‹ Questions de morale et d'éducation: Conférences faites a l'école de FontenayChapitre 20 sur 31 · Les Pharisiens ; Paris · texte numérisé non relu

Les Pharisiens ; Paris

du haut de leur dévotion convenue, jugent et méprisent les simples qui ont la piété véritable, c'est à tous ces orgueilleux que s'attaque Jésus. Il les appelle hypocrites et sépulcres blanchis.

« Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites! parce que vous ressemblez à des sépulcres blanchis, qui paraissent beaux au dehors, et qui, ai| dedans, sont pleins d'ossements de morts et de toute sorte d'impuretés I

« Malheur à vous, parce que vous payez la dîme de la menthe, de Tanelh et du cumin, et que vous laissez de côté ce qui est le plus important dans la loi : la justice, la miséricorde et la fidélité I »

De telles apostrophes abondent dans les Évangiles; Jésus, la douceur même et la mansuétude, ne s'est montré dur que pour les pharisiens. Il est certain qu'il condamne le formalisme. Les pratiques peuvent nous attirer la considération et la faveur du monde, mais elles ne sont rien devant Dieu, si elles n'expriment un sentiment de l'âme. Ce n'est pas par la propre vertu des actions extérieures que l'homme peut entrer en communication avec Dieu.

Qu'est-ce donc qui importe? La pureté du cœur. Il s'agit, non de faire, mais d'être. Il faut être bon ; il faut être parfait, comme le Père céleste est parfait. Voilà le premier caractère de l'Évangile : son extrême spiritualité. L'eçprit est tout le théâtre de la vie chrétienne.

Celte vie, quelle est-elle?

L'Evangile nous donne sur ce point autre chose que des indications négatives. Il y a un double commandement que Jésus met au-dessus de tous les autres, et qui, selon lui, les résume tous : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ta pensée ; et ton prochain comme toi-même*. »

. 1. Saint Luc, X, 27-28.

Ce ne sont (>as là, sans doute, des formules nouvelles : elles se trouvaient déjà dans TAncien Testaments Mais la conception du Dieu père leur donne, dans la bouche de Jésus, une tout autre signiQcation. Qu^était Dieu pour les Juifs? L'Éternel, le Tout-Puissant, le Saint, le Juge, le Seigneur : entre ce Dieu et la créature il y avait un abîme. Quel scandale pour des gens habitués à tout anéantir devant Dieu, que celte idée d'une relation intime entre Dieu et rhomme, celte doctrine d'un Dieu avec qui la créature entretient un ra|>port filial!

La est toute la révolution chrétienne. Dieu n'est plus adoré et craint comme le maître, il est aimé comme le père. Chacun de nous peut se sentir un avec lui; et la vie chrétienne, c est la communion avec Dieu. Combien les paroles sont froides et mortes pour exprimer le sentiment i3 plus profond, le plus plein et en même temps le plus Fpirituel qu*il soit donné à 1 ame humaine d'éprouver !

L'amour du prochain prend, lui aussi,, une signification nouvelle, par cela seul que nous sommes tous fils de Dieu, que nous sommes réellement frères. Les anciens avaient parlé de fraternité humaine, mais ce n'était là pour eux qu'une métaphore. Ils concluaient de la communauté de nature entre les hommes à une communauté d'origine : pure induction logique. Pour Jésus, la fraternité humaine, (^est^ avec la paternité divine, la vérité vivante et initiale* Aimer son prochain, aimer Dieu, c'est remonter à la source d ou Taniour nous a fait sortir.

Aussi, quelle dinférence entre la tolérance des injures, telle que la professe un sage grec, et le pardon, tel que le pratique un chrétien! Le Grec enseigne qu'il ne convient pas de rendre le mal pour le mal, parce que ce serait une iigiisticc; la bienveillance, l'amour, ne sont pour rien dans sa générosité. Aimer son ennemi? lui vouloir du bien? cela

J, Deui^ronomSt Vi, î>; Lévl tique, XIX, 18.

LA MORALE GURÉTIENNE 23

serait irrationnel et injuste. C'est pourtant ce que Jésus commande : « Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense méritez-vous? Les païens n'agissent-iis pas ainsi?... Pour moi je vous dis : « Aimez vos ennemis, « bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour cetix qui « vous maltraitent et vous persécutent, afin que vous « soyez les fils de votre père qui est dans les cieux*. » Il n*y a, dans ce parti pris de pardon et de mansuétude, ni idée de sacrifice ni indulgence : le dernier des hommes, notre pire ennemi, a droit à notre amour, car il est, comme nous, enfant de Dieu; et nous devons Faimer en Dieu.

Ainsi la spiritualité de la vie chrétienne n'est pas abstraite et négative : elle est concrète et vivante. Qu'est-ce que la vie intérieure d'un sage grec auprès de celle-ci ? Le» Grec ne connaît que la nature et ses lois : hors de lui, rharmonie universelle; en lui, la raison, par laquelle il conçoit cette harmonie. La vie intérieure du stoïcien n'a d'autre aliment que la contemplation de l'ordre de l'univers. S*il veut dépasser, dans sa réflexion, l'esprit mélangé de matière, et pénétrer jusqu'à l'esprit pur et libre, il ne trouve que le néant. De là la mélancolie d'un Marc-Aurèle. Mais lorsque le chrétien se détache des choses et rentre en lui-même, il y trouve une réalité positive et saisissable : il y trouve la vie dans sa plénitude, à savoir l'amour du Père, amour infini et plein de lumière, qui fait la joie de la vie présente et nous est un gage et un avant-goût d'une éternité de bonheur. La vie chrétienne est donc la vie heureuse. Quand on aime, tous les biens de l'âme vous sont donnés par surcroit; et, pour ce qui est de l'existence extérieure, que sont ses vicissitudes aux yeux de celui qui porte l'infini dans son cœur!

Tel est le côté joyeux de la vie chrétienne.

Page 1