TROISIÈME CONFÉRENCE
Dans cette troisième et dernière conférence, je me propose de vous parler de la morale moderne, qu'on peut caractériser par Texpression de morale scientifique, et de vous présenter, pour conclure, quelques considérations pratiques.
J'entends par morale moderne les conceptions de la morale propres aux penseurs modernes. Il va sans dire que les idées helléniques et les idées chrétiennes sont encore en vigueur dans la civilisation actuelle; mais il s'est produit à côté d'elles, à la suite de la Renaissance, des doctrines qui sont plus ou moins étrangères à l'esprit antique comme à l'esprit chrétien : c'est de ces doctrines qu'il est ici question.
La science est la principale création des modernes. Née au xvi® et au xvii® siècle, avec Copernic, Galilée, Kepler, Descartes et Newton, elle s'est développée en tout sens au xvm® siècle, et pleinement épanouie au xix®. Elle est aujourd'hui notre parure et notre orgueil; bien plus, c'est
1. Sources principales: Kant, Établissement de la métaphysique des mœurs (Grundlegung zur Metaphysik der Sitten) ; Critique de la liaison pratique : StuartMill, l'Utilitariafiistne ;H. Spencer, les Données de la morale {The data ofEthics).
d'elle que nous vivons : elle réagit sur Tesprit qui la crée, et il semble qu'elle soit en train de le transformer jusque dans son fond. Qu'est-ce donc que la science? Ou plutôt, qu'est-ce que cet esprit scientifique qui est devenu un élément essentiel de la pensée moderne?
La science a pour objet la connaissance de la nature. Certes, Tantiquité et le moyen âge ont étudié la nature ; mais l'antiquité se proposait d'y retrouver l'ordre et l'harmonie où se com'plaît la raison humaine; et le moyen âge, considérant la nature dans ses rapports avec l'être moral, se demandait surtout comment l'homme doit se comporter avec elle pour marcher vers ses destinées éternelles. La science moderne examine la nature en ellemême et pour elle-même, abstraction faite des tendances et des désirs de l'âme humaine. Elle voit dans le monde un mécanisme, inconnaissable dans sa cause première, mais d'où toute idée de fin, particulièrement de fin morale, est absente. Le savant part des faits observables, et remonte, anneau par anneau, la chaîne des causes naturelles, sans savoir où il va. Il n'a d'avance aucune idée des conclusions auxquelles son étude peut le conduire : son état d'esprit est ce qu'on appelle le désintéressement scientifique.
La science, ainsi entendue, ne s'appliqua d'abord qu'aux êtres inorganiques, corps célestes, minéraux, forces du monde physique et chimique, où ne se manifestent ni vie, ni pensée, ni volonté. Puis son domaine s'est étendu. Le rêve de Descartes s'est réalisé, et la science a pris possession des corps vivants. Puis ce senties manifestations delà sensibilité, de l'intelligence, de la volonté, qui sont tombées sous ses prises. La morale ne pouvait faire exception. Déjà Descartes avait entrevu la possibilité de traiter la morale comme une science. Avec Spinoza, cette idée se précise ; et depuis, de nombreux philosophes ont tenté de la mettre à exécution. Aujourd'hui, il semble qu'elle soit
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vraiment en voie de réalisation, et que les grandes lignes d'une morale scientifique soient définitivement tracées. Voyons en quoi a consisté ce travail de Tesprit humain et à quels résultats il paraît devoir aboutir.
C'est, à vrai dire^ une entreprise étrange et paradoxale que celle de constituer une morale scientifique. La morale ainsi entendue ne devra reposer que sur des faits. La règle fondamentale sera de suivre la nature. C'est la devise même des anciens;. mais les anciens envisageaient la nature à un point de vue esthétique, voyant partout en elle l'Intelligence et l'harmonie où aspire l'activité humaine. Pour les modernes, il s'agit de faire sortir la morale, c'està-dire la détermination de ce qui doit être, d'une réalité dépouillée de toute parenté avec l'intelligence et la volonté.
Ce n'est pas tout. Les sociétés modernes ont, en fait, tout un ensemble d'idées reçues touchant l'idéal où doit tendre l'homme; et ces idées, l'humanité se les est faites dans un esprit tout autre que l'esprit scientifique moderne. La morale traditionnelle, tant hellénique que chrétienne, s'est constituée librement, spontanément. Les sages grecs n'ont pris garde ni à la théologie ni à la science : ils se sont demandé simplement en quoi consiste la suprême beauté, le souverain désirable. Le christianisme a créé son type de perfection morale plus librement encore, en s'afl*ranchissant de toute nécessité extérieure, en ne faisant entrer en ligne de compte aucune des conditions de la vie terrestre.
La science, qui trouve devant elle ces traditions morales, soit helléniques, soit chrétiennes, et qui les voit incorporées en quelque sorte à la nature humaine, ne s'avise pas tout d'abord d'en contester la légitimité ; mais elle se propose d'en trouver les fondements dans les lois nécessaires delà nature. Voici dès lors en quoi pour elle consiste le problème : il s'agit d'adapter le rigoureux emploi des
méthodes scientifiques à la justification d'idées dont le caractère propre est d'être sorties du libre développement de la conscience humaine. L'accord pourra-t-il se faire ? La méthode scienliûque pourra-t-elle être appliquée dans toute sa rigueur? Que si elle Test véritablement, le résultat salisfera-t-il la conscience morale? Y a-t-il convenance entre une telle méthode et un tel objet? Nous allons en juger par l'événement.
Il y a plusieurs sortes de méthodes proprement scientifiques. Considérons d'abord l'emploi de la démonstration mathématique en matière morale.
Les mathématiques et la morale ont cela de commun que ce sont deux sciences du nécessaire; toutes deux posent des principes, qu'elles développent ensuite par le raisonnement. Les mathématiques déterminent les rapports qui se réalisent nécessairement dans la matière ; la morale cherche tout ce qui doit être fait par un être intelligent et libre. Dès lors, la méthode mathématique ne pourrait-elle être appliquée à la démonstration des choses morales?
Tel fut le point de vue du philosophe Kant. Il a traité de la morale en géomètre, il a cru qu'on pouvait assurer aux dogmes moraux le genre de certitude des vérités mathématiques. Kant part de ce principe, que l'idée du devoir a pour chacun de nous la même évidence que les axiomes mathématiques. 11 est impossible à une conscience qui s'interroge de bonne foi de douter qu'il y ait pour elle un devoir à accomplir. Cette croyance est, si l'on y prend garde, impUquéedans tous nos jugements moraux tels que l'observation nous les fait connaître. Sur ce fondement, Kant édifie toute sa morale. Il établit avec une grande ri-
gueur la réalité de la personne humaine et de la dignité de cette personne. Il montre commentThomme doit se respecter lui-même et respecter ses semblables, comment la personne doit toujours être traitée comme une fin, jamais comme un moyen; comment la sincérité, Testime de soi, l'action pour procurer le bonheur des autres hommes, constituent les devoirs fondamentaux. Le devoir pour le devoir, l'effortpour se perfectionner soi-même et contribuer au bonheur des autres, tel est le résumé de sa doctrine.
La morale, oh le voit, n'a rien perdu, chez Kant, à subir la discipline mathématique. Cet idéal ne le cède en rien, pour la pureté et Téiévation, à Tidéal chrétien. On ne peut guère lui reprocher que son excès de rigueur.
Mais si la morale, en ses parties essentielles, reste intacte dans ce système, il n*en est pas de même de la méthode mathématique. C'est elle qui s'est montrée complaisante; et cette mathématique morale ne ressemble qu'en apparence à la mathématique proprement dite.
Est-il vrai, par exemple, que Tidée du devoir ait pour nous la même évidence qu'un principe de géométrie? Nous savons trop bien que non. Nous ne pouvons affirmer que le devoir existe, comme nous affirmons que deux points déterminent une droite. Sous l'influence combinée des faits d'observation et des exigences de la pensée, les axiomes mathématiques s'imposent à nous : il n'en est pas de même des vérités morales, lesquelles dépassent la réalité donnée, et ne sont pas liées aux nécessités de la pensée.
De même les choses morales sont, quoi qu'on fasse, impropres à être enfermées dans des définitions exactes, pareilles à celles de la géométrie. Elles ne comportent pas l'évidence et l'exactitude mathématiques. Et peut-être vaut-il mieux qu'il en soit ainsi : c'est parce qu'il faut un efl'ort pour croire au devoir qu'il est beau et noble d'y croire.
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Les conclusions pratiques où Kant aboutit par une suite de déductions fort bien conduites n ont donc pas réellement une valeur mathématique. A vrai dire, les résultats étaient posés d'avance. Le philosophe a démontré ce qu'il voulait démontrer. Le savant, lui, ne sait pas où le mènera la démonstration.
On peut dire de tous les philosophes et moralistes qui tirent la règle de notre conduite de nos sentiments naturels, qu'ils suivent, en morale, la méthode des sciences physiques. Ils cherchent dans l'observation de notre nature psychique la loi qui régit, en fait, les actions humaines; et ils érigent cette loi de fait en maxime de conduite.
Quelques-uns d'entre eux. ont trouvé dans la sympathie le principe de nos actions: tel Adam Smith.
D'autres voient le caractère primitif de notre nature, non dans la sympathie, mais dans l'égoïsme : tels la Rochefoucauld et Bentham.
Stuart Mill a essayé de concilier les deux grandes doctrines de l'intérêt et du devoir, en montrant que celles de nos actions que nous appelons désintéressées, et que nous expliquons par la sympathie ou par l'idée de loi morale, se ramènent, comme les autres, en dernière analyse, à l'intérêt personnel. Sans doute, il me semble que je peux accomplir des actions désintéressées, me dévouer à mes amis et à mon pays, sacrifier mon avantage h mon devoir. Sans doute, nous poursuivons quelquefois l'intérêt général, sans songer à notre intérêt propre. Mais c'est parce que l'expérience a enseigné à l'humanité que cette sorte d'actions assure généralement le bien de l'individu. Être de bonne foi avec ses semblables, servir son pays, se dévouer à une noble cause : autant d'actions qui, primili-
vement, étaient commandées par Tintérêt personnel, mais qui, présentement, ont Tair d'être des fins en soi. Il y a ici une application de la loi de Thabitude. L'idée de certaines actions s'est, avec le temps, si bien soudée à l'idée du plaisir auquel elles conduisent, qu'elle a fini par en tenir lieu, et par être prise elle-même pour principe de conduite. L'homme a oublié la fin primitive et véritable de ces actions; et c'est le moyen qu'aujourd'hui il prend pour fin. Ainsi l'avare aime l'argent pour lui-même, sans se souvenir de sa destination.
La morale utilitaire de Stuart Mill, type accompli de la morale traitée par la méthode des sciences physiques, ne présente plus, semble-t-il, cette conformité aux jugements de la conscience, que nous trouvions chez Kant. Cette morale peut séduire Tintelligence et susciter des livres savants ; mais, chose remarquable 1 nul ne pourrait la professer devant une assemblée. Les hommes, réunis, ne se laisseront jamais dire que le plaisir et l'intérêt personnel sont la fin suprême et unique de l'activité humaine. La conscience publique, qu'Aristote, non sans raison, déclare supérieure à la somme des consciences individuelles, se révolterait à ce langage. Stuart Mill épuise les ressources de son ingénieuse dialectique pour faire rentrer dans l'utilitarisme la morale de la dignité et du désintéressement : il n'y réussit pas. Cette fois, c'est la morale qui souffre de l'emploi de la méthode scientifique.
La méthode suivie est-elle du moins, comme on le croit, rigoureusement analogue à celle qu'emploient les sciences physiques? C'est ce qu'il est difficile d'admettre. L'observation scientifique porte sur ce qui est, sur les phénomènes observables et sur les relations données entre ces phénomènes. Et cette observation se fait par les sens. Le savant marche ainsi à l'aveugle, poussé par les faits vers des conclusions qu'il ne prévoit pas. Le moraliste utilitaire, lui, observe au dedans de soi les mouvements de
rame. Or les données de l'observation intérieure ne sont ni précises ni primitives. Comment distinguer, dans ces sentiments, ces opinions, ces habitudes, ces phénomènes infiniment complexes que nous trouvons en nous, ce qui appartient proprement à la nature humaine, ce qui est primitif et fondamental, de ce qui est variable, accidentel^ dérivé, contingent peut-être et voulu au début par une volonté libre? De plus, l'observation intérieure des principes de nos actions nous fait connaître, non pas précisément des faits, mais des fins. L'objet qu'on nous propose fût-il aussi universellement désiré que le plaisir, c'est toujours une pure idée, conçue comme exerçant sur nous une attraction. Or, nous l'avons dit, la science ne connaît point de fins dans la nature. Elle ne connaît que des causes et des effets purement mécaniques.
Ainsi, dans le système utilitaire, d'une part, la morale a perdu sa grandeur : elle ne peut, sans vice do raisonnement, maintenir les parties élevées du code des mœurs; d'autre part, la méthode scientifique n'est pas rigoureusement appliquée. Nous ne sommes donc pas encore en possession de la morale scientifique que nous cherchons.
La science, telle que nous la concevons aujourd'hui, se suffit à elle-même; elle n'a pas plus à subir les lois de la morale qu'à tenir compte de celles de la religion. Mais, parmi les sciences, n'en est-il pas une qui contient en elle ce qu'on appelle communément morale?
La science comprend, entre autres objets, l'étude des êtres vivants; et cette étude, appelée biologie, embrasse, en ce qui concerne les animaux supérieurs, à k fois les manifestations physiques et les manifestations morales. Il peut donc y avoir une science morale : ce sera le chapi-
Ire de la biologie affecté à la nature morale de Thomme. La morale n'est qu'une branche de l'histoire naturelle.
Cette fois, l'idée d'une morale scientifique est très nettement conçue. On n'ira pas chercher dans les traditions morales, dans les préjugés, des solutions imposées d'avance aux recherches scientifiques; on n'érigera pas en maximes impératives les données confuses et suspectes de la conscience individuelle : on observera, du dehors, les lois générales du monde et de la vie; et de ces lois on déduira celles qui, à leur escient ou à leur insu, régissent nécessairement la conduite des hommes. Herbert Spencer et Darwin nous offrent ce dernier type de morale. C'est la morale traitée suivant la méthode des sciences naturelles.
La vie, suivant H. Spencer, est l'adaptation durable d'un individu ou d'un groupe d'individus au milieu où ils se développent. Que peut, sur cette base, être la morale? Elle ne sera pas, comme le voulaient Bentham ou Stuart Mill, la prescription faite à l'homme de rechercher ce qui lui est utile, directement ou indirectement, selon le sentiment ou les lumières de la conscience individuelle. Outre que la morale de Stuart Mill était encore une morale finaliste et esthétique, sans autorité aux yeux du savant, elle nous proposait un objet contradictoire. Chercher le plaisir en prenant pour guide le sens intime, c'est le moyen de le manquer. Le plaisir est bien la fin que poursuit l'individu; mais l'individu ne peut, par sentiment, connaître ce qui le procure. Ses. désirs le trompent neuf fois sur dix. Il faut nous en remettre à la nature, c'est-à-dire à la science, qui en découvre les lois, du soin de nous rendre heureux. Obéissons aux lois universelles, à cette loi d'adaptation au milieu qui est la vie elle-même, et soyons sûrs que, tôt ou tard, le plaisir suivra. C'est trop peu dire, et ce que nous appelons obéissance aux lois de la nature n'est en réalité qu'une métaphore. Nous-mêmes ne sommes autre chose qu'une partie de la nature, et ainsi l'a-
daptalion de chaque homme à son milieu et au tout, raccord du bonheur individuel et du bonheur universel, doivent peu à peu se produire fatalement. Telle est la morale de H. Spencer : la science des conditions du bonheur humain, déduite des lois générales de la vie et des conditions d'existence des êtres dont il s'agit.
Si remarquable qu'en soit le caractère scientifique, celte doctrine n'est peut-être pas encore le type parfait de la morale comme science. Il y subsiste, en effet, quelques traces de finalité. Cette loi de l'adaptation de l'individu à son milieu, posée comme absolue et suprême, ne sort pas directement de l'observation de la nature : elle implique encore l'idée de l'harmonie, comme fin de l'évolution universelle.
La morale darwiniste est plus rigoureusement scientifique. Darwin, quant à lui, ne s'occupe pas de constituer une morale. Mais lorsque dans les idées morales on cherche une objection contre son système, il examine ces idées et il les explique à son point de vue. Il a posé en principe que la loi générale du monde vivant, c'est l'effort de chaque organisme pour subsister, ainsi que la conservation et l'accroissement des particularités utiles dans la lutte pour l'existence. Concurrence vitale et sélection naturelle, telles sont les seules causes d'organisation et de changement que la nature mette enjeu. Or, dans la lutte pour l'existence, les sentiments moraux ne sont pas sans jouer un rôle important. La sociabilité, l'amour de la famille, l'amour de la patrie, l'honneur, sont autant de forces spéciales, qui s'ajoutent à nos forces physiques et intellectuelles. Ce qu'on appelle morale ne peut être que l'étude du facteur moral que l'humanité fait intervenir dans la lutte pour l'existence.
L'idéal de la morale scientifique est ici bien près d'être réalisé. Jusque dans le darwinisme pourtant, ne trouvet-on pas un dernier souvenir de la finalité? N'est-ce pas
encore une fin, que ce développement individuel et ce triomphe dans la lutte pour la vie, que Darwin assigne pour objet à la tendance innée de chaque être vivant? L'amour de la vie est-il incontestablement cette loi fatale et universelle que suppose Darwin? Un fait, à tout le moins, semble prouver le contraire : c'est le dégoût de la vie et le suicide dont l'homme est capable.
Si le dernier mot de la morale scientifique ne se rencontre pas encore dans le darwinisme proprement dit, nous le trouvons enfin dans nombre de travaux récents, où l'évolutionnisme et le darwinisme sont développés dans un sens scrupuleusement naturaliste. La vraie morale naturaliste n'est, à la lettre, que l'histoire naturelle de la moralité, sans aucun mélange d'hypothèse érigée en règle impérative. Les sciences naturelles recherchent les lois qui régissent la formation et les changements des divers êtres de la nature. Elles nous font voir, sans aucune idée préconçue, par quelles phases successives ils ont passé pour parvenir à leur état actuel. On applique purement et simplement cette méthode de recherche à l'étude de l'être moral. On montre comment nos sentiments moraux, qui nous apparaissent comme simples et innés, sont, en réalité, dérivés et complexes; et, tant par synthèse que par analyse, on cherche à les relier aux causes mécaniques générales de l'univers.
Dès lors, la méthode est absolument scientifique, et la morale comme science est véritablement fondée. Mais le résultat auquel on arrive est évident, et il est proclamé par le naturalisme lui-même : il n'y a plus de morale. Déjà mutilée dans les systèmes construits d'après la méthode des sciences physiques, la morale s'évanouit dans ceux qui la traitent suivant la méthode des sciences naturelles.
Voici, par exemple, la notion de droit : comment subsisterait-elle? L'idée de droit repose sur l'idée de liberté ;
elle naturalisme ne peut voir dans la liberté qu'une illusion. La science expliquera historiquement la genèse d^ l'idée du droit; et le résultat de son explication, ce sera la résolution pure et simple de l'idée du droit dans les conditions d'existence des sociétés humaines.
Et la charité, comment là défendre? Elle est absurde dans un système où la destruction des faibles par Us forts est la seule loi sociale que connaisse la nature, et le seul principe de ce que nous appelons le progrès. Pratiquer la bienfaisance, c'est-à-dire s'intéresser aux déshérités, aux infirmes, aux malheureux, travailler à leur faire une place au soleil, c'est, par ignorance et superstition, tenter de contrarier la marche fatale de la nature : onivre insensée et stérile.
Ainsi le système naturaliste satisfait entière trient aux conditions de la science; mais il anéantit la morale. Gela devait être. De prime abord, on a pu être séduit par Tidée de constituer une morale scientifique ; mais la morale et la science sont orientées en sens inverse. La science étudie ce qui est; la morale, ce qui doit être, ce qui est convenable ou obligatoire. Il est impossible de ramener ceci à cela.
Mais, dira-t-on, si un peu de science ébranle la morale, beaucoup de science la rétablit; car, en étudiant les choses de près, on constate que les idées morales tmdlti onnelles ne sont pas des inventions arbitraires, mais des phénomènes nécessaires, fondés sur la nature des choses.
Je réponds qu'il m'est impossible d'attribuer encure de l'autorité à des idées dont on me montre l'origine dans le mécanisme des forces brutes. Pourquoi les respecterais-je? La nature, dit-on, les a faites? Mais elle a fait bien d'autres choses qui ne sont pas respectables. Ces idées, qui: sont censées devoir me guider dans la recherche du plaisir, elles me gênent : pourquoi sacrifier le certain à l'incertain, le clair à l'obscur, le présent â un avenir
qui ne me touche pas? J'écarte donc les lois dérivées et les moyens indirects, pour ne considérer que la loi fondamentale. Cette loi, me dit la science, c'est la vie pour la vie. Formule étrange, si Ton veut qu'elle règle ma conduite. Car la vie, si elle n'a d'autre fin qu'elle-même, n'a plus aucun prix à mes yeux. L'homme qui se tue est justement celui qui croit que sa vie ne peut plus lui servi: qu'à vivre.
De cette étude, qui a surtout été historique, il nous faut voir si nous ne pourrions pas tirer quelques conséquences pratiques.
Les droits de la science sont imprescriptibles : elle est, de toutes les puissances en face desquelles se trouve la raison humaine, celle qui s'impose à elle de la façon la plus irrésistible. Mais si la science ne peut fonder la mo raie, peut-elle réellement l'abolir ?
Le savant est un spectateur, et la science est un miroir qui nous représente la réalité en raccourci. Or, le spectateur exclut-il l'acteur? Bien au contraire, il l'appelle. La science n'aurait rien à observer, s'il n'existait une activité qui produit incessamment des phénomènes. Ne puis-je appliquer ce principe à ma vie morale?
La science, dirai-je, appliquée à l'homme, ne peut m'iiïterdire de me croire quelqu'un et d'agir comme tel, puisqu'elle attend mes actions pour avoir un objet h analyser. Ne lui demandons pas la règle de nos actes, et ne craignons pas non plus qu'elle nous défende d'adopter telle ou telle règle, qu'elle n'aura pas sanctionnée. La science ne peut rien nous prescrire, pas même de cultiver la science; et nous sommes libres de choisir un principe d'action en de- . hors d'elle. Notre seule obligation à son égard est de prendre garde que la règle que nous nous tracerons ne soit ea
contradiction avec ses conditions fondamentales et ses résultats acquis.
Mais cette règle, où la chercherons-nous ? Sera-ce dans la morale hellénique ? Sera-ce dans la morale chrétienne ?
A elles deux, la morale hellénique et la morale chrétienne paraissent embrasser tout Tidéal humain ; Tune est la morale de Tintelligence, l'autre est la morale de la volonté. L'harmonie et Tamour, le bien et le devoir, la beauté de la forme et la sublimité de l'esprit, résument tous les objets que l'homme peut rechercher : toutes nos conceptions morales doivent donc rentrer dans la morale chrétienne et dans la morale hellénique.
Mais il est difficile de concilier ces deux doctrines. L'une est dirigée vers la vie présente ou temporelle, l'autre vers la vie future ou éternelle.
La morale hellénique nous propose comme fin cet état où la nature est en harmonie avec l'esprit, sans abdiquer pour cela son essence et sa valeur propres. Le terme de cette sagesse, c'est la sérénité qui résulte du parfait accord de la perfection corporelle avec la perfection intellectuelle. Certes la morale hellénique est idéaliste : élever l'homme au-dessus de l'instinct et de l'animalité est son objet même. Mais ce qu'elle a en vue, c'est la coïncidence de la forme avec l'idée ; c'est l'idée réalisée et la nature idéalisée. Il s'agit pour elle de trouver le point de rencontre de la matière et de l'esprit, d'unir celui-ci h celle-là selon la proportion la plus belle. Rien de trop, pas plus dans l'ordre spirituel que dans l'ordre physique : telle est la maxime grecque.
La morale chrétienne est loin d'être ainsi la morale de la mesure. C'est, bien plutôt, la morale de la folie, la morale de l'amour et du désir infini. Elle veut que nous soyons parfaits comme Dieu lui-même est parfait. Elle commande à l'esprit de se dégager de la matière comme le papillon s'envole de sa chrysalide : car la nature finie ne peutcon-
tenir l'esprit infini. Cet idéal transcendant, où la nature est sacrifiée à l'esprit, est-il conciliable avec Tidéal grec, qui, en maintenant Tun et l'autre dans de justes limites, les unit en un mélange harmonieux ?
Il en faut prendre notre parti : nous ne pouvons retrouver ni la sérénité des Grecs ni l'élan joyeux des premiers chrétiens. La morale est une doctrine chez les anciens, pour les chrétiens une croyance. Par suite du conflit de l'hellénisme, du christianisme et de la science, elle est pour nous un problème. Ne nous en affligeons pas outre mesure. Elle est un problème : par cela même elle est un ferment de vie. L'effort que nous faisons incessamment pour résoudre ce problème trempe l'âme et la fortifie :
Ce n'est qu'en ces assauts qu'éclate la vertu,
Et l'on doute d'un cœur qui n'a point combattu.
Faut -il croire, d'ailleurs, que nous soyons réduits à chercher et à douter ?
Si la question ne paraît pas théoriquement soluble, peut-être est-il possible, dans la pratique, d'approcher de plus en plus d'une conciliation. Voyons comment pourrait être entendu, en ce sens, le rôle de la science, de l'hellénisme et du christianisme.
La science, nous l'avons dit, nous interdit les conceptions morales incompatibles avec les vérités qu'elle suppose ou qu'elle établit. Mais en même temps qu'elle nous fait connaître la réalité d'une manière de plus en plus profonde, elle met de plus en plus à notre service les forces de la nature. Il dépend de nous d'en bien user. La science peut nous fournir les instruments de la moralité.
Cette moralité elle-même pourra s'inspirer du christianisme comme de l'hellénisme, si chacun des deux systèmes fait à l'autre quelques concessions.
L'hellénisme veut que l'homme spiritualise la nature : le christianisme n'y peut-il consentir? Pour dépasser la
nature, est-il nécessaire de Tabolir? De la morale grecque, nous retiendrons que- la nature n'est pas seulement une collection d'atomes soumise à des forces aveugles, mais que, dans tout ce qui est, Tintelligence peut discerner un élément esthétique et idéal. Le Grec nous apprendra à doubler toute réalité d'une idée, à joindre la raison à la force, la réflexion à l'instinct, la joie au travail. 11 nous montrera comment on peut trouver belles les plus humbles occupations de la vie humaine.
Des étrangers vinrent un jour visiter l'illustre Heraclite. Ils s'attendaient à le trouver au milieu d'un appareil imposant. Ils le trouvèrent occupé à préparer ses aliments de ses propres mains. Comme ils s'étonnaient de le voir livré à une occupation si basse : « Là aussi, leur dit Heraclite, il y a des dieux. »
C'est ainsi que l'idée grecque sait ennoblir la plus mo- - deste existence : elle fait estimer et aimer la vie. L'esprit d'harmonie se plaît dans notre monde : partout il s'y trouve chez lui.
Mais la vie joyeuse et sereine ne suffit plus à ceux qu'a touchés le christianisme. L'homme qui a pris conscience de sa volonté et de sa puissance d'aimer ne veut plus du calme de la sagesse. Surtout il ne peut trouver le bonheur et la paix dans la simple contemplation de l'harmonie visible. 11 accueillera donc cette morale de l'intention, de l'esprit, de l'amour et du sacrifice, qui prescrit à l'homme de faire, par sa volonté, ce que la nature, avec ses forces et ses instincts 1^8 plus élevés, ne pourrait pas faire, de créer au dedans de soi une nature invisible et supérieure, de tendre, en un mot, vers la perfection indéfinissable que rêve la conscience humaine.
Une telle morale est-elle compatible avec l'hellénisme ? Elle le demeure, semble-t-il, pourvu que, tout en assignant à l'homme une destinée suprasensible, elle admette la vie naturelle et sa légitimité, pourvu qu'elle n'érige pas
le renoncement au monde en condition de cette vie supérieure.
L'homme est un voyageur qui cherche sa patrie. La science se tient à ses côtés, lui offrant, au gré de ses désirs, les diverses puissances de la nature ; mais la science, indifférente à la voie qu'il prendra, ne peut lui servir de guide. Cependant, devant lui, apparaît un génie jeune et beau : c'est le génie de l'harmonie, le génie de la Grèce. Il prend l'homme par la main, et le conduit à travers de belles contrées. Ils arrivent au sommet d'une montagne; et, autour d'eux, se déroule un tableau merveilleux de grâce et de lumière. Le ciel et la terre se fondent sans qu'on discerne la ligne qui les sépare. « Contemple et sois heureux, » dit le génie. Et le voyageur est tenté de s'écrier : <( Ici est ma patrie. » Mais un je ne sais quoi tressaille en lui, une inquiétude s'éveille; il s'interroge. N'a-t-il pas d'autre destinée que de contempler ainsi les êtres de lanature, du dehors et dans leur ensemble ? Il veut voir de près ce que sont et ce que font tous ces êtres qui, aperçus d'en haut, se fondent dans l'harmonie du tout. Il descend et regarde. Hélas I ce sont des êtres qui peinent, qui souffrent, qui s'entre-détruisent, qui sont chargés de misères physiques et morales. 11 pressent alors pour lui-même une autre destinée : la communion de sentiment, c'est-àdire de souffrance, avec touç ces misérables. Le monde invisible, le monde des âmes, se révèle à lui. Secourir ses frères, les aimer, travailler pour qu'ils deviennent bons et heureux : n'est-ce point là l'idéal qu'il rêve ? « Tu es belle, ô ma patrie visible, séjour de l'harmonie et de la sérénité. Mais tu as, ô ma patrie invisible, la sublimité du mystère» de l'infmi et du divin. Ma destinée n'est-elle pas de tendre h celle-ci, tout en vivant dans cellc-l^ ? »
Je me propose de vous parler du pessimisme, Je ne songe pas à vous en faire rhistorique, à vous en décrire, même sommairement, les diverses formes, à vous donner même un aperçu de ce que serait une étude complète de la question. Religieux, littéraire, philosophique, moral, théorique ou pratique, le pessimisme a, dès la plus Iiaule antiquité, inspiré tant d'ouvrages de toute sorte que ce serait une tâche considérable d'en analyser et d'en coordonner les diverses .manifestations. Je crois faire œuvre plus immédiatement utile, en même temps que plus aisée, en me demandant quelles sont, parmi les raisons que font valoir les pessimistes, celles qui, plus que les autrf^a, paraissent de nature à nous toucher, et en recherchant ce que valent ces raisons. Je m'interroge donc moi-même, j'observe l'impression que font sur moi les discours des pessimistes, et je discute les idées qui m'ont frappé, pour savoir si je dois les adopter. C'est en ce sens, c'esl-iidire à un point de vue surtout pratique, actuel et relatif à nous-mêmes, que je vais chercher ce qu'est le pessimisme et ce qu'il vaut. Ma conclusion, j'en conviens d'nvance, ne sera pas subtile et originale : ce sera, tout uniment, la condamnation du pessimisme, déjà prononcée
1. Sources principales : Schopenhauer, le Monde comme volcmlc vl comme représentation; Léopardi, Œuvres morales; Ed. Tan llarl.inann, Philosophie de ^inconscient.
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par le sens commun. Mais une conviction raisonnée a plus de prix qu'une opinion fondée sur le seul instinct; et, en ce siècle d'analyse et de critique, il est utile que les vérités évidentes elles-mêmes produisent leurs titres.
Qu'est-ce que le pessimisme?
Il y a une disposition d'esprit qu'on appelle communément pessimisme et qui n'est pas digne de ce nom : c'est cette humeur chagrine et morose qui fait que l'on voit tout en noir. On a eu un sommeil troublé, on souffre de l'estomac : tout vous est à charge, et l'on trouve le monde mauvais. Mais il n'y a là qu'un accident individuel. Le monde ne saurait être mauvais parce qu'un homme a mal à Testomac. Ce même homme qui voit tout en noir parce qu'il est indisposé, verra tout en rose lorsque son bien-être physique sera rétabli. Son jugement sur le monde n'est que le reflet de son état organique et n'a aucune valeur. Pour pouvoir se dire pessimiste, il ne sufQt pas de trouver le monde mauvais, il faut avoir une raison plausible et communicable de le trouver tel. Le pessimisme n'est pas une humeur individuelle, c'est une théorie.
Suffit -il, maintenant, pour être en possession d'une théorie digne de ce nom, de dire •: « Je souffre, donc la vie est un mal, donc le monde est mauvais ? » Beaucoup de pessimistes, même illustres, paraissent bien au fond lie pas dire autre chose. Certains critiqués prétendent qu'à cela se réduit souvent l'argumentation de Léopardi.
Mais la constatation du mal, si douloureux qu'il soit, ne peut suffire à fonder le pessimisme. Considérez la souffrance, la misère, la mort même, qui certes jette une ombre sur toutes nos joies : toutes ces dissonances n'ont droit de vous rendre pessimiste que si vous savez qu'elles
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sont véritablement le fait d'uii méchant génie ou d\ine fatalité implacable, et que tous les efforts que Thomme fera pour les atténuer doivent se retourner contre lui. « Je souffre, donc le monde est mauvais; ^j c'est \k un fait érigé en principe, c'est la surface et Tétat transitoire des choses pris pour le fond et Tessence éternelle.
Le vrai pessimisme est une doctrine, une conception raisonnée de la nature des choses, un ensemble d'idées tendant à démontrer non seulemtîul que Je mal tient dans le monde une place considérable, mais qu'il y existe pour lui-même, et doit à tout jamais pénétrer et corrompre au même degré, sinon de plus en plus, toutes les œuvres de la nature et de l'homme- El pour être ainsi une doctrine abstraite, une philosophie et non un état d'Ame, qu'on ne croie pas que le pessimisme est un phénomène négligeable dans la pratique. La manière dont nous accueillons la souffrance dans la vie réelle tient en grande partie à notre conception de l'ensemble des choses- Notre philosophie, voilà ce qui dirige nos pensées d'une façon permanente, voilà ce que nous cherchons à communiquer aux autres hommes. Les idées sont des forces invisibles, maïs très réelles et puissantes. Certes, le pessimisme, en tant qu'il suppose de la réflexion et de la science,, n'est pas à la portée de tout le monde ; mais précisément parce qu'il est une doctrine subtile et savante, il risque de séduire les esprits sérieux et d'exercer plus d'influence à mesure que les intelligences sont plus cultivées.
En quoi donc consiste cette doctrine ? Il est entendu que nous n'en recherchons pas les principes profonds et métaphysiques, et que nous ne l'examinons qu'à un point de vue pratique. Dès lors, nous. nous bornerons à définir le pessimisme : la croyance que le monde est organisé de telle sorte que le mal et la souffrance y sont inévitables et irréductibles, et y tiennent nécessairement plus de place