‹ Questions de morale et d'éducation: Conférences faites a l'école de FontenayChapitre 17 sur 31 · Liv. Icf, cil. IX · texte numérisé non relu

Liv. Icf, cil. IX

son ami pour ses mérites. Rien n'est abandonné àt Tinstinct pur et simple, à la sympathie irréfléchie. L'intelligence est le principe de l'excellence, ici comme partout. Le Grec veut faire de la vie humaine l'image de la raison.

Si haut que nous nous soyons élevés jusqu'ici, nous n'avons pas encore atteint le terme du progrès moral. A vrai dire, nous sommes restés dans le vestibule du temple de la sagesse : nous n'avons pas pénétré dans le temple même. Nous avons vu la raison aux prises avec la nature et cherchant à la soumettre ; nous avons vu l'homme faisant effort pour réaliser la justice* Mais il ne nous a pas été donné encore de contempler la justice et Tharmonie elles-mêmes, dans leur réalisation absolue et éternelle.

C'est ici qu'apparaît le trait le plus significatif de la morale antique. Au-dessus de la vie pratique, au-dessus de l'action, dont la fin est de réaliser l'harmonie dans la vie individuelle, dans la vie de famille, dans la vie politique, dans le rapport d'amitié, les sages grecs placent la contemplation. C'est que l'ordre parfait, dont la nature sublunaire, mélange de pensée et d'une matière pesante, ne peut jamais que s'approcher, se trouve, au contraire, pleinement réalisé dans l'économie du monde céleste. Les astres, faits d'une matière subtile, étaient des dieux pour les Hellènes : ils étaient l'harmonie elle-même, visible et saisissable. Gomment se contenter d'une harmonie nécessairement imparfaite, en face de l'harmonie divine I La perfection, pour l'homme, n'était-elle pas de tout subordonner à la contemplation de l'objet où la raison se manifeste dsuis sa plénitude?

Or, cette contemplation, c'est la science; car c'est la science qui nous donne l'intelligence des lois de l'univers. Le mot loi, pour les Grecs, avait d'ailleurs un sens esthétique que nous pouvons à peine imaginer aujourd'hui. Nos savants l'ont dépoétisé. Les lois ne sont pour nous que les

rapports généraux et constants des phénomènes entre eux : pour les Grecs, c'était Tordre et Tharmonie des choses, les proportions qui leur sont assignées en vue de la beauté du tout, la manifestation de l'intelligence qui se propose une fin excellente et qui choisit les moyens les plus propres à la réaliser.

Aristote a célébré magnifiquement la grandeur de la science, dont la fonction est de nous faire jouir de l'harmonie divine. « Si, dit-il*, le bonheur est comme l'écho de la vertu dans l'âme, il est naturel que la plus haute yertu engendre le plus parfait bonheur. Or, quelle faculté en nous est plus divine que Tintelligence? Donc la vertu ou action propre de l'intelligence, c'est-à-dire la science, est en même temps la vertu divine par excellence. »

Et il ajoute : « Il ne faut donc pas suivre le conseil de ceux qui veulent que l'on n'ait que des sentiments humains, parce qu'on est homme, et qu'on n'aspire qu'à la destinée d'une créature mortelle, parce qu'on -est mortel. Mais nous devons nous appliquer, autant qu'il est en nous, à nous rendre dignes de l'immortalité, et faire tous nos efforts pour conformer notre vie à ce qu'il y a en nous de plus sublime. Car si ce genre de vie ne peut tenir qu'une petite place dans notre existence terrestre, il est, par sa grandeur et sa dignité, au-dessus de tout. »

Telle fut la morale hellénique, sous sa forme la plus pure et la plus parfaite.

Après Aristote, elle se modifie en se développant. Cette dualité de la contemplation et de l'action qu'admet la morale aristotélicienne choque Tesprit systématique des

, 1. Morale à Nicomaque, U X.

nouvelles écoles; et, soit dans un sens, soit dans Tautre, on s'efforce de ramener ces deux choses à une seule.

Avec les triomphes de la Macédoine et de Rome, de grands empires étaient nés, dans lesquels avaient été englobées les cités grecques. Les philosophes stoïciens conçurent ces empires comme des agrandissements de la cité, et révèrent de substituer à la cité de Cécrops la cité de Jupiter, embrassant, avec Dieu, l'univers tout entier. Dès lors tombaient les barrières que Tancienne philosophie avait élevées entre le monde de l'action et le monde de la contemplation. Puisque la terre rejoignait le ciel, l'harmonie divine pouvait être réalisée sur la terre même; et la suprême vertu, à la fois science, impeccabilité et béatitude, était à la portée de l'homme. Il n'était plus réduit à contempler d'en bas la perfection divine. Il pouvait luimême devenir dieu. Un stoïcien a même dit que le sage est plus grand que Jupiter, parce qu'il s'est acquis, par l'effort de sa volonté, la perfection que Jupiter tient fata lement de sa nature même.

Tandis que les stoïciens étendent ainsi le possible jusqu'à l'idéal, les épicuriens, au contraire, ramènent l'idéal au possible. Ils ne renoncent pas à l'harmonie et à la raison, car ils sont Grecs; mais ils cherchent dans les manifestations les plus spontanées de la nature la norme et la mesure de la perfection qu'il est donné à l'homme de réaliser. Eux aussi, ils organisent la vie humaine d'après une seule notion; mais cette notion est celle du plaisir. C'est ici l'individu qui se replie sur lui-même, tandis que dans le stoïcisme il prétend s'égaler au tout.

La morale hellénique n'est pas seulement une théorie, un ensemble d'idées abstraites : elle a été réalisée, elle

a produit de grandes vies, elle a eu ses héros et ses martyrs. Socrate en a vécu, et il est mort pour elle; et nous dirions que sa vie et sa mort sont sublimes, si nous ne les envisagions que du dehors; mais, parce qu'elles ont leur principe dans la raison et la réflexion, sans mélange d'abandon et de- passion, nous devons dire qu'elles sont belles, d'une beauté sereine et classique.

Je ne m'étendrai pas sur le récit platonicien de la mort de Socrate, qui est dans toutes les mémoires; mais je rappellerai la conversation de Socrate avec ses amis dans sa prison, lorsque ceux-ci viennent lui dire que le geôlier est gagné, et que tout est prêt pour la fuite.

« Mes amis, dit Socrate*, avez-vous oublié qu'il y a un témoin qui nous voit et qui me condamnera, si je suis vos conseils, à savoir les lois de notre pays? Ne les entendezvous pas qui me crient : « Socrate, que vas-tu faire? Exé- « cuter l'entreprise que tu prépares, qu'est-ce autre chose « que ruiner, autant qu'il est en toi, les lois de la Républi- « que? Quel sujet de plainte as-tu donc contre nous? N'est- « ce pas à nous que tu dois la vie? N'est-ce pas grâce aux « lois relatives au mariage que ton père a épousé celle qui « t'a mis au monde? N'est-ce pas à nous que tu dois ton « éducation? N'est-ce pas nous qui avons prescrit à ton père « de t'élever dans tous les exercices de l'esprit et du corps? « Mais s'il en est ainsi, penses-tu que tu aies des droits égaux « aux nôtres, de telle sorte qu'il te soit permis de nous ren- « dre le traitement que nous t'infligeons ? Ce droit, que tu « ne saurais avoir contre un père, contre un maître, de lui « rendre le mal pour le mal, injure pour injure, coup pour « coup, penses-tu l'avoir contre la patrie et contre les lois? « Quoi donc! si nous avions résolu de te perdre, estimant « que cela est juste, tu voudrais nous prévenir et perdre « les lois et ta patrie! Appellerais -tu cela justice, toi

i, Platon, Cri ton.

i2 LES TYPES PRINCIPAUX DE LA MORALE

« qui fais profession d'être attaché à la vertu? Ta sagesse « le laisse-t-elle ignorer que la patrie est plus digne de « respect et de vénération qu'un père, qu'une mère et « que tous les parents ensemble? qu'il faut honorer sa <( patrie, lui céder et la ménager plus qu'un père, lors- « qu'elle est irritée? qu'il faut ou la ramener par la per- « suasion ou obéir à ses commandements, et souffrir sans « murmurer tout ce qu'elle ordonnera? Si elle veut que « tu sois battu de verges et chargé de chaînes, si elle veut « que tu ailles à la guerre et que pour elle tu verses tout « ton sang, tu dois partir sans balancer ; car tel est le de- « voir. »

Mentionnerai-je, h côté de Socrate, les grands stoïciens grecs, dont la vie ne fut que la mise en pratique de leur philosophie? un Zenon, un Cléanthe, qui, après s'être consacrés tout entiers à la science et y avoir trouvé la félicité, quittent spontanément la vie, parce qu'ils craignent que Textrême vieillesse ne porte atteinte à leurs facultés et ne déshonore en eux la nature humaine ?

J'aime mieux vous transporter dans le monde romain, où l'on s'intéresse plus à la pratique qu'à la spéculation, et où les exemples que nous rencontrons sont plus significatifs encore. Ici, sans parler de tant de grands citoyens qui, appuyés sur la philosophie, bravent la tyrannie et subissent la mort avec constance (tel l'illusjre Thraséas, qui, condamné pour avoir protesté contre le meurtre d'Agrippine, meurt en disant: « Offrons cette libation à Jupiter libérateur! »), la morale antique a suscité deux héros aux deux extrémités de l'échelle sociale : l'un dans l'esclavage, Épictète', l'autre sur le trône, Marc-Aurèle.

Dans la philosophie Epictète trouva le secret de l'indépendance et delà liberté morale. « Il t'arrivera, lui dit-on, de la part de ton maître, ceci ou cela. — Rien, répond-il, qui ne soit de la condition humaine. » Epictète n'attend rien de personne. « Il est bien inutile et bien sot, disait-il>

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de recevoir d*un autre quand on peut se suffire. Quoi ! je puis tenir de moi-même la grandeur d*âme et la générosité; et je recevrais de toi des terres, de Targenl, du pouvoir? Aux dieux ne plaise ! Je ne méconnaîtrai pas ainsi ce qui m'appartient. »

Cet esclave apprend de la philosophie à se faire roi : l'empereur Marc-Aurèle apprend d'elle à mettre le pouvoir au service de la société. « Prends garde, se répète-t-il constamment à lui-môme, de tomber dans les mœurs des Césars : c'est trop la coutume. Ne te teins point de leurs couleurs. Conserve-toi simple, bon, pur, grave, ennemi du faste, ami de la justice et de tes devoirs. Demeure tel que la philosophie a voulu te faire. » Et ces nobles résolutions se traduisent en mesures positives. Marc-Aurèle rétablit le sénat dans une partie de ses anciens droits, assiste aux délibérations, étudie consciencieusement les affaires, se montre plein de déférence pour les décisions de la haute assemblée; Il étend les institutions de bienfaisance. Il rend Ja justice en philosophe, recherchant surtout Tintention, inclinant à l'indulgence, évitant le plus possible de prononcer la peine de mort. « Les hommes, dit-il, sont faits pour s'entr'aider les uns les autres. Tu trouves les hommes mauvais : instruis-les donc, c'est le meilleur moyen de les corriger. » Il a été conservé quelques-unes des lois rendues par Marc-Aurèle : elles ont pour but de tempérer l'autorité paternelle et maritale, d'adoucir la condition des esclaves et de favoriser l'affranchissement.

Noble conduite, dictée par la philosophie! Et pourtant ce même Marc-Aurèle, qui semblait appelé à réaliser en ce monde la cité de Jupiter, s'est écrié lin jour : « Rêves de la philosophie, rêves d'enfant ! » Et l'événement n'a que trop confirmé son inquiétude.

14 LES TYPES l»RmClPAUX DE LA MORALE

A quoi donc a tenu cette impuissance de la sagesse hellénique? Quelles causes de-faiblesse se cachaient en elle?

Elle s'était développée dans un milieu très cultivé, au sein d'un monde de sages, d'heureux, de privilégiés, tels qu'étaient les hommes libres des cités grecques. Elle ne pouvait convenir à une multitude, comme celle que l'égalité et l'instruction croissantes appelaient à la vie morale dans l'empire romain. Est-ce à la foule qu'on peut demander de faire prédominer la science sur l'action, l'intelligence réfléchie sur le sentiment et l'instinct? La foule ne peut pas être savante, et c'est le sentiment, sinon Tinslinct, qui la mène. La morale grecque est une morale aristocratique : c'est donc une morale qui ne convient qu'à un petit nombre.

Puis, elle ne donnait pas satisfaction à certains sentiments nouveaux, qui envahirent l'âme humaine au temps de la décadence de Rome. Les peuples, ruinés par les gouverneurs romains et en proie aux incursions continuelles des Barbares, souffrent d'une misère croissante ; et, d'autre part, la société du temps est généralement cultivée, car les écoles sont prospères à cette époque. Or, c'est une loi de nature, que la culture intellectuelle, la réflexion, aug- , mente le sentknent de la souff'rance : une douleur analysée est une douleur doublée.

Que pouvait la morale grecque pour alléger ce sentiment de la misère? Quand Socrate disait : « La nature va audevant de nos besoins, car la Providence la dirige, » il niait la lutte pour l'existence. Combien elle était devenue inclémente, dure et sans pitié, cette bonne nature! Une morale qui ne sait pas réconforter les malheureux est une morale inutile au plus grand nombre.

Ce n'est pas tout. Au sentiment de la misère s'ajouta le sentiment de la faute. C'est encore là un sentiment qu'ignorait la morale hellénique. A vrai dire, elle a contribué à le faire naitre, en apprenant à l'homme à se replier sur soi. D'autres causes y ont concouru, et en particulier le sentiment môme de la souffrance. Quand le malheur accable l'homme, il est disposé à croire qu'il subit un châtiment; et il éprouve un besoin d'expiation et de réconciliation. Mais ce sont surtout les religions venues d'Orient qui ont développé cette disposition dans l'âme humaine. " Or que disent les Grecs du mal moral ?.Pour eux, le méchant est un malade; et si Platon veut que le coupable €xpie son crime, c'est parce que, selon lui, le châtiment redresse l'homme et lui rend la santé. Tout autre est le sentiment de la faute. Le pécheur n'est pas un malade, ni même un ignorant. Il sent en lui un mal secret et mystérieux, qui réside dans sa volonté, et qui peut persister au milieu des conditions physiques et intellectuelles les plus "favorables à la vertu. Est-ce la philosophie grecque qui calmera les consciences inquiètes? Le repentir, ce puissant remède, elle a peine à le comprendre : volontiers elle le regarde comme une passion mauvaise. Quoi ! l'homme s'humilierait et se complairait dans la tristesse? L'humilité et la tristesse énervent l'âme, selon les Grecs; et la vertu, pour eux, est dans l'énergie, la fierté et la joie. Les scrupules, les luttes intérieures, le tourment d'une perfection indéfinissable, sont l'opposé de l'harmonie et de la sénénité où le Grec place son idéal.

Ainsi la philosophie grecque ne s'abaisse pas jusqu'aux misères physiques et morales dont souffre maintenant l'humanité : elle ne se hausse pas non plus jusqu'aux ambitions nouvelles qui soulèvent les âmes.

Les Grecs, qui sont les hommes de la raison, de Tordre et de l'harmonie, et qui répugnent au mysticisme, ne sont pas troublés parle sentiment de l'infini : de l'infini, c'est-

à-dire d'une beauté que nulle forme ne peut exprimer, d'une bonté, d'une félicité que la nature, avec toutes ses ressources, est à tout jamais incapable de réaliser. Ce sentiment étrange, Thomme, désormais, le trouve au fond de tous ses désirs, de toutes ses tristesses et de toutes ses joies. La morale hellénique ne peut en tenir compte. Au point de vue grec, c'est quelque chose d'sibsurde que cette inquiétude voulue de l'âme, cet effort pour saisir l'insaisissable.

La philosophie grecque est tombée dignement. « Si le ciel s'écroulait, disait le stoïcien, le sage périrait sans s'émouvoir. » Et, en effet, les sages ont su mourir; mais ils n'ont su que mourir. Et leur sagesse est morte avec eux. Cependant expirait un autre juste; mais combien sa mort était-elle différente de celle du stoïcien! 11 n'avait pas dit : « La douleur n'est qu'une opinion; » il avait dit : « Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés! »

Il n'avait pas dit : « Les ignorants ne peuvent prétendre à la sagesse ; » mais il avait dit : « Heureux les cœurs simples, car ils verront Dieu ! »

Il n'avait pas dit : « La faute n'est qu'une ignorance, le repentir est une faiblesse; » il avait dit : « L'homme est un pécheur, mais il a au ciel un père qui pardonne au repentir. »

Et il n'était pas mort sans regarder vers l'avenir; mais sa dernière parole avait été : « Père, je te recommande mon âme. »

De cette bonne nouvelle et de cette mort l'humanité allait vivre.

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