratuit i\ tous les degrés.

L'instruction est à la démocratie ce que la flamme est à la lampe : c'est la clarté ; l'instruction est à la démocratie ce que le combustible est à la locomotive : c'est la puissance.

Le travail, a-t-on dit un jour h la tribune, est le frein du peuple. Méprise funeste qu'expie durement l'homme d'État qui prétendit ériger en maxime politique cette erreur barbare. Le frein du peuple, c'est l'instruction.

« Dès qu'un peuple connaît ses droits, il n'y a plus qu'un » moyen de le gouverner, c'est de l'instruire, » écrivionsnous il y a dix-sept ans (1).

Si le frein du peuple , si le levier de la démocratie est l'instruction, qu'altendez-vous donc pour constituer l'enseignement gratuit ? Attendez-vous que , vous aussi , vous ayez eu le même sort que la Restauration de 1815 et la Révolution de 1830? Était-il une mesure qu'il fût plus urgent, plus utile, plus important de décréter? Chaque jour de retard est un jour dont l'ignorance profite et dont souffre la civilisation.

Par l'enseignement gratuit à tous les degrés, vous résolviez la question, plus compliquée en apparence qu'en réalité, de la liberté de l'enseignement. La concurrence du clergé était admise, Texistence de l'Université était fortifiée.

Pour organiser l'enseignement gratuit sur les bases les plus larges, sur celles que nous réclamons depuis 1830, que fallait-il? — Porter de 18 à 50 millions le budget de l'instruction publique, sauf à retrancher 32 millions sur les budgets des autres départements ministériels.

(1) DE l'instruction PUBLIQUE EN FRANCE : Nécessité de mettre en harmonie Vinstruction publique ai'ec la constitution politique des peuples, 3^ édition, page 4.

Vous reconnaissez, vous déclarez vous-mêmes ce qui suit dans votre exposé :

« Tandis que la monarchie donnait à la guerre en temps de paix près de 400 millions, elle accordait à peine 18 millions à l'instraction.

» C'est par l'instruction populaire gratuite, universelle, que la République fondera définitivement l'égalité politique et sociale. »

Belles paroles! mais où sont les actes? A quoi aboutit votre exposé ? Il aboutit juste aux mêmes conclusions que le projet de loi sur l'instruction primaire présenté par M. de Salvandy ; il aboutit à un aveu d'impuissance exprimé en ces termes :

« j'ai reGkettk de ne pouvoir, dès à présent, demander à l'État d'autres millions pour améliorer largement le sort des instituteurs primaires, pour assurer partout la gratuité de l'enseignement élémentaire, et pour qu'il n'arrive plus jamais que la pauvreté retienne dans un rang inférieur les enfants doués par la nature de facultés qui les appellent aux premières fonctions, aux rangs supérieurs de la République. ».

En temps de dictature, on ne regrette pas, on fait; on n'ajourne pas, on décide ; on ne sacrifie pas le plus urgent à ce qui l'est le moins.

Vous blâmez la monarchie et vous faites comme elle!

Allez ! allez !

Enlevez à la charrue les bras les plus robustes !

Dépeuplez, démoralisez les campagnes !

Tirez les hommes à la loterie !

Achetez à l'étranger ses chevaux de rebut !

Étendez encore le cercle des servitudes militaires !

Réparez à grands frais des fortifications que démolirait Vauban , s'il ressuscitait en 1848!

Augmentez sous des dénominations nouvelles le nombre des régiments !

Condamnez-vous à traîner en temps de paix les boulets de la guerre !

Gaspillez les ressources les plus précieuses!

Aggravez les impôts !

Videz le Trésor pour remplir les arsenaux !

Énervez la France !

Trouvez enfin de l'argent pour tout, excepté pour l'instruction du peuple !

a Celui-là qui est maître de l'éducation peut changer la B face du monde, « a dit Leibnilz, aussi grand mathématicien que grand philosophe ; vous êtes maître de l'éducation et vous n'avez rien changé !

Que dis-je ! Vous avez changé au Collège de France des professeurs qui professaient, pour y mettre des professeurs qui ne professeront pasi

Vous avez changé le nom de a salles cVasiles, » lesquelles s'appelleront désormais « écoles maternelles ^ » sans doute parce que c'est la mère loin de son enfant !

Vous avez changé, que dis-je! changé, vous avez supprimé la chaire d'économie politique!

La Charte de 1830 ne s'était pas bornée à inscrire au nombre de ses promesses la liberté de l'enseignement, elle y avait aussi inscrit la réforme de l'instruction publique.

L'une pas plus que l'autre de ces deux promesses n'a été tenue.

La liberté de l'enseignement n'a fait, depuis dix-huit-ans, que des pas en arrière.

La question entre l'enseignement démocratique ayant principalement pour base les langues vivantes et les sciences, et l'enseignement monarchique ayant principalement pour base les langues mortes et les lettres, n'a pas fait un pas en avant.

Ou la fraternité des peuples, que vous proclamez en toute circonstance, n'est qu'un vain mot, ou l'une de ses conséquences doit être de substituer, pour le plus grand nombre des élèves, l'étude des langues vivantes à l'étude des langues mortes. A quoi sert de supprimer, en quelque sorte, par l'établissement des chemins de fer et le perfectionnement de la navigation à vapeur, l'obstacle des distances, si vous ne faites rien pour aplanir l'obstacle que crée l'ignorance des langues qui se parlent à vos portes? Londres est maintenant à douze heures de Paris, et sur mille bacheliers ès-leltres, c'est à peine s'il en sort un des lycées qui soit en

état, en débarquant à Folkstone ou àBrigliton, de demander les renseignements les plus simples. N'est-ce pas là un contre-sens, un anachronisme stupide? Vous dites tous à l'envi que vous êtes révolutionnaires et républicains : oui, dans vos discours, où vous vous appelez citoyens ; mais vos discours sont démentis par vos actes.

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