Saiut Paul, Rom
toutes leurs œuvres pour un liard, il répond : « Nous n'avons jamais enseigné que toutes nos bonnes œuvres ne valent qu'un liard. C'est le diable qui dit cela. Mes bonnes œuvres, c'est Dieu qui les fait. Si elles sont des œuvres divines, la terre entière n'est rien auprès d'elles. » La loi et la terreur avant la régénération, la joie et la libre manifestation de la foi après la nouvelle naissance, voilà, selon Luther, le régime de la vie chrétienne.
Ces doctrines furent l'origine du protestantisme, où l'on .vit le christianisme, rompant avec l'autorité ecclésiastique, revêtir une forme hautement spiritualiste, s'appuyer sur les seules Écritures interprétées par chaque individu selon sa libre conscience, s'attacher au développement de la piété intérieure, et, d'une manière générale, placer la perfection morale au-dessus de l'orthodoxie dogmatique.
Dans le même temps qu'il s'organisait en plusieurs pays sous la forme protestante, le christianisme devait faire face à l'ennemi même qu'il croyait avoir depuis longtemps vaincu. La Renaissance travaillait à restaurer le naturalisme antique. Elle exaltait, en face de la sainteté chrétienne, un.e civilisation qui divinisait la nature. C'était un antique adage grec, que tout, dans le monde, est plein de dieux. S'il en est ainsi, il y a du divin dans toutes les manifestations de la vie naturelle : les sciences, les lettres, les arts, les joies de ce monde, sont en elles-mêmes des choses excellentes, auxquelles il est beau et bon de s'adonner, dans le sens même où notre penchant nous y invite. Que deviendra le christianisme, en présence de cette apothéose de la nature?
Or, sur ce terrain même, le christianisme a montré sa souplesse et sa puissance d'adaptation. Il ne repousse pas . celte civilisation qui se réclame du paganisme antique, il la fait sienne; il s'en revêt comme d'un manteau de gloire. Il aura maintenant une littérature et un art rayonnant de la splendeur classique; des peintres : Botticelli, Raphaël, Léonard de Vinci; des musiciens : Palestrina, Hsen
del,Bach ; des poètes : Dante, Corneille et Racine, Milton, KIopstock. Il suscitera des orateurs tels que Bossuet, Bourdaloue, Massillon; il animera la philosophie d'un Descartes, d'un Malebranche, d'un Leibnitz et d'un Kant.
Une telle vitalité, une telle facilité de s'adapter sans se renier, ne se peuvent expliquer que par la nature propre du christianisme, qui est essentieUement un principe de vie, et qui plonge, par ses racines, dans le fond même de l'âme et de la volonté.
Peut-on croire qu'il ait pour lui l'éternité? Ses adversaires d'aujourd'hui semblent, à vrai dire, plus redoutables que tous ceux qu'il a affrontés jusqu'à présent.
Nous avons parlé du naturalisme antique, tout poétique, tout pénétré de l'idée de la providence et du divin. Le na- ^ turalisme d'aujourd'hui est tout autre; car il écarte comme mystique ce culte de l'intelligence qui, chez les Grecs, ne se séparait pas du culte de la nature. Réduit à ses principes propres, il en vient à faire reposer toute la vie humaine sur l'intérêt, sur l'instinct, sur le désir inné en chaque individu d'être le plus fort dans la lutte pour la vie. Une telle conception est aux antipodes du christianisme, et l'on ne conçoit pas comment il pourrait s'y adapter. Si le réel immédiat est tout l'être, si notre volonté n'a d'autre mobile d'action que l'amour de soi, il n'y a pas de place dans notre vie pour l'idéal de sainteté et de liberté que nous propose le christianisme.
Un autre danger vient des inductions que semble provoquer la science. Celle-ci trouve l'explication d'un nombre croissant de phénomènes dans le jeu de lois toutes mécaniques, où l'intelligence, l'harmonie et la bonté n'ont aucune part. Qu'arrivera-t-il si elle revendique le domaine
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moral comme le domaine physique, les actions intimes de Tâme comme les mouvements des corps? Ne parviendra-i-elle pas à dissoudre tout ce qu'on appelle esprit et liberté', tout ce que suppose et veut développer le christianisme?
Tels sont les obstacles que rencontre aujourd'hui la morale chre'tienne. Le premier n'est sans doute pas le plus considérable. L*homme peut, il est vrai, essayer de vivre par pur instinct, en méprisant tout ce qui ressemble à un idéal. Mais il est probable que bientôt quelque chose en lui protestera contre sa déchéance. Et il n'est pas vraisemblable que la tentative se poursuive longtemps dans une société tout entière ; car en l'homme l'intelligence croissante est un sérieux danger, quand elle ne se subordonne pas à l'idée du bien; et une société humaine ne pourrait vivre du simple jeu des lois naturelles qui suffît aux sociétés animales .
Quant à la science, si elle s'érige en métaphysique et en morale, elle est, certes, un adversaire très redoutable. Ainsi entendue, elle promet à l'homme, outre le pain du corps, ce précieux aliment de l'âme qui consiste dans la joie de connaître le réel. Y a-t-il vraiment et peut-il y avoir une morale purement scientifique, capable de donner satisfaction à notre volonté en môme temps qu'à notre intelligence? C'est ce qu'il nous reste à examiner.