‹ Questions de morale et d'éducation: Conférences faites a l'école de FontenayChapitre 22 sur 31 · Marc, I · texte numérisé non relu

Marc, I

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Voilà ce qu'on peut appeler Tascétisme chrétien? ascétisme surtout moral, tout plein de Tidée du Dieu père, et Tort différent deTascétisme grec. Le chrétien se sépare, du monde, non par fierté stoïcienne, non pour se suffire et s'affranchir de toute dépendance, mais parce que le monde s'élève entre son père et lui, en le portant au péché, en Tempéchant de réaliser cette pureté intérieure qui, seule peut le rapprocher de Dieu. Mais surtout, l'homme déteste son péché, et c'est la volonté mauvaise qu'il veut crucifier en lui. Son renoncement est essentiellement un détachement du mal et une conversion.

Le renoncement et la pénitence sont, d'ailleurs, associés à un sentiment plus doux. L'espérance, après l'amour et le renoncement, tel est le troisième trait de l'esprit chrétien. L'homme sait que par lui-même il ne peut rien, mais il sait aussi qu'il n'est pas seul, et que Dieu même est avec lui. Or, aux yeux du Père, la bonne intention suffît. Il y a certes un abîme entre nos efforts et la sainteté qui nous est commandée : labonté infinie de Dieu comble cet abîme. Tout homme est appelé à la perfection et à la félicité : il ne lui est demandé que la simplicité et la droiture, la confiance de l'enfant, la pureté du cœur. Et c'est pourquoi les pauvres, les humbles, les déshérités, les païens qui cherchent le Sauveur, les pécheurs mêmes qui pleurent leurs péchés, sont plus près de Dieu que les riches, les fanfarons de vertu et les sages de la terre : car ils sont détachés des biens terrestres, qui mettent obstacle à la purification de l'àme; ils sont moins exposés à l'orgueil et à l'aveuglement; ils entendent mieux la parole : « Priez, et il vous sera donné*. »

l.Matt.,VII,7.

Amour, pénitence, espérance, se peut-il que ce soit le toute la morale chrétienne? Se peut-il que ces trois mots aient suffi à changer la face du monde?

On a beaucoup parlé du miracle de la propagation du christianisme. Jamais ce terme de miracle ne fut mieux à sa place. Il n'y a rien de surprenant à ce qu'une idée se répande dans le monde, lorsque cette idée, conçue en vue de sa réalisation même, est d'avance appropriée aux conditions de la vie réelle, lorsqu'elle a ce qu'on appelle un caractère pratique. Ce qui est étrange, c'est qu'une idée pure, conçue en dehors de toute préoccupation temporelle et pratique, prenne possession du monde réel, entre en lui et s'y incarne. Or telle a été la fortune de l'idée chrétienne.

Non seulement cette idée n'avait pas été "imaginée en vue de sa réalisation dans le monde gréco-romain, mais elle avait été conçue en dehors de toute espèce de considération politique et sociale. C'était l'idée d'une vie toute spirituelle et intérieure, sans rapport défini avec la vie extérieure et positive. Quelle prise un tel idéal pouvait-il avoir, je ne dis pas sur quelques individus placés dans des conditions exceptionnelles, mais sur l'humanité militante, aux prises avec les difficultés de l'existence? Pourtant, au contact de la réalité, le principe chrétien, si pur et idéal qu'il fût, ne s'est pas évanoui : descendu du ciel sur la terre, il s'y est établi et y a vécu de la vie temporelle. Dieu s'est fait homme et a habité parmi nous.

Déjà Jésus, pressé par les objections de ses adversaires et môme de ses disciples, avait été plus d'une fois amené à se prononcer sur les rapports de sa doctrine avec la vie réelle.

LA MORALE CflRÉTIENNE 27

On lui demandait : « Que faites- vous de la loi? — La loi, répond-il, jenesuis pas venu Tabolir, maisTaccomplir*. » Il n'en maintient pas moins, en toute occasion, que les pratiques ne sont rien, que toute la piété est dans la pureté de cœur. A ceux qui lui disent : « D'où vient que tes disciples ne jeûnent pas? » il répond : « On ne met pas du vin nouveau dans de vieilles outres*. » C'est donc l'esprit de la loi qu'il conserve et glorifie, bien plus que la loi elle-même, avec les œuvres qu'elle prescrit.

Encore faut-il vivre, se nourrir et se vêtir? Jésus répond : « Voyez les lis des champs, ils ne travaillent ni ne filent; et cependant je vous dis que Salomon, dans toute sa gloire, n'a jamais été vêtu comme l'un d'eux. Soyez bons et purs, le reste vous sera donné par surcroît. »

Il eut une fois à se prononcer sur un point fort grave : le payement de l'impôt. Payer l'impôt, c'était reconnaître l'empereur romain pour maître. Or, disaient certains pharisiens, on ne doit appeler personne maître, sinon Dieu seul. « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu, » leur dit Jésus. Ce qui signifie : l'impôt concerne la vie extérieure et terrestre; que ce qui se rapporte à cette vie ne vous trouble pas; conformez-vous avec indifférence aux lois qui la régissent; pour vous, cherchez le royaume de Dieu et sa justice!

On le voit, Jésus ne se préoccupe pas sérieusement des conditions de la vie réelle. Qui vit dans le ciel peut-il attendre ou redouter quoi que ce soit de la terre?

Et pourtant il faut de toute nécessité que le christianisme s'adapte à la vie réelle, s'il doit être autre chose qu'un rêve sublime et éphémère, s'il doit lui-même devenir une réalité. Or, la vie réelle comprend le soin de l'existence, du bien-être et de la liberté extérieure, les sciences,

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