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Une autre puissance bat en brèche la religion, dès le tr* siècle : c'est la science, laquelle entreprend d'expliquer les phénomènes de la nature par des causes mécaniques et aveugles. Le soleil et les étoiles, qui, pour la pensée religieuse, étaientdes dieux, ne sont, pourAnaxagore, que des pierres enflammées. Les diverses écoles philosophiques, ioniens, pythagoriciens, éléates, atomistes, sont d'ailleurs loin de s'accorder entre elles ; et leurs disputes engendrent le scepticisme dans beaucoup d'esprits. C'est alors que les sophistes déclarent que nul ne peut atteindre à la certitude ; qu'on ne peut rien savoir, ni des dieux ni de l'origine du monde; que l'homme est la mesure de la vérité, et qu'en tout ordre de connaissances il n'y a proprement que des opinions. De là ils concluent qu'en matière pratique il n'existe qu'une loi naturelle : la recherche du plaisir.
Tel était l'état de la conscience parmi les penseurs du monde grec, lorsque parut Socrate. Socrate est véritablement le fondateur de la morale. Il conçut le premier cette idée, que la morale avait un fondement distinct de la tradition religieuse, et que^ néanmoins, elle ne reposait ni sur la coutume ni sur l'instinct. Il estima que l'on pouvait trouver, dans l'observation attentive et méthodique de la nature humaine, les éléments d'une doctrine à laquelle ni la fixité, ni l'élévation, ni l'autorité, ne feraient défaut. Toute la question était de bien discerner la vraie nature de l'homme. La morale de Socrate est le premier essai de morale laïque et rationnelle.
L'esprit de la morale socratique est tout entier dans la maxime : « Connais-toi toi-même, » entendue de la façon profonde et originale qui fut propre à Socrate. Connais-loi
loi-même, c'est-à-dire : cherche à démêler, par la réflexion, ce qu'il y a en toi d'essentiel, de général et de permanent, ce qui est caractéristique de l'homme; et agis conformément à la nature de ce véritable loi-même. Voyons donc comment les Grecs entendaient la véritable nature humaine.
A leurs yeux, l'œuvre propre de l'homme, l'œuvre où il se révèle excellemment, c'est la création de la cité ou communauté politique. Certains théoriciens considèrent aujourd'hui la société politique comme un phénomène mécaniquement naturel, où la raiaon réfléchie de l'homme n'a aucune part. Les Grecs ne pensaient pas ainsi : ils voyaient dans la cité une institution fondée sans doute sur la nature, mais réalisée par l'inteUigence, par la réflexion, par l'industrie humaines. La cité était une œuvre d'art, l'œuvre d'art par excellence.
Et qu'est-ce que la cité ? quel en est le principe ? La cité est essentiellement une harmonie : c'est l'ordre intelligent substitué au désordre naturel ; c'est l'équilibre étabh entre les diverses classes d'hommes qui représentent les aptitudes et les besoins divers de la nature humaine. L'idée morale qui s'y manifeste, c'est l'idée de la mesure, de l'ordre, de l'harmonie. C'est donc la faculté de concevoir et réaliser l'harmonie que le Grec découvre en son âme lorsqu'il se replie sur lui-même.
Aussi cette idée est-elle le fondement de la morale hellénique. Cultiver en soi l'intelligence, qui est la puissance d'apercevoir les rapports et l'harmonie des choses, et faire de la vie humaine une œuvre d'art en la réglant suivant les lois de l'intelligence : voilà le fonds commun des différents systèmes de morale qui ont fleuri en Grèce.
Consultons les principaux de ces systèmes, surtout celui d'Aristote, de tous le plus purement hellénique ; et nous verrons quel est, au juste, le sens et la portée de cette idée directrice.
Vindividu, tout d'abord, doit faire régner Tordre et la mesure dans ses. actions. Comme règle pratique, Aristole enseigne qu'il convient de se tenir toujours dans le juste milieu. Or, pour cela, il faut rester maître de soi. La vertu par excellence, ce sera donc Tempire sur soi-même.
Cette doctrine est poussée très loin. Le sage antique est disposé à regarder comme légitime tout exercice des facultés humaines dans lequel l'homme demeure maître de lui-même. Sur bien des points il n'a pas les délicatesses et les scrupules de la conscience moderne. Parfois, chose étrange, nous le voyons simuler l'ascétisme et se soumettre à de dures épreuves physiques ou morales; mais le vrai Grec, en cela, n'a d'autre dessein que de fortifier sa volonté. Lorsque Socrate reste toute une nuit les pieds dans la neige, il essaye sa force d'âme. Quand il supporte les colères de Xantippe, ce n'est, de sa part, ni indulgence ni résignation : sa femme lui sert à s'éprouver luimême.
La famille, premier groupement des individus, est, selon les Grecs, une institution naturelle; mais il appartient à l'homme de lui conférer toute la beauté et la perfection qu'elle comporte. Et c'est en y introduisant l'ordre, Tharnionie, l'empire de la raison, qu'il y réussira. Pourquoi l'autorité appartient-elle au père ? Parce que c'est chez le père que la rèiison est le plus développée. Par suite, c'est à gouverner selon la raison que le père doit employer son autorité. Quels seront les rapports de l'homme et de la femme ? Chacun d'eux devra travailler au bien de la communauté, selon ses aptitudes naturelles. Il y a entre les époux diversité complémentaire de fonctions plutôt que rapport de subordination. Et si Tenfant doit obéir, ce
n'est pas parce qu'il est le plus faible, c'est parce qu'en lui la raison n'exîsLe encore qu'à l'état de puissance : il obéil h une autorité raisonnable, pour devenir raisonnable h son tour. C'est une chose digne de remarque, que la morale des sages de Ja Grèce ne tienne aucun complede la force, et que cesoiL le degré de raison qui règle seul Ja subordinaLion des êtres.
Au-dessus delà famille il y a l'association politique, et ' c'est dans cette association que se réalise pleinement la vie humaine. L'homme, dit Aristote, est un animal politique ; expression qui a un sens très précis et tout à fait grec, Tl faut entendre par là que l'homme est fait pour la cité hellénique, conçue, à l'opposé des empires barbares où règne le despotisme, comme une communauté où des hommes libres vivent suivant la raison.
L'KtaL a pour fin de réaliser la justice ; et le seul souverain dans l'Etat, c'est la raison, manifestée par les lois. Cependant les lois ne suffisent pas à la complète réalisation de la justice dans une société humaine. Car elles n'énoncent que des classes d'actions, des généralités abstraites, dont s'écartent toujours plus ou moins les cas fournis par la réalité. C'est pourquoi il faut, à côté des lois, des magistrats, qui, dans chaque cas, appliquent la loi avec tact et discernement, en tenant compte des conditions individuelles. Le magistrat, c'est la loi faite homme, la loi se déterminant suivant les formes variées et changeantes de la vie.
L'iiiée de justice domine toutes les conceptions politiques des Grecs. Voici, par exemple, comment Aristote parle de la démocratie, pour laquelle il a peu de goût, mais où il voit cepeni.lant une forme légitime de gouvernement. Le grand nombre, dit-il, y fait les lois, non parce qu'il a Tavantage de la force, mais parce qu'il a celui de la raison. Lorsque cent hommes sont réunis et délibèrent, leurs intelligences ne s'additionnent pas purement et simplement , mais chacun d'eux vaut mieux et voit plus clair
LA MORALE HELLENIQUE 7
que s'il était seul. L'individualité mesquine et capricieuse s*efface, et Thomme universel se fait jour. Il se forme une unité qui n'est pas un totale mais qui est l'idéal même de raison et de justice vers lequel confusément aspiraient les individus.
La justice : telle est, pour les Grecs, la vertu sociale par excellence. Il semble, à vrai dire, que l'on trouve chez Platon des maximes qui dépassent la simple idée de justice et s'inspirent du sentiment de la charité. « Il ne faut faire de mal à personne, pas même au méchant, » lisons-nous ddinHldi BépubliqueK N'est-ce pas là déjà la charité chrétienne? — Nullement; et il suffit de lire le contexte pour s'en convaincre. Suppose, ajoute Platon, que tu aies un cheval fourbu: iras-tu le rouer de coups? Loin de l'améliorer, tu achèverais de le gâter. Il en est de même du méchant. C'est un ignorant et un malade. A lui rendre méchanceté pour méchanceté, on aggrave son mal. Il faut faire ce qui est de nature à le guérir, c'est-à-dire le soumettre à la justice et l'instruire. Voilà ce qui est raisonnable et juste.
Élevé par la cité, le sage aspire à une réalisation de la justice plus parfaite encore que la justice politique proprement dite. La loi et le magistrat s'adressent à des êtres en qui la passion fait obstacle à la raison : en leur obéissant, le citoyen agit par contrainte plus encore que par persuasion. Supposez qu'il existe une société d'hommes voués spécialement au culte de la raison et possédant la parfaite liberté qu'elle confère : ces hommes seront plus que concitoyens, ils seront amis. La. commune sagesse qui sera le principe et le lien de leur amitié en assurera la stabilité et la perfection, sans qu'il soit besoin de recourir à aucun moyen extérieur. L'amitié n'est ainsi pour les Grecs que la forme supérieure de la justice. On aime