Marc
la philosophie, la politique, les arts, les lettres, le culte religieux, en un mot toutes les manifestations naturelles et toutes les formes traditionnelles de l'activité humaine. Tous ces trésors, conquis au prix d'infinis labeurs, et dont l'ensemble constitue la civilisation, l'humanité peut-elle consentir à s'en dépouiller? Innombrables et redoutables se présentèrent les difficultés pratiques : le christianisme les résolut toutes.
A peine Jésus était-il mort, que l'on se trouva en face d'un grave problème. Il s'agissait de savoir si la nouvelle doctrine était destinée aux Juifs seuls, ou si elle devait être annoncée à tous les hommes sans qu'ils eussent à passer par le judaïsme. La question était décisive pour l'avenir de la religion nouvelle.
Jésus est Dieu, répondit saint Paul, et il est mort pour nous délivrer du péché. C'est méconnaître le prix infini de son sacrifice que de le juger insuffisant pour nous racheter si l'on n'y joint les œuvres de la loi. Le sacrifice de Jésus abolit les sacrifices et les œuvres. La foi, désormais, suffit à nous justifier. Tout homme donc est sauvé, s'il croit au rédempteur : la distinction des Juifs et des païens n'existe plus. « La loi, comme un maître, nous a conduits à Jésus-Christ, afin que nous soyons justifiés par la foi; mais, depuis que la foi a parlé, nous ne sommes plus sous la conduite d'un maître*. »
Cependant les chrétiens vivent dans un monde où Ton réfléchit, où l'on discute. La doctrine chrétienne va se heurter aux hérésies. Elle est vague et flottante, il faut la formuler. A ce besoin répondent les travaux des Pères ■ apostoliques et la création des dogmes. Les dogmes chrétiens ne sont pas, comme les doctrines helléniques, un produit de la raison spéculative : ils sortent des croyances morales et pratiques. La conscience chrétienne se demande
quelles affirmations sont enveloppées dans la foi et dans Tamourdont elle estanimée. Le sentiment, l'action intime de la volonté, précède ici la spéculation. Le symbole dos Apôtres et le symbole de Nicée ont été conçus dans cel esprit.
Mais dès le second siècle le christianisme se trouve aux prises avec la philosophie grecque. Un tel fonds d'idées, témoignage admirable de la puissance de la raison humaine, ne saurait disparaître. Des théologiens philosophes, saint Justin, saint Clément d'Alexandrie, saint Basile, Paint Grégoire de Nazîanze, saint Grégoire de Nysse, opèrent un rapprochement entre la doctrine hellénique et la doctrine chrétienne. C'est, disent-ils, le même Logos, le même Verbe, la même Sagesse, qui a parlé aux Grecs et qui s'est manifestée en Jésus. Dès lors la nouvelle doctrine pourra être considérée comme l'achèvement des doctrines helléniques, et les Orientaux pourront embrasser le christianisme sans renoncer à la culture qui leur est chère.
Jusqu'ici le christianisme est resté enfermé dans un monde restreint. Voici venir l'épreuve décisive. C'est lorsqu'il entra en rapport avec le monde romain que le christianisme devait périr, s'il n'avait eu en lui une vitalité infinie. Car c'est une loi, en histoire, qu'une minorité étrangère ne peut conquérir une société, si celle-ci est constituée et cultivée, mais que bientôt elle s'y perd et disparaît. Le christianisme, en pénétrant dans l'immense organisme du monde romain, semblait devoir s'y abîmer. C'est le contraire qui arriva. Jamais le christianisme ne fut si puissant qu'après qu'il se fut mesuré, dans l'empire, avec les exigences de la vie réelle sous toutes ses formes, sociale et politique, matérielle et morale.
Au moyen âge, il devint le principe commun de la vie temporelle et de la vie spirituelle.
Tandis qu'en Orient il s'adaptait purement et simplement aux traditions, aux caractères des peuples, et se fai-
sait religion nationale, en Occident il lutte pour assurer au spirituel la suprématie sur le temporel.
En France, en Italie, en Allemagne, Tidée chrétienne se développe, du ix® au xv« siècle, suivant deux modes, qui répondent à des tendances différentes : le mode scolastique et le mode mystique.
La scolastique, attachée à Tautorité d'Aristote, en qui elle voit le représentant de la science humaine, travaille à concilier la doctrine chrétienne avec ce qu'elle sait de la philosophie péripatéticienne. Elle admet une hiérarchie des activités humaines. Elle ne se désintéressera d'aucune manifestation de la vie ; mais tout ce qui est de Tordre humain sera rangé sous la loi de la religion : hiérarchie spirituelle dans les âmes, hiérarchie visible dans le monde temporel, et au sommet le pape, vicaire de Dieu.
Cette doctrine des puissances intermédiaires se retrouve dans lé rôle assigné à TÉglise en matière de foi et de conduite morale. Les théologiens nous apparaissent ici comme appliquant un principe posé par Aristote. Ce philosophe insistait sur Tinsuffisance des lois, quelque parfaites qu'on les suppose, pour satisfaire à toutes les exigences de la pratique : appliquer la loi purement et simplement, estimait-iJ, sans tenir compte des circonstances, c'est s'exposer à prendre le contre-pied de la loi. Pour que la justice s'accomplisse en effet, il faut que la loi soit interprétée par des hommes sages et vertueux. L'Église catholique enseigne dans un esprit analogue que la parole écrite comporte des interprétations diverses et qu'il y faut joindre, avec la tradition orale, l'autorité d'un représentant légitime de cette tradition même, si l'on veut que la parole s'adapte, dans ses applications, aux besoins divers des générations et des individus.
Il existe au moyen. âge une façon différente de concevoir la morale chrétienne. On en parle peu d'ordinaire, parce que le mysticisme est de sa nature insaisissable, et
— ■» — ■n^,'-^'i^nr:t^vj'rT
que, de plus, les mystiques sont parfois suspects d'iiélérodoxie. Ces pieux enthousiastes suivent une direction qui s'oppose par certains côtés à celle des scolastiques. Tandis que ceux-ci veulent concilier les intérêts de la vie temporelle avec les devoirs de la vie religieuse, les mystiques sortent de ce monde, renoncent aux biens temporels, rejettent à Tarrière-plan tout ce qui est forme, expression visible et par là môme imparfaite du sentiment religieux : dogmes, rites, sacrements. Ils remontent directement à la source même de la vie chrétienne, ils s'attachent au mot de Jésus : « Dieu est esprit, et veut être adoré en esprit et en vérité. »
Le mysticisme, au moyen âge, res'êtit deux formes : la forme ascétique et la forme joyeuse. Ces deux formes ne se contrarient pas Tune l'autre : elles correspondent bien plutôt aux deux moments successifs de la vie du chrétieuN D'abord l'homme se sépare du monde, il souffre et se mortifie, pour se préparer à l'union avec Dieu : c'est la phase ascétique, que beaucoup de mystiques n'ont pas dépassée. Puis vient la phase mystique proprement dite, où l'âme, étant parvenue à se replier véritablement sur elle-même et à trouver Dieu au fond de son être, entre en partage de la vie divine. Alors elle est inondée de joie ; et, sa volonté étant identifiée avec celle, de Dieu, elle peut librement faire usage de toutes choses en ce monde, sûre que d'une volonté sainte ne découleront que des actions bonnes. Elle a trouvé la vraie liberté, promise par Jésus au chrétien. « L'esprit de Dieu m'a envoyé, disait Jésus, pour publier la liberté aux captifs*. » « Les amis de l'époux peuvent-ils s'affliger, pendant que l'époux est avec eux^? » A la fin du moyen âge, le christianisme traverse une €rise redoutable. L'âme humaine est envahie par un tourment qui l'atteint aux sources mêmes de la vie morale. Elle