‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856Chapitre 96 sur 199 · LETTRES DU PRINCE DE JOIN VILLE · texte numérisé non relu

LETTRES DU PRINCE DE JOIN VILLE

Cette lettre s'exprime ainsi :

« Claremout, 20 mai 1848.

» J'aime, j'avoue, mon pays. J'ai ruiné ma santé à son service. Je me serais fait tuer pour lui ; je me ferais tuer encore, mais l'idée d'un bannissement pour récompense me donne le vertige.

» Je devais m'y attendre; mais, c'est égal, l'effet n'en est pas moins violent, et j'ai des lifrmes de colère contre ceux qui ont présenté ce décret....

» Pauvre France ! Si je ne dois plus la voir, s'il ne m'est pas donné de mourir à son service; si je dois oublier mon passé, je veux m'enfoncer assez loin dans les déserts de l'ouest pour ne plus entendre parler d'elle, pour ne plus avoir l'âme déchirée par son souvenir, pour que mes enfants puissent ne pas la connaître, pour leur épargner d'éternels regrets..., s

Nous le demandons à tous ceux qui liront cette lettre : est-elle celle d'un prétendant qui menace l'existence de la République ?

Non, assurément.

Mais cette lettre a pu être fabriquée à Paris ou convenue à Claremonl !

Pour repousser cette outrageante supposition, nous n'invoquerons ni le respect du nom ni la loyauté du caractère, nous nous bornerons à citer les deux lettres suivantes, dont l'authenticité ne saurait être contestée :

Le ministre de la marine à M. le prince de Joinville.

a Paris, 25 février 1848, huit heures et demie du soir. » Prince, a Le salut de la patrie exige que vous ne fassiez aucune tentative pour détourner les équipages et les soldats de marine de l'obéissance qu'ils doivent au gouvernement provisoire.

» Il importe que vous renonciez, jusqu'à nouvel ordre, à mettre le pied sur le sol de la France, et à ne communiquer avec aucun navire de la flotte. Prince, votre cœur patriotique saura se résigner à ce sacrifice et l'accomplira sans hésiter. Tel est l'espoir que le gouvernement provisoire met en vous.

» Sifjné : AKAGO. »

« Alger, le .3 mars.

» Monsieur le ministre, » J'ai reçu la dépêche télégraphique que vous m'avez adressée. .T'aime trop mon pays pour avoir un instant songé à y porter la discorde.

» Du fond de l'exil, mes vœux les plus ardents seront toujours pour le bonheur de la France et le succès de son drapeau. » Recevez, etc.

» F. d'orléans. »

L'incontestable authenticité de cette réponse imprime à toute la correspondance de Claremont, que nous avons publiée, un sceau de sincérité si profond, qu'il nous dispense d'insister plus longuement.

Mais la question, la vraie question, n'est pas dans la sincérité des lettres que nous avons publiées; elle est ailleurs ; elle est dans la faiblesse du pouvoir dont la Commission executive et l'Assemblée nationale sont les deux bras... Où est la tête?

Si tous les partis qui ont un prétendant en sont déjà à se disputer lequel a le plus de chances, si tous les intérêts en souffrance, qui ont soif d'ordre, sont prêts à se rallier à la première combinaison ([ui tarira la misère et relèvera le travail, à qui la faute ?

Est-ce la nôtre ?

Est-ce nous qui tenons depuis trois mois dans nos mains les destinées de la France et Tavenir de la République?

Pourquoi la République a-t-elle été exclusive ? Pourquoi, au lieu d'appeler à elle tous les hommes capables, tous les esprits résolus, n'a-t-elle appelé à elle que tous les hommes violents et tous les esprits indécis ? Pourquoi, ayant le choix entre les idées justes et les idées fausses, a-t-elle choisi de préférence les idées fausses ? Pourquoi, inhabile à rien organiser, n'a-t-elle eu de cesse qu'elle eût tout désorganisé?

De toutes parts nous entendons dire : a Cela rie peut pas » aller ! »

Ce n'est pas notre avis.

Nous disons, nous : Cela peut aller!

Oui, cela peut aller, mais avec d'autres hommes et dautres errements.

. Si on ne change pas les errements, si on ne change pas les hommes, non. cela n'ira pas.

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