‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856Chapitre 94 sur 199 · LETTRES DU PRINCE DE JOINVILLE · texte numérisé non relu

LETTRES DU PRINCE DE JOINVILLE

la plus sage. L'Assemblée sera entraînée à donner des gages à cette tourbe qui l'accusera d'esprit réactionnaire : c'est nous qui serons tout d'abord offerts en holocauste.

)) Cela fait, il s'agira de savoir si l'Assemblée servira de digue ou si elle se laissera entraîner par le torrent du désordre? S( elle essaie d'arrc'ter le torrent, il y,aura lutte dans Paris.

» Si le gouvernement, la garde nationale, les troupes sont battues dans Paris, si on fait sauter l'Assemblée par les fenêtres, ou si on réussit à la faire voter par intimidation , nous aurons des saturnales dans toute la France. Le mieux, dans ce cas, sera de cboisir une ville, Amiens, Bourges ovi Alençon , et d'y faire appel à l'Assemblée dispersée, de réunir toutes les troupes et toutes les gardes nationales. Les membres de l'Assemblée voteront alors ce qu'ils voudront, puis on marcliera sur Paris.

)) Mais, hélas! le gouvernement que l'on établira recevra un baptême de sang. Ce ne sera que par l'extermination de ses ennemis qu'il pourra vivre. Cela fait horreur.

» J'ai deux intérêts , deux passions en ce monde ; mon pays et ma famille. Ces passions servent de mobile à mes actions. Lorsque j'étais en France , je travaillais pour les deux. Elles sont maintenant séparées. Si j'étais garçon, naturellement je me consacrerais à mon pays à toujours ; mais aujourd'hui, si je prévois que je ne pourrai rentrer dans mon pays que dans un avenir lointain et incertain, je me demande si je ne dois pas y renoncer tout de suite, quels que soient mes regrets, quelles que soient les chances de l'avenir, pour préparer à mes enfants un avenir certain ?

)) Si j'attends indétiniment que le pays m'ouvre sa porte, je peux hkhirir et laisser mes enfants pauvres , sans patrie et affublés' de ce titre de princes de plus en plus difficile à porter. Si, au contraire, je prends mon parti , je peux employer mes derpières années de vigueur et d'énergie à faire aux États-Unis un établissement et une petite fortune à mes enfants. En mourant, je leur laisserai un pays à connaître et à aimer, et des moyens d'existence convenables. C'est seulement au « far west » que 3e pourrai dépouiller le vieil homme. J'aurai là enfin la satisfaction d'une partie de mes goûts, et puis un but à atteindre vers lequel tendront toutes mes pensées. Delà tournure que va prendre l'Assemblée dépendront mes projets d'avenir. J'espère être fixé avant longtemps. »

« Claremont, 11 mai.

» J'espère beaucoup de l'Assemblée : ses débuts sont un peu désordonnés, mais c'est inévitable avec une réunion aussi nombreuse. L'esprit me paraît bon. Je crois qu'elle a vraiment l'intention de fonder une république grande et forte. — Dieu veuille qu'il en soit ainsi ! — Le pays a soif d'ordre; cela facilitera les débuts du nouveau gouvernement. S'ils ont le courage de faire des économies qui remettent l'ordre dans les finances, ils marcheront vite et bien. — Nous qui connaissons notre pays, nous savons rombieii sera forte une autorité qui parle au nom du suffrage univer-

sel. — Il faut en convenir, c'est la seule qui puisse sauver le pays. Eh ! mon Dieu , les fautes du gouvernement passé ne l'ont pas empêché de durer 17 ans; ce n'est donc pas si difficile de gouverner la France.

» Pour nous, personnellement, nous pensons toujours à rentrer en France. La République constituée, on ne nous refusera pas le titre et la qualité de Français.

» Voilà le beau temps ; j'en profite pour passer mes journées dehors, couché sur les bruyères; je lis énormément pendant que nos femmes travaillent. Elles font elles-mêmes leurs robes , chapeaux , etc. Je vous assure qu'elles pourraient gagner leur vie. Pour moi , une société de Londres m'a offert le commandement d'un navire destiné à aller dans l'Inde. Vous voyez que nous pouvons braver la misère. Ma santé est toujours avariée. J'ai toujours quelque chose de dérangé, — tantôt l'un , — tantôt l'autre. Heureusement que ma femme et mes chers mioches vont bien. — Puissions-nous revoir le sol natal ! »

23 mai 1848.

Fausses interprétations et injustes attaques n'ont jamais eu le pouvoir de nous atteindre dans notre indépendance.

On peut nous ôter notre liberté; notre indépendance, jamais !

Nous ne relevons que de ce que nous approuvons.

Notre esprit indompté n'a jamais porté aucun joug.

Nous n'empruntons à personne ses yeux pour voir, ses oreilles pour entendre, son esprit pour réfléchir, sa conscience pour juger, sa plume pour écrire.

On peut regarder à notre cou, on n'y verra les marques d'aucun collier.

Notre isolement a toujours fait notre force.

Cet isolement nous a été souvent reproché par les par-ï" tis comme un tort. Eussions-nous donc plus sagement fait de nous attacher étroitement à l'un d'eux? — Auquel?

Les partis sont un véhicule. Qu'est-ce qu'un véhicule qu'on ne dirige pas ? Où mène-t-il ? Au hasard et à l'abîme.

Jusqu'à ce que Ton nous démontre que nous eussions mieux fait de suivre la voie battue des partis que de nous frayer à travers champs un sentier inconnu, nous persiste-

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