‹ Questions de morale et d'éducation: Conférences faites a l'école de FontenayChapitre 18 sur 31 · LA MORALE CHRETIENNE OU RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

LA MORALE CHRETIENNE OU RELIGIEUSE

Je ne saurais taire qu'en abordant l'exposition de la morale chrétienne mon embarras est extrême. Puis^je formuler sur ce sujet un jugement quelconque sans m'exposer à la contradiction? Aucune autre doctrine n*a reçu autant d'interprétations diverses : il serait insensé d'en présenter une comme incontestable. Et quant à concilier tous ces contraires, ce serait se condamner à ne rien dire que d'insignifiant. C'est la vérité vraie, la vérité impersonnelle, que nous cherchons ici. Gomment l'atteindre? Puisje me dépouiller, comme il serait nécessaire, de mes préjugés, de mon caractère, de l'éducation que j'ai reçue, de l'influence du milieu où je vis?

Pourquoi n'ai-je pas eu ces scrupules au moment de vous parler de la morale hellénique? C'est que la morale hellénique est une doctrine arrêtée, un ensemble d'idées claires, précises, un produit de la raison, une œuvre déterminée et achevée. On la pouvait trouver formulée et développée dans tel livre convenablement choisi, là Morale à Nicomaque, par exemple.

Quand il s'agit de la morale chrétienne, les conditions sont bien différentes. Ce ne sont pas des philosophes qui ont créé la doctrine chrétienne : elle est un produit de la

1. Sources principales : les Évangiles ;^Q\ni Paul, Épilres auv Romains, aux Corinthiens j aux Galates; Imitation de Jésus-Christ j Luther, Traité de la liberté chrétienne.

foi et de Fenthousiasme. Elle a d'abord été vécue. Les formules et les expositions systématiques ne sont ici que les- ombres d'une réalité insaisissable. Nous ne savons où chercher l'expression claire et fidèle du principe chrétien.

Mais n'y a-t-ilpas, dans ce trait môme du christianisme, l'indication de la méthode que nous devons suivre pour en parler convenablement? Nous nous exposerons à la contradiction, mais aussi nous ferons fausse route, si nous parlons de la morale chrétienhe comme d'un S3^stème défini et achevé; mais peut-être soulèverons-nous moins d'objections et serons-nous en même temps plus près de la vérité, si nous remontons à la source même des idées chrétiennes et si nous cherchons cette source dans ce qui est par essence indéfinissable, dans un principe de vie, dans une activité originale et féconde, suscitée au fond de l'âme humaine.

C'est proprement de la morale chrétienne que je me propose de vous parler. Pour en saisir l'esprit, je dois me placer au cœur même du christianisme, car c'est le propre du christianisme d'être, avant tout, une doctrine morale.

L'idée chrétienne est née dans un milieu exclusivement juif : Jésus n'a reçu aucune espèce d'éducation hellénique. Elle avait été préparée non seulement par le caractère religieux du peuple juif, mais par certaines doctrines vraisemblablement très anciennes. A côté de la Loi proprement dite, contenue dans le Pentateuque, s'était produit l'enseignement des prophètes, dont l'esprit était fort dififérent. Tandis que la première prescrit surtout des rites et des observances matérielles, les seconds tendent à prêcher une religion spirituelle. Isaïe combat avec énergie le for-

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LA MORALE CHRÉTIENNE \d

maîisme, la fausse dévotion extérieure, laquelle n'exclut nullement la méchanceté et l'oppression du faible. Il insiste sur le caractère essentiellement moral des commandements divins, et travaille à réformer le culte dans ce sens. « Qu'ai-je affaire de cette multitude de victimes que vous m'offrez ? dit le Seigneur. Tout cela m'est à^dégoût. Je n'aime point vos holocaustes, ni la graisse de vos troupeaux, ni le sang des veaux, des agneaux et des boucs. Ne m'offrez plus d'inutiles sacrifices : l'encens m'est en abomination. Lavez-vous, purifîez-vous, ôtez de devant mes yeux la malignité de vos pensées ; cessez de faire le mal*. » Cet enseignement des prophètes, qui opposait k la piété rituelle et extérieure la piété de l'âmq et la pratique morale, préludait à celui de Jésus.

Une antique et ardente croyance des Juifs, entretenue et précisée par les prophètes, vint lui conférer sa mission. Depuis des siècles, les Juifs attendaient un roi selon le cœur de l'Éternel, qui devait, après la ruine du royaume du monde, établir le gouverneihent du peuple par Dieu même, et dont la venue, devait assurer le triomphe définitif de la race juive et du vrai culte dans l'univers.

Mais ce royaume de Dieu devait être tout temporel et terrestre. Il devait consister en la pleine'réalisation de la justice et de la paix parmi les hommes, en la restauration du paradis dans la nature entière. Le propre de Jésus fut

-d'interpréter les prophéties en un sens spirituel et supraterrestre.

- Le royaume de Dieu qu'il annonce, c'est le règne de Dieu dans les âmes, celui que tout homme peut, par rameur, réaliser au dedans de soi. On s'est demandé s'il ne partagea pas tout d'abord, à un degré ou à un autre, l'idée juive du Messie royal. Peu importe. Il est certain qu'il en est venu à concevoir nettement et à annoncer le royaume

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