RÉPONSE
Parce qu'ayant tous les moyens d'asseoir l'ordre sur ses
véritables bases , vous n'avez pas su l'empêcher de s'affaisser !
Parce qu'ayant une dictature incontestée, vous n'avez rien su prévoir, rien su organiser !
Parce que le pouvoir se conquiert par la force ou le hasard, mais que l'autorité ne s'acquiert que par la fermeté qu'on déploie et la confiance qu'on inspire !
Parce que vous avez brisé le câble qui retenait le navire au port, et que vous l'avez livré à la vague sans pilote et sans boussole !
Parce que vous n'avez su que multiplier les proclamations stériles et les discours évasifs !
Parce que vous êtes divisés, bien qu'unis en apparence, et qu'on le sait !
Parce qu'on ne voit pas de terme à la crise !
Parce que la misère publique est la cuve où toutes les passions fermentent !
Parce que votre faiblesse et votre insuffisance sont attestées par tous vos actes !
Parce que l'on n'attend plus rien de vous !
Parce que vous êtes cinq là où il faudrait être un, dix là où il faudrait être deux !
Parce qu'enfin, si on ne le mène, le peuple s'agite.
16 mai 1848.
Le Représentant du peuple est un journal quotidien qui paraît depuis six semaines. Ce journal, plein de verve et de bon sens, attaque tour à tour les socialistes, les communistes et les politiques; il ne fait grâce à aucun travers, à aucune coterie; il ne divise pas les républicains en républicains de la veille et en républicains du lendemain, mais en républicains jwlitiques el en républicains économistes. C'est dans cette dernière catégorie qu'il nous range ; le Représentant du peuple nous juge ainsi :
« Après le Représentant du Peuple, le journal le plus radical, c'est la Presse. Après la Presse, le journal le plus véritablement conservateur, c'ait le Beprésetitanl du Peuple. C'est sans doute pour cela que nous nous rencontrons si souvent sur le terrain neutre des idées avec M. Emile de Girardin. »
Le Représentant du peuple a raison. •
Rien de plus radical et de plus conservateur que le bon sens.
Le bon sens est radical; car, ce qu'il veut, c'est la réforme de tous les abus, l'abandon de toutes les erreurs ;
Le bon sens est conservateur ; car, ce qu'il veut, c'est la conservation de tout ce qui concourt essentiellement à la
durée des sociétés, au bien-être des peuples, au progrès de la civilisation.
Le Représentant du peuple a compris que le crédit était la clé qui seule pouvait ouvrir toutes ces portes fermées contre lesquelles se heurtent depuis deux mois les impuissants, les ignorants, les intrigants, lesquels payeront leur présomption plus chèrement qu'ils ne le croient !
6 juin 1848.
M. P.-J. Proudlion, dans un article du Beprésentanl du peuple, nous interpelle en ces termes :
a Nous dli-ous à M. Emile de Girardin : Vous êtes l'esprit le plus positif, le plus pratique, îe plus simplificateur, et, par cela même, le plus vaste de toute la presse parisienne. Vous possédez, à un degré supérieur, la fiiculté essentielle de l'homme d'État : le bon sens. L'influence que vous exercez sur le public, à la campagne comme à la ville, dans l'atelier comme dans le salon, est énorme, et s'accroît incessamment du nombre même de vos contradicteurs et de vos ennemis. Si votre vie est un combat, en revanche le succès vient presque toujours couronner vos efforts. Aux qualités les plus éminentes de l'esprit, vous joignez cet autre avantage tant estimé de je ne sais plus quel diplomate, vous êtes heureux ! Tout-puissant sur l'opinion, comblé des faveurs de la fortune, que vous manque-t-il?... C'est ici, monsieur, que vous nous semblez vousmême avoir manqué d'intelligence et méconni; votre caractère. II vous a manqué d'avoir conscience de votre mission ; il vous a manqué d'être révolutionnaire, Avez-vous bientôt porté votre deuil dynastique? Est-ce pour nous dire, un jour, que vous n'êtes pas républicain de la veille ; une autre fois, que vous êtes réaclionnaire, et que vous vous en vantez ; — est-ce pour amuser le public de ces jeux de mots tout personnels, qu'il est aussi facile d'entendre de Louis-Philippe que du National ; est-ce enfin pour assommer ces pauvres Montagnards, déjà si meurtris, qu'il vous a été donné d'adresser tous les jours la parole à trois cent mille hommes ? Qu'est ce que vous devez à Louis-Philippe? qu' avez-vous à envier au Nor lional ? Quoi ! les barricades ne vous ont rien appris ! Une révolution s'est accomplie, et vous recommencez contre Crémieux , contre Ledru-Rollin et Garnier-Pagès, la même guerre que vous faisiez à Guizot ! Vraiment, on croirait que vous voulez êtes -préfet de police ou président de la République!...
» Soyez révolutionnaire, vous dirons- nous donc; c'est là votre vocation, que vous vous obstinez à ne pas compreudre. On ne veut de vous ni à
l'Assemblée uationale, ni au ministère, ni dans le quinturavirat provisoire! Les Girondins, autant que les Montagnards, vous détestent! Le gouvernement, sous la démocratie représentative comme sous la monarchie constitutionnelle, n'a pas de place pour vous! Eh bien ! conspirez avec nous la démolition du gouvernement, faites-vous révolutionnaire pour les ouvriers, qui demandent du travail, et à qui personne ne sait donner de l'emploi ; faites-vous révolutionnaire pour la transformation de l'Europe et du monde, et restez journaliste. Homme de spéculation autant qu'homme d'action, vous avez saisi, d'un coup dœil, tout ce que renfermait de vérité économique et de puissance réformatrice l'idée d'une banque d'échange, et vous vous y êtes spontanément associé. Pourquoi donc ne saisissez-vous pas ce levier, plus puissant mille fois que l'autorité d'un portefeuille soumis tour à tour au contrôle du maître et aux pasquinades des valets? Quand vous le voudrez, la Banque d'échange existera, et quand nous aurons la Banque d'échange, nous irons vite dans la voie de la liberté et de l'égalité. Cela ne vaudra-t-il pas mieux, pour votre mémoire, que d'avoir passé par les étrivières d'une opposition parlementaire, et laissé une réputation douteuse d'homme d'État ? »
M. P.-J. Proudhon, écrivain abstrait, économiste philosophe, penseur audacieux, a plus d'un rapport avec J.-J. Rousseau. On sait comment se révéla l'auteur du Contrat social. L'Académie de Dijon, en 1749, avait mis au concours cette question : « Le progrès des arts et des sciences a-t-il » contribué à corrompre ou à épurer les mœurs ? » Rousseau, quoiqu'il prît parti pour la première opinion, remporta le prix.
A quatre-vingt-dix ans de distance, en 1839, mise au concours, par l'Académie de Besançon, de lexamen de cette question : « Des conséquences économiques et morales quki » eues jusqu'à présent en France, et que semble devoir y » produire dans Vavenir la loi sur le partage égal des biens » entre les enfants. »
M. P.-J. Proutlhon écrit son livre ayant pour titre : qu'estce QUE LA PROPRIÉTÉ ? OU Reclierchcs sur le principe du Droit et du Gouvernement., et l'envoie à l'Académie de Besançon, dont il est le pensionnaire, par suite d'une fondation de M"^« Suard.
Ici tout rapprochement disparaît entre J.-J. Rousseau et M. P.-J. Proudhon.
J.-J. Rousseau fut couronne par rAcadcmie de Dijon.
M. P.-.I. Provulhon est condamné en ces termes par l'Académie de Besançon :
« L'Académie désavoue cl condamne^ de la manière la » plus formelle, l'ouvrage du pensionnaire Suard. «
Délibération ilu parquel de Paris sur la (piestion d(> savoir si le livre de M. Proudlion serait poursuivi ; c'était en 1840; M. Vivien était garde-des-seeaux; il consulta M. Blanqui, mend)re de llustilul; décision fut prise (pie le livre ne serait pas poursuivi.
Ces faits nous ont paru utiles à rappeler, afin (pie nos lecteurs sachent (]ui nous interpelle et à qui nous avons à répondr(\
Il y a une guerre que nous n'aimons pas, on le sait, c'est la guerre des peuples entre eux, guerre (jui les pousse à s'entre-luer ; mais il y a une guerre qui nous plaît, c'est la guerre des idées entre elles, guerre qui les contraint de se rectifier; c'est la guerre la plume à la main, c'est la guerre des penseurs, (H'S souverains du monde inlelleduel.
Loin (Télre dangereuse, cette guei're est salulaiie. On devrait l'encourager; au contraire, on la repousse; c'est une faute, et cette faute se traduit par des révolutions périodiques, par la lutte juM'uianente, occulte ou déclarée du pavé contre le Ivèno, du trône contre le pavé.
On condamne un livre sur un mot ; malheur à ce livre si ce mot est écrit ii la première page au lieu d'être imprimé à la dernière ! C'esUce qui est arrivé au livre de M. Proudhon.
Ce qu'il y avait à faire, c'était de le réfuter, à talent égal ou supérieur; or, c'est ce qu'on n'a pas Hiit.
On fuit le combat et l'on se plaint du terrain gagné par l'ennemi ! C'est une inconséquence.
A chacun sa tAche.
Au livre il faut opposer le livre, au journal le journal.
Nous faisons un journal, nous ne faisons pas un livre.
Aussi devons-nous nous hAter de sortir de celte digression et de revenir à Parlicle du Représentant du penple.
Cet article est une mise en denKnu'e de nous e\i)Iiquer.
Expliquons-nous donc ; nous le devons à nos lecteurs ;
LE nEPUESENTANT DU PEUPLE. 329
nous pourrions dire : électeurs, aw le rédaclour d'un journal est CM rralilo l'élu do ses ahounés.
Il 1rs rcprésonle !
Je dii'ai ii M. Proudhon :
Couiincnroiis d'ahoid par nous ciilciidrc sui- ce mot (juc vous employez : « révolutionnaire. »
Il y a deux manières, selon moi, d'c'^lre rcrohitionnaire ;
Par en haut ; c'est la révolution pai" l'irn'lialive, par l'inlelligence, par le progrés, par les idées !
Par en bas ; c'est la révolution pai" l'insurredion, par la force, par le désespoir, par les pavés !
Je fus toujours, je suis encoi-e révolulioiinairepa/" r/i haut; je n'ai jamais été, je ne serai jamais révolutionnaire par en bas.
Je suis révo!u(ionnair(> dans mon eahinef, je ne le suis pas sur la place pul)ii(jue.
J'observe, j(^ ne consi)ire pas.
J'aime le peuple, je n'aime pas la multitude.
Je crois en la puissance; de l'istdoment ; je- me défie du danger de l'entraînement.
Je ne crois pas à la durée des révolutions faites par les peuples. L'ivresse que leur donne la victoire n(; tarde pas à leur en faire perdre le fruit. Le despotisme est toujours au fond de la coupe qu'ils vident, la prenant pour celle de la liberté.
'foule révolution par en bas aboutit h l;i ruine, à la banqueroute, h la misère, ;» la guerre extérieure et civile, h l'impuissance, au désaveu d'elle-même et à la condamnation de ses aveugles auteurs.
Attendez, pour déclarer que je me trompe, la nouvelle épreuve marquée à la date du 24 février 1848.
Je ne crois qu'à la durée des réformes ac(-omplies par les gouvernements f|ui sont ii la hauteur de leur tâche. —Mais, me direz-vous, il est rare qu'ils y soient januiis.Jc réponds : c'est là ce qui fait la légitimité des révolutions.
Tout POLii le peuple, SINON tout par lui, est un mol admirable (jui (Icvrailtoujouis être présenta l'esprit des hom-
mes d'État. Si M. Guizot n'avait pas oublié au pouvoir cette maxime empruntée à l'un de ses livres, il ne serait pas à Londres ! La France serait heureuse et grande !
Tout POUR le peuple, tout par lui, est une erreur funeste que des aveugles, des ignorants, des lâches ou des traîtres, peuvent seuls ériger en système.
Le peuple abandonné h lui-même, c'est la mobilité dans l'immensité ; c'est l'Océan dont le reflux emporte ce qu'a apporté le flux.
Le peuple sait renverser, il ne sait pas foncier.
Si je me trompe, que M. Ledru-RoUin et ses collègues me le prouvent ; il ne me coûtera rien d'avouer mon erreur.
J'ai foi dans les gouvernements, mais je n'en ai pas l'idolâtrie. Peu m'importent leurs formes ! Monarchique, oligarchique, républicain, aristocratique ou démocratique, si le peuple est heureux, s'il se croit grand, je dis que le gouvernement et bon.
Je ne hais que l'anarchie et l'arbitraire : je les hais également.
L'arbitraire, c'est l'anarchie dans le pouvoir.
L'anarchie, c'est l'arbitraire dans le peuple.
Vous me demandez si j'ai bientôt fini de porter le deuil dynastique?
Je vous réponds :
Je ne porte aucun deuil.
J'eusse donné, sans hésiter, ma vie pour sauver le dernier gouvernement, dès que je l'ai vu arraché à son fatal aveuglement; je n'eusse pas donné un cheveu pour le sauver au prix de la dernière de nos libertés.
Je suis dévoué à la République aux mêmes conditions, ni moins ni plus. Qu'elle soit glorieuse, et je ne serai ni moins fier ni moins heureux de sa gloire que ceux qui prétendent que la République est exclusivement leur ouvrage !
Je me défends, je ne me vante pas quand je déclare que je ne suis pas républicain de la veille, et que j'accepte le surnom de réactionnaire.
Qui a inventé ces litres de noblesse républicaine et de
proscription révolutionnaire ? Est-ce moi? Non assurément. J'ai pour les grands mots un trop profond mépris. Je juge les partis, non sur leurs principes, mais sur leurs œuvres; c'est à la récolte que j'estime la semence.
Convenez que la semence du 24 février 1848 donne, au 6 juin 1848, assez peu d'espérances !
Convenez également que si j'en suis réduit à faire à MM. Ledru-Rollin et Garnier-Pagès la même opposition qu'à M. Guizot, ce n'est pas ma faute. Quel accueil M. Garnier- Pagès a-t-il fait à la lettre imprimée que je lui ai adressée par la voie de la Presse le 20 mars 1848 ? Sous quel dédain superbe le National ne s'est-il pas hâté d'éteindre en moi toute étincelle, comme s'il y avait eu danger pour lui qu'elle l'embrasât ! Il n'y avait pas de risque cependant que le feu prît à ses idées.
« On ne veut de moi, dites-vous, ni à l'Assemblée natio- » nale, m au ministère, ni dans le quintumvirat provisoire;» mais il me semble qu'on ne veut pas davantage de vous.
Pourquoi ?
Je vous laisse à en chercher la cause.
« Les Girondins, ajoutez-vous, autant que les Montagnards » me détestent. »
Ni les uns ni les autres n'ont tort, car je suis aussi éloigné des premiers que des seconds. Il y a autant de distance de la violence à la force que de la force à la faiblesse ; — du poltron au brave que du brave au fanfaron.
Les Girondins ont peur ;
Les Montagnards font peur.
Telle est la seule différence que j'aperçoive entre eux. Ils le savent, et ils me détestent ; c'est justice..
Alors vous m'adressez cette exhortation :
« Eh bien ! conspirez avec nous la démolition du gouver- » nement; faites-vous révolutionnaire pour la transformay> tionde l'Europe et du monde, et restez journaliste. »
Franchise pour franchise ; je vous réponds :
Ne-complez pas sur moi pour conspirer jamais la démolition d'aucun gouvernement : mon esprit s'y refuserait ; il
n'est accessible qu'à une seule pensée : améliorer le gouvernement établi ; le légitimer par le nombre de ses bienfaits ; le glorifier par la grandeur de ses œuvres. Un de ces jours où j'aurai plus de place et plus de temps, je vous dirai, si vous continuez ce débat, comment j'entends la propagande de la France et la transformation de l'Europe. Le pouvoir est, au journalisme, ce qu'est un camp à une guérite, ce qu'est l'armée qui combat à la sentinelle qui avertit. Je ne dédaigne pas mon poste, assurément, mais je ne m'en exagère pas l'importance. Dix ans de journalisme ne valent pas dix heures de pouvoir ; croyez-le bien !
Quand vous aurez fait cent articles approfondis sur le mécanisme de votre Banque d'échange, vous serez moins avancé le dernier jour que le premier, "Savez-vous ce que l'on dira de vous ? — On dira : Oh ! il est insupportable avec son idée ; c'est toujours la même. Mais si votre bagage ne se borne pas à une seule idée, ce sera pis encore ; on dira : Que veut-il qu"on fasse de toutes ses idées ?
Le journalisme est une balance; or, le propre de la balance c'est d'abaisser ce qui pèse plus et d'élever ce qui pèse moins. Ainsi s'explique pourquoi M. Duclerc est au ministère des finances, tandis que vous ne recueillerez pour votre projet de Banque d'échange que des sympathies stériles, à commencer par les miennes. Je suis fâché de vous le déclarer, mais le bon sens exclut toute illusion; or, vous l'avez dit, je suis un homme de bon sens.
Ce qui fait qu'on en doute, c'est qu'il me manque une veste; on ne croit pas au bon sens qui a des basques.
9 juin 1848.
Un débat est engagé entre le Représentant du Peuple et la Presse, entre M. Proudhon et moi.
Je ne suis pas allé au devant de ce débat, je n'ai fait que l'accepter.
Je le pousserai aussi loin qu'il plaira à M. Proudhon de le pousser.
Le seul regret que j'éprouve, c'est que M. Proudhon ait jeté au travers de ce débat, essentiellement politique, une question personnelle qui n'aurait pas dû y trouver place, mais que je ne puis cependant point entièrement passer sous silence.
M. Proudhon. qu'il me permette de le lui dire, intervertit les rôles en s'exprimant, comme il le fait, dans les lignes qu'on va lire :
« M. Emile de Girardin, vice-président du comité de constitution de la Banque d'échange, a publié, dans la Presse de ce matin, sa réponse à nos interpellations d'iiier. Il refuse de s'occuper davantage de notre projet. Nous constatons le refus de M. de Girardin de coopérer activement à notre œuvre, comme nous avons constaté et accueilli son adhésion. Mais puisque M. de Girardin a bien voulu nous donner les motifs de son refus, il trouvera bon que nous lui fassions connaître les motifs de notre blâme j car ce n'est rien de moins qu'un blâme qu'appellent de notre part les explications de M. de Girardin.
» Avec cette vivacité d'esprit qui le caractérise, avec cette bonne foi prime-sautière des intelligences lucides, il. de Girardin avait d'abord souri à notre idée -, il s'y était associé spontanément : il avait demandé à faire partie du comité de constitution ; il avait témoigné le désir d'être vice-président de ce comité. Certes, un si petit honneur n'était rien pour M. de Girardin ; mais moins la chose avait d'importance, plus l'adhésion d'un homme aussi haut placé dans la presse devenait considérable, plus la démarche était grave.
» M. de Girardin, pressé par tous de mettre la main à l'oeuvre, au lieu de répondre par un simple refus, comme il pouvait faire s'il ne jugeait pas à propos de s'expliquer, prend un chemin de traverse. Il s'enveloppe de calembours, d'équivoques, de personnalités, tout cela pour motiver un NON qui, étant essentiellement libre, n'avait pas le moins du monde besoin de motifs. »
Voici la vérité des faits :
Le 8 avril 1848, je reçus de M. Fauvety, rédacteur en chef du Représentant du peuple, la lettre suivante :
« Permettez-moi, monsieur, de vous recommander un travail important qui, bien que publié d'aujourd'hui, aurait pu échapper à votre attention.
» Lisez-le, vous qui savez lire, et vous reconnaîtrez, je n'en doute pas, qu'il offre, comme le promet son titre, une véritable solution du problème social, du moins au point de vue financier et économiqite.
» Vous apprécierez mieux que personne la valeur des moyens indiqués
334 ftS4S.
par l'auteur pour l'organisation du crédit, et surtout l'influence décisive de la Banque d'échange, que vous paraissez avoir entrevue vous-même, si j'ai bien compris, et si je me rappelle bien certains articles de la presse où vous traitiez la question du crédit.
» Si vous acceptez les vues de l'auteur (M. Proudhon), je ne doute pas que vous n'arriviez à les faire pénétrer dans les esprits au moyen de votre journal, et grâce à cette puissance d'élucidation et de vulgarisation qui vous est propre, et que nul, dans la presse, ne possède à un si haut degré.
» CH. FAUVETY,
» Rédacteur en chef du Représentant du Peuple. »
En effet, dans plusieurs numéros de la Presse^ et notamment dans le numéro en réponse à un article du Constitutionnel où le papier-monnaie était attaqué, j'avais insisté sur les avantages d'un billet qui fût le loarrant social, disant que ce billet pouvait sauver l'Avenir et racheter le Passé.
Je dus donc m'empresser de répondre à la lettre de M. Charles Fauvety.
A la suite de cette lettre, une conférence eut lieu entre M. Charles Fauvety, M. Proudhon et moi.
Je n'ai pas l'esprit négateur, ni le caractère gendarme : je délivre volontiers des passeports aux idées qui me demandent de les aider à circuler.
D'ailleurs, l'idée à laquelle M. Proudhon venait d'attacher son nom n'était pas une idée vagabonde, n'ayant ni origine, ni feu, ni lieu.
Il y a seize ans, en février 1832, je l'avais déjà accueillie et recommandée en ces termes dans le Journal des Connaissances utiles :
SOCIÉTÉ PHILANTHROPIQtJE ET COMMERCIALE D'ÉCHANGES.
tt La faible circulation du numéraire, la direction du crédit, qui ne s'accorde qu'à ceux auxquels il est souvent le moins nécessaire, et d'autres causes plus faciles à sentir qu'à développer, arrêtent aujourd'hui tous les industriels, restreignent la consommation, et paralysent le commerce. L'esprit d'association offre seul un remède à cet état de choses, et en l'appliquant à un système d'échange dans lequel Vargent et le crédit ne sont pas une condition indispensable du succès, il est susceptible des plus heureux résultats. Ou ne saurait trop encourager les sociétés qui se forment dans le but d'employer ce moyen de prospérité , d'imprimer un
mouvement utile à la consommation, et de fournir du travail aux ouvriers. »
L'acte de naissance de l'idée adoptée par M. Proudhon est écrit dans les Considérations sur le numéraire, par Law. Voici ce qu'écrivait, en 1700, ce grand génie financier :
« J'essaierai de prouver qu'il pourrait être établi une autre monnaie, avant toutes les qualités nécessaires à la monnaie dans un degré supérieur à l'argent, réunissant d'autres qualités que l'argent n'a pas et préférable pour cet usage ; que, par le moyen de cette monnaie, les habitants seraient employés, le pays cultivé, les manufactures encouragées, le commerce intérieur et extérieur soutenu, la richesse et la puissance établies sur des bases solides »
Enfin, au nombre des travaux importants dont j'avais confié la préparation à l'un de mes laborieux collaborateurs, M. Schmeltz, se trouvait le projet de statuts d'une Société universelle d'échange. Le but de cette société, qui n'était que la Banque d'échange sous une autre forme, était de procurer sans le secours du numéraire, à tous les citoyens, tous les produits, services ou travaux dont ils pourraient avoir besoin en échange des leurs propres. Chaque citoyen souscrivait un certain nombre d'obligations, payables non en espèces, mais en ses propres produits, et recevait en échange, et à l'instant, une somme égale en délégations sur les produits des autres sociétaires. Ces délégations étaient, comme dans la Banque d'échange, acceptées d'avance, l'acceptation étant représentée par les actions souscrites par les citoyens.
Ce projet porte la date du 8 mars 1848, époque des réunions du commerce de Paris pour la création du Comptoir d'escompte.
Ainsi s'explique comment et pourquoi j'ai répondu à l'appel adressé par le Représentant du peuple à tous les principaux écrivains de la presse, « à l'effet de constituer un » comité chargé d'examiner le projet de la Banque d'é- » change, de recueillir les observations des citoyens, d'ar- » rêter les statuts définitifs et de pourvoir à l'installation » de la société. »
336 Wf^ 1S4S.
Les termes de mon adhésion ont été ceux-ci, que je crois devoir rappeler :
« On sait ce que nous pensons de l'avenir réservé à l'im- » mense puissance du crédit lorsqu'elle sera constituée » sur ses véritables bases. Nous ne pouvons donc que ré- » pondre par une adhésion à l'appel qui nous est fait sur » ce terrain neutre et nouveau^ où nous souhaitons que se » rencontrent tous les économistes et tous les publicisles. »
Voici la vérité, et, pour qu'elle soit complète, j'ajoute :
Je n'ai fait partie d'aucune des assemblées générales préparatoires de la Banque d'échange ;
Le titre de vice-président est un honneur qui m'a été conféré sans que je l'aie ni sollicité ni recherché ;
Personne ne m'a pressé de mettre la main à l'œuvre ;
Je n'ai eu, par conséquent, ni à dire oui ni à dire non;
Mes sympathies demeurent ce qu'elles étaient, acquises h une idée ;
L'idée de la Banque d'échange, conçue par Law, appliquée à Niort en 1832, recueillie par M. Proudhon, est un œuf que l'État seul pourra faire éclore.
Je l'ai toujours pensé ainsi, et j'en suis plus que jamais convaincu.
Il y a longtemps que j'ai expérimenté et reconnu l'impuissance des efforts individuels appliqués aux solutions d'intérêt général.
Cette expérience tient ma porte fermée aux illusions, mais elle la laisse toujours ouverte à l'examen.
Je suis loin de croire que la civilisation ait dit son dernier mot, et j'écoute toujours avec attention et sans dédain quiconque l'a cherché et croit l'avoir trouvé.
Contrairement à l'opinion reçue que les gouvernements ne doivent rien essayer, j'ai toujours soutenu qu'ils devaient tout vérifier et ne rien dédaigner.
C'est le motif pour lequel, sans accepter la responsabilité des doctrines émises par les saint-simoniens, les phalanstériens, etc., je n'ai jamais hésité à applaudir à leur esprit
de recherche, lorsque plus d'une feuille r^idicale épuisait contre eux tous les traits de la raillerie la moins fine.
Est-il, en industrie, un seul progrès qui ne soit dû au moins à vingt essais infructueux?
On dit : les gouvernements ne doivent pas essayer.
Ce n'est pas mon avis.
C'est parce que les gouvernements n'essaient pas qu'ils tombent : le mouvement les ferait vivre, l'immobilité les use.
Sans doute il ne faut pas essayer inconsidérément, mais il faut faire une large part à l'imagination humaine.
Quand on aurait dépensé vingt-cinq millions de moins en fossés creusés autour de Paris, si l'on eût consacré cette somme à des expériences qui eussent prouvé au peuple que l'amélioration de son sort était l'objet fixe des pensées et des recherches du gouvernement, croit-on que ce n'eût pas été s'assurer à bon marché contre la dernière révolution, qui nous coûte déjà plus de vingt-cinq milliards?
On eût vu à l'œuvre MM. Enfantin, Victor Considérant, Louis Blanc, Pierre Leroux, et le peuple saurait aujourd'hui à quoi s'en tenir sur la valeur pratique de ces idées qu'il ne connaît que par le tableau le plus séduisant mis en regard de la critique la plus habile des imperfections et des vices de la société telle qu'elle est.
Essayer et Simplifier, voilà quinze ans que je ne cesse de répéter ces deux mots !
Je crie dans le désert.
Mais de l'Hôtel-de-Ville on vient m'apprendre que M. Proudhon est nommé représentant du peuple ; je m'en réjouis sincèrement; il pourra donc facilement, au sein du comité des finances et à la tribune, exposer et débattre son idée de la Banque d'échange.
17 juin 1848.
M. EMILE DE GiRARDiN : tcl cst Ic litre d'uu article que pu-
blie ce matin le Représentant du peuple. Cet article se termine ainsi :
« M. de Girardin est donc aussi révolutionnaire que nous. » Si ce qu'il dit est vraiment l'expression deTOUTE sa pensée, M.deGirardin est aussi républicain que nous,
» Mais alors pourçKOi ne pas entrer franchement dans le giron delaBépru blique ?
» Pourquoi s'isoler superbement dans le culte de sa propre personnalité ?
» Pourquoi, Narcisse intellectuel, chercher constamment son image dans les rayons miroitants de sa propre pensée ?
» Et aussi pourquoi se pencher amoureusement sur l'abîme du passé, qu.'.nd on a le regard de l'aigle et qu'on peut fixer le soleil de l'avenir ?
» Pourquoi ne pas mettre ses actes en accord parfait avec sa logique, et ne pas prendre l'étiquette de la République quand on veut la République ?
» Et qu'on ne vienne pas nous dire: Je ne suis pas républicain comme le National, comme la Réforme, comme JM. Marrast, comme M. Ledru- RoUin. Ce n'est pas là la question. Aujourd'hui, chaque républicain a sa république, comme chaque homme qui pense a sa religion. Et chacun croit que sa république, que sa religion, que son dieu, sont la meilleure des républiques, la plus sage des religions, le seul vrai dieu!
» Si vous ne voulez ni roi, ni président , ni pouvoir irresponsable, si vous Voulez la souveraineté de la raison humaine, si vous voulez le moins de gouvernement possible et l'ordre maintenu, non plus par la force, mais par Vorganisalion administrative et sociale, vous êtes plus républicain que ceux qui veulent un pouvoir fort, que ce pouvoir soit assis sur le préjugé, sur les ba'ionnettes, sur la Constitution, sur la gloire militaire ou sur toute autre fiction religieuse, politique, sociale, parlementaire ou constitutionnelle !
» Mais, pour Dieu, ne faites pas comme ces prétendants qui ne disent ni oui ni non, qui ne s'engagent ni avec la République, ni avec la monarchie, se tenant toujours prêts à jouer le rôle du troisième larron et h enfourcher le dada populaire pendant que les autres s'en disputent la possession.
» De ces gens-là on ne sait jamais ce qu'on a à crahidre et ce qu'on a à espérer. Aussi tous les partis s'en uK-fieiit, les tiennent à distance et les laissent dans leur isolement. »
Le Représentant du peuple est un journal sérieux. Nous lui répondrons donc sérieusement.
Qu'importe qu'un homme écrive sur son cliapeau :
Je suis Guillot, berger de ce troupeau.
Je suis Guillut, républicain de la veille ou républicain du lendemain.
Qu'importe qu'il attache à sa boutonnière un ruban de laine rouge ou un nœud tricoloi'e !
Qu'importe qu'il crie : Vive la République!
Les plus farouches républicains n'ont-ils pas été les plus ardents à crier : Vive ^empereur ?
Les bonapartistes les plus compromis avec l'Empire n'ont-ils pas été les plus empressés à servir la Restauration ?
Ceux qui avaient servi la République, le Directoire, le Consulat, lEmpii'e, la Restauration, l'Empereur à sa rentrée, Louis XVIII à son retour, se sont-ils tenus à l'écart du gouvernement de 1830 ?
Dire sous la République qu'on est répubhcain n'engage à rien ; porter la cocarde des vainqueurs ne prouve rien.
Ne me demandez donc pas si je suis républicain.
Je n'en sais rien.
Quand je regarde comment les rois régnent et gouvernent, je suis républicain.
Mais quand je regarde comment gouvernent et administrent les républicains de la veille, je ne me sens plus le courage même de balbutier ces mots : républicain du lendemain.
Est-il possible de séparer la République des Républicains? est-il possible de fonder, en France, une République qui soit le triomphe de toutes les idées justes et de tous les droits légitimes, qui soit de fait la souveraineté de • droit ? Oh ! si cela est possible, tout ce que je possède, sans en rien excepter, est au service de cette République.
Je le lui donne avec bonheur.
Ne dites pas qu'en m'exprimant ainsi j'élude la question.
Pourquoi l'éluderais-je ? dans quel intérêt?
Est-ce que l'on se compromet dans l'avenir en se qualifiant dans le présent de républicain ?
Est-ce que si Henri V était ramené aux Tuileries par les circonstances, et si des ducs étaient créés, les premiers ducs
et pairs ne seraient pas les citoyens Caussiclièrc et Lcdru- Roilin ?
Le pouvoir tend toujours à aller à ceux qui l'ont eu. C'est une de ses lois éternelles.
Si la Républifiue se fonde, M. Thiers sera l'un de ses soutiens, et si la Monarchie revient, M. Marrast.sera l'un de ses appuis.
Le Passé est le miroir de l'Avenir.
Le 24 février 1848 a brisé une couronne, mais il n'a pas brisé le moule d'où sort le genre humain.
Si je ne dis pas : Je suis républicain, si je ne l'écris pas sur mon chapeau ; si, au contraire, je dis : Je ne suis pas républicain de la veille, comme en juin 1847 je disais : Je ne suis pas optimiste, cela ne tient donc nullement à ce que je veuille me garder toutes les portes ouvertes ; cela tient uniquement à ce que je ne sais dire que ce que je pense, et à ce que je ne sais employer que les mots qui ont un sens précis, une signification positive.
Quand j'écris : Je ne suis pas républicain de la veille, je sais ce que cela veut dire.
Gela veut dire : Je n'ai aucune des idées fausses qui ont porté à la confiance, au crédit, au travail, à la prospérité publique, des atteintes si rudes; cela veut dire: Je n'ai aucune des arrogantes vanités, des insatiables avidités qui ont fait^ en trois mois, du gouvernement de février une mascarade et une curée.
Quand je dirais : Je suis républicain, qu'est-ce que cela voudrait dire ?
Vous auriez le droit de me demander : — Comme qui et avec qui?
Que vous répondrais-je ?
Ne m'interrogez donc pas; mais interrogez mes idées.
La révolution du 24 février ne les a pas changées ; elles sont ce qu'elles ont toujours été.
Les idées que j'ai rappelées, résumées, je les ai imprimées, développées il y a dix ans, en 1839, sous la monarchie, sans plus me préoccuper à cette époque qu'on me
traitât de républicain que je ne me préoccupe aujourdlmi qu'on m'appelle monarchiste, régentiste, henriquinquiste, iDuonapartiste, que sais-je ?
A mes yeux, la royauté n'est pas plus un obstacle au développement de toutes les libertés et de toutes les facultés d'un peuple, que la république ne me paraît une garantie contre l'arbitraire et l'esprit de coterie.
Le pouvoir vaut ce que vaut l'homme qui le tient.
II vaut aujourd'hui ce que valent MM. Flocon, Recurt, ïrélat et C^
Jugez-en :
Quand un homme embarrasse ces messieurs, ils le font enlever comme M. Emile Thomas, et disent pour s'excuser : «Pardonnez-moi, j'étais encore plus médecin que mi- » nistre ! »
Quand un démenti leur est appliqué par une dépulation tout entière, ils la reçoivent avec une humilité qui est très chrétienne, mais qui est peu républicaine.
Quand les choix les plus indignes, les plus scandaleux sont faits, comment les excusent-ils ? en disant : Le parti avant le pays !
Un pouvoir qui s'avilit ainsi, un pouvoir qui ne sait qu'aggraver la misère du peuple, déshonorer la liberté, abaisser, en Europe, le niveau de la France , un tel pouvoir ne me comptera jamais au nombre de ses complices.
L'isolement toujours... plutôt que la solidarité une heure !
Qu'appelez-vous « entrer franchement dans le giron delà » République ? »
J'appartiens h la République par mes idées, mais je m.'en éloigne par les hommes.
Avez-vous le moyen d'écarter les hommes et d'ouvrir un accès à mes idées?
Il y a dans deux lignes de votre article une contradiction flagrante.
Vous me reprochez de m'isoler superbement, et en même temps vous me conseillez d'avi.ir ma Répuljiique. Aujourd'hui, dites-vous , chaque républicain a sa république ;
c'est précisément parce que j'ai la mienne que je me tiens à l'écart de celle des républicains au pouvoir.
Entre la mienne et la leur il n'y a rien de commun.
J'aime le peuple, ils ne l'aiment pas !
Je l'ai toujours aimé, et je ne l'ai jamais adulé ; ils l'ont toujours adulé, et ils n'ont jamais eu qu'une pensée : l'exploiter !
Sur leur drapeau est écrit : Se servir du peuple ; sur le mien est écrit : Sei-vir le peuple.
Le Peuple a toujours été l'objet de mes plus graves préoccupations, et si j'ai mis trop de haie à essayer de m'élever par la députation, on doit uniquement l'imputer à fimpatience que j'avais de pouvoir me dévouer à sa cause.
Le culte du peuple est dans mon cœur; il y a toujours été.
Tous mes travaux, tous mes écrits l'attestent!
J"ai publié, en 1839, un volume intitulé : études politiques, avec cette épigraphe : Simpli/ier. J"y explique comment j'entendais, en 1839, le mcft révolutionnaire ; je l'entendais alors comme je l'entends encore; car mes idées ne sont pas sorties de dessous les pavés de février; elles sont le fruit de vingt années de méditations, mûries par vingt années d'expérience acquise au contact des ouvriers et des employés qui m'ont entouré et avec lesquels je puis dire que j'ai toujours lutté de travail.
Si je le voulais bien, j'aurais donc pour le moins autant de droits que les rédacteurs du National h ms qualifier de républicain de II. veille.
Mais, encore une fois, pour me servir de votre expression, qu'importe «l'ef/gt^effe.''» Serait-ce donc surl'étiqueite que vous jugeriez le sac?
Ouvrez le sac, c'est ce qu'il y a de plus certain; je ne crains pas qu'on l'ouvre : je n'ai qu'à 5^ gagner.
N'est pas réellement républicain celui qui prend la forme pour le fond; qui deslilue les fonctionnaires et s'empare des fonctions ; qui ne tient pas compte des services et ménage les abus ; qui, sous des opinions, n'abriîe que des passions:
qui a la fraternité sur les lèvres et ne l'a pas dans le cœur; qui comprend la liberté comme un moyen d'escalader le pouvoir; qui, parvenu au pouvoir, ne se donne même plus la peine de cacher que l'égaillé, sur son visage, était le masque de l'envie.
Est réellement républicain celui a qui Je fond importe plus que la forme ; qui ne juge pas un gouvernement sur son nom, mais sur ses oeuvres; qui n'a de colère que contre les mauvais rois; qui n'a qu'une amijition, celle de dévouer sa personne au triomphe de ses idées ; qui ne flatte pas le l^euple, mais qui l'aime : qui pardonne aux erreurs, mais ne pardonne pas aux abus; qui, dans sa pensée et dans ses actes, ne sépare jamais le Pouvoir de la Liberté.
C'est ainsi que je suis républicain, c'est ainsi que je l'étais de fait, si ce n'est de nom. bien avant la révolution du 24 février 1848.
17 mai 1848.
Un de nos -sténographes, dénoncé comme agent du parti orléaniste, a été arrêté hier dans la salle de la Paix; conduit ce matin devant le juge d'instruction, il a été rendu à la liberté.
Sous la république improvisée, la liberté des personnes, comme on le voit, n'est pas plus respectée que la liberté des opinions.
Vive la République voudrait-il donc dire : A bas la liberté!
C'est une question que nous adressons au National et h la Réforme, et nous avons le droit de la leur adresser, car nous n'avons pas attendu que la république lut proclamée pour protester éncrgiqucment contre l'abus des arrestations préventives et contre tout excès de pouvoir.
M. Trélat, républicain de la veille, a fait enlever M. Emile Thomas, absolument comme l'eût fait de quelque vilain quelque baron du douzième siècle!
L'Assemblée nationale, qui, devant un pareil acted'ar-
bitrairc, aurait dû-, indignée, se lever comme un seul homme, est restée paisiblement assise, tant il est vrai que la France est toujours la même.
Semez-y de la liberté, il y poussera de l'arbitraire.
De retour à Paris, M. Emile Thomas ne paraît pas devoir être d'humeur aussi accommodante que l'Assemblée nationale.
Il demande une enquête, il la demande avec instance ! Il ne veut pas rester sous le poids d'insinuations perfides, plus lourdes à porter que des inculpations précises.
Qu'y a-t-il de vrai dans ce qui a été dit des dépenses exagérées, des folles dépenses, du luxe asiastique, des débauches romaines, dont la hauteur des murs du parc de Monceau aurait protégé le scandale, pendant tout le temps que M® Marie a été ministre des travaux publics, et M. Emile Thomas directeur des ateliers nationaux? Qu'y a-t-il de vrai, qu'y a-t-il de faux, qu'y a-t-il d'exagéré dans tous ces bruits que le Moniteur a achevé d'accréditer?
Il faut que la lumière se fasse.
La question des ateliers nationaux est loin d'être épuisée.
Il n'y a d'épuisé que le crédit alloué.
Le dernier des crédits alloués par l'Assemblée nationale est si complètement épuisé, qu'il ne reste plus un centime pour payer ce matin les ouvriers.
L'Assemblée n'a pas voté de nouveaux crédits.
Avec quoi payera-t-on ?
Le ministre des finances a promis à son collègue, le ministre des travaux publics, 500,000 fr. par une simple lettre d'avis; mais une lettre d'avis n'est pas une lettre de change, et fût-elle une lettre de change, que parle temps qui court ce ne serait pas de l'argent.
Mais la spécialité des crédits est une barrière infranchissable !
Ah! c'était bon sous un gouvernement dilapidateur comme le dernier gouvernement; mais sous un gouvernement régulier, économe, populaire, républicain, comme le gouvernement actuel, les barrières sont devenues inutiles...
3'i6 iS4S.
On prendra sur le crédit de 32 millions affecté aux routes et ponts.
Mais ce sera un détournement, une prévarication!
En république, tout est bien, car tous les moyens se justifient parla fin.
L'Assemblée nationale scra-l-elle de cet avis"?
• 17 mai 1848.
On lit ce matin dans le National :
a Le temps des hésHalion,'!, des tiraillements at passé. La France, l'Assemblée qui la représente, ont le droit de demander aii gouvernement Vunilé des lues, la fermeté des résolutions, la netteté d^attitude, sans lesquelles il ne saurait y avoir sécurité dans l'État, confiance chez les individus,
» Le besoin de la situation, c'est l'ordre. Tout pouvoir qui manquerait de la force ou de la volonté nécessaire pour satisfaire ce besoin, créerait ■un double péril : le danger de l'anarchie, et, comme conséquence, la réaction.
» Aujourd'hui, la République, dans son plus large développement dé mocratique, ne rencontrera pas d'obstacle, si ceux qui sont momentanément à la tête des affaires prouvent qu'ils sont aussi 'éncrgiquement résolus à réprimer les menées d'une minorité factieuse que les tentatives réactionnaires. »
« Le temps des Jtésilations, des tiraillements est passé\ « Nous disons, nous, qu'il n'aurnil jamais dû naître.
Il ne faut pas s'abuser!
Non ; les difficultés ne sont pas finies, elles commencent. Du 2-0 février au 3 mai 1848, il n'a existé de difficultés que celles qui ont eu pour cause l'insigne faiblesse des hommes.
Pendant deux mois, le gouvernement provisoire a eu la dictature.
L'adhésion de la France n'a cessé d'être unanime que du jour où l'intimidation la plus injurieuse, partie du ministère de l'intérieur, est allée blesser les susceptilités les plus honorables.
Encore la résistance s'est-elle bornée à la défiance !
Deux mois de dictature au sein de la paix la plus profonde, c'est un fait sans exemple dans le passé, et qui ne se retrouvera peut-être jamais dans l'avenir !
Napoléon, en 16 ans, du 9 novembre 1799 au 22 juin 1815, ne les a pas eus !
Deux mois de dictature sans guerre civile à comprimer, sans guerre extérieure h livrer ou à repousser, sans résistance à combattre, c'était deux fois plus de temps qu'il n'en fallait pour cueillir tous les fruits mûris par la discussion, l'étude et la science !
Comment, c'est pendant que vous aviez la dictature que vous avez été en proie aux hésitations, aux tiraillements 1
C'est vous qui l'avouez, c'est vous qui l'écrivez, c'est vous qui l'imprimez, c'est vous qui le publiez!
S'il en est ainsi, maintenant que vous n'avez plus la dictature, à quels tiraillements, à quelles hésitations ne doiton pas s'attendre de votre part!
Oui, sans douté, vous avez raison de le dire : « La France, » l'Assemblée, ont le droit de demander au gouvernement » Vunité des vues, la fermeté des résolutions, la netteté d''at- » titude. sans lesquelles il ne saurait y avoir sécurité dans )j l'État, confiance dans les individus. »
Mais si les hommes auxquels a été confié le nouveau pouvoir intérimaire avaient eu en eux cette unité de vues, cette fermeté de résolution, cette netteté d'attitute, croyezvous donc qu'ils eussent attendu du 25 février au 17 mai pour en faire la preuve? Pourquoi, possédant toutes ces qualités, les eussent-ils si soigneusement tenues secrètes? Non, non, s'ils ne les ont pas montrées, c'est qu'elles n'étaient pas en eux ; toutes vos exhortations seront vaines.
Point d'illusions funestes !
Ils seront ce qu'ils ont été !
Souverainement incapables.
Seulement, désormais, ce sera sur l'Assemblée nationale il faut qu'elle s'y attende, qu'ils rejetteront la responsabilité de leur impuissance !
Ils diront ou feront dire que c'est elle qui les empoche, qui les affaiblit; que sans elle toutes les promesses faites au peuple auraient été réalisées !
Ils s'en prendront aux factieux !
Ils s'en prendront aux réactionnaires I
Us s'en prendront aux événements !
C'est déjà ce qu'ils ont fait I
Rien déplus vulgaire. ,
C'est ce que font les mauvais ouvriers : jamais leur outil n'est bon, et toujours quelque chose leur manque.
Oui, mille fois oui, le « besuiii de lasituation, c'est Vordre ; » mais l'ordre ne se décrète pas comme l'abolition d'une pénalité ou la perception d'un impôt; l'ordre est à la société ce que le génie est à l'écrivain : l'ordre, s'il n'est pas le génie de la liberté, n'est que l'abus du pouvoir.
C'est ainsi que nous comprenons l'ordre, c'est ainsi que nous l'avons toujours compris, et l'on peut s'en assurer en relisant l'article intitulé les mÉES, où, le 27 juillet 1847, nous définissions la Paix, la Liberté, l'Ordre, l'Égalité.
Mais vous, citoyens, ce n'est pas ainsi que vous comprenez l'ordre I L'ordre, pour vous, c'est la répression.
« Réprimer énergiquement les menées d'une minorité \ factieuse et les tentatives réactionnaires, » voilà en quoi consiste toute votre théorie.
Elle n'est pas neuve.
Ce fut celle de l'empire, celle de la restauration de 1815, celle de la révolution de 1830.
Votre idéal, en fait d'ordre, permettez-moi de vous le dire, est servilement emprunté au Journal des Débats.
Si vous croyez que la vigueur de la répression suffise au maintien de l'ordre, vous vous trompez.
La détention de MM. Barbes et Blanqui n'a pas sauvé la royauté du 9 août 1830 ; ce n'est pas l'arrestation de
MM. Barbes et Blanqui qui sauvera plus efficacement la République du 24 fésTier 1848.
Dites-vous-le bien et répétez-le souvent à vos amis, car ils gouvernent le pays comme nage l'enfant qui se noie.
Chacun comprend la république à sa façon.
Tel ne la comprend qu'avec la terreur, la guerre et la dilapidation.
Nous ne la comprenons, nous, qu'avec la liberté, la paix et l'économie.
Point de sinécures 1
Point de rouages inutiles I
Point de complications qui ralentissent l'activité administrative!
Point de frottements qui soient une déperdition de force !
M. Caussidière a donné sa démission de préfet de police, et celte démission a été acceptée.
Il était question hier, pour le remplacer, de M. Antony Thouret, et, aujourd'hui, de M. Trouvé-Cbauvel.
Mais pourquoi un préfet de police?
Pourquoi ne pas faire de la préfecture de police une division de la préfecture de la Seine, improprement appelée mairie de Paris ?
Économie de traitement!
Suppression de bâtiments inutiles et vente des terrains qu'ils occupent ! *
Simplification!
Si nous ne nous hâtons pas, pour simplifier, de profiter de la révolution encore au bei-ceau, si nous attendons qu'elle ait grandi, il sera trop lard.
Nous insistons donc pour que les fonctions de préfet de police soient confiées à M. Armand Marrast, maire de Paris.
18 mai 184R.
M. Caussidièi'e ne s'est pas borné à donner sa démission
ri^âi^^aiHâbâ^^
de préfet de police ; il a donné en même temps sa démission de représenlanl ; sa situation est changée ; il veut que les électeurs qui l'avaient élu soient les juges de ses actes et de ses explications; c'est là un acte d'une honorable susceptibilité ; c'est en se conduisant toujours ainsi que les républicains de la veille afTermiraient la République!