‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856Chapitre 95 sur 199 · LETTRES DU PRINCE DE JOINVILLE · texte numérisé non relu

LETTRES DU PRINCE DE JOINVILLE

rons dans rindépendance de notre isolement, dans l'isolement de notre indépendance.

Est-ce qu'il y a quelques mois, le 2 novembre 1847, nous n'étions pas faussement traité, par le Conservateur el \c Journal des Débats ^ d'ennemi du gouvernement, parce que nous n'avions pas refusé à M. de Lamartine de fermer à ses articles la porte de notre publicité, parce que nous nous étions exprimé en ces termes :

~« Nous publions les articles de l'illustre député de Mâ- « con, ainsi que nous publions les discours qu'il prononce à » la tribune, sans discuter comme sans adhérer, notre puy> BLiciTÉ EST UN FOYER : tout grand talent qui demande à » s'y asseoir est notre hôte. Cette manière de comprendre » et de pratiquer l'hospitalité du journalisme est un hom- » mage que nous rendons à l'intelligence de nos lecteurs. »

Est-ce que, sous le règne de Louis-Philippe, lorsqu'un des membres de la famille impériale s'est adressé à nous pour obtenir que nous admissions dans nos colonnes une protestation, une réclamation, une explication émanée et signée de l'un d'eux, est-ce que nous avons jamais hésité? Est-ce que la crainte de blesser une susceptibilité, d'éveiller un doute, d'encourir un soupçon, nous a jamais retenu?

Et pourquoi donc serions-nous moins indépendant et moins libre sous la République du 24 février que sous la monarchie du 29 juillet?

Pourquoi donc aurions-nous éconduit un ancien officier d'ordonnance du prince de Joinville, qui était venu nous demander de démentir le bruit accrédité par le National, en nous apportant, pour preuves à l'appui de ses affirmations, toute sa correspondance ? Pourquoi donc aurionsnous refusé à M. le prince de Joinville ce que, dans des circonstances analogues, nous n'avions pas refusé au prince Louis-Napoléon ; ce que demain nous ne refuserions pas au comte de Chambord ? Fallail-il donc que nous répondissions à l'officier d'ordonnance du prince de Joinville : « Les » sentiments du prince lui font honneur, mais nous vivons y^ sous un régime où quiconque se rend suspect met sa li-

» berté en péril : remportez ces lettres ; je ne puis, je n'ose » les publier ; » — ou bien : « Le rédacteur en chef de la » Presse est en ce moment candidat; accueillir ces lettres. » ce serait provoquer des défiances, des commentaires, des » résistances qui pourraient nuire au succès de sa candida- » ture ; allez frapper à la porte d'un autre journal... »

Si nous eussions fait une telle réponse, nous n'eussions pas été ce que nous fûmes toujours, et ce que nous sommes encore.

Les électeurs à qui déplaît l'indépendance qui ne ménage rien, à qui plaît la réserve cauteleuse qui calcule tout, feront bien, nous les en avertissons, de ne pas inscrire sur leur bulletin le nom d'Emile de Girardin. Il les représenterait mal.

Cette publication des lettres du prince de Join\ille paraît avoir vivement ému la Réforme et le Natioiml.

Ce dernier journal, à qui la France doit la prospérité dont elle jouit depuis trois mois, s'écrie, avec cet air dégagé que donne le succès : a Que M. le prince de Joinville aille où il » voudra ! cela nous inquiète peu. Nous ne serions pas mê- » me fâché qu'il se fût trouvé hier à Paris, et qu'il eût as- » sisté au défilé du Champ-de-Mars. »

Pourquoi donc, s'il en est ainsi, avoir présenté le décret de bannissement qui lui interdit de mettre le pied sur le sol français ?

Ou le National, que sa majesté nous permette de le lui dire, n'est pas conséquent, ou il n'est pas sincère !

A son gré.

Le National, qui a provoqué la publication des lettres du prince de Joinville, ajoute : « Mais M. de Joinville, qui était » le 11 à Claremont, ne pouvait-il être à Paris le 20? Il y a » si loin d'Angleterre en France, et les communications sont » si difficiles ! »

La preuve que le prince de Joinville était à Claremont le 20 mai et n'était pas à Paris, c'est une lettre même, datée de Claremont le 20 mai 1848.

Page 1