‹ Questions de morale et d'éducation: Conférences faites a l'école de FontenayChapitre 27 sur 31 · ÔÛ QUESTIONS DE MORALE · texte numérisé non relu

ÔÛ QUESTIONS DE MORALE

que le bien et le bonheur. Sur quelles raisons peut se fonder une telle croyance?

L*un des arguments qu'on allègue, c'est Tindifférence et rimpassibilité de la nature à Tégard de l'homme. Qu'elle nous soit propice ou funeste, la nature n'en sait rien, et c'est pur hasard si ses phénomènes ont un rapport avec nos pensées. Jadis les Grecs, mus sans doute par le désir de se rendre le monde habitable, l'avaient peuplé de dieux analogues à l'homme. Le ciel, la mer, les vents, toutes les forces de la nature, étaient autant d'êtres pensants et voulants comme nous, que l'on pouvait, fmr des prières et des sacrifices, toucher, flatter, apaiser, se rendre favorables. Et l'univers, pour eux^ n'était point immense comme il l'est pour nous: ils en voyaient les limites, et c'est sans métaphore qu'ils parlaient de la voûte céleste. De ce petit monde, l'homme était le centre; et il se persuadait aisément que cette demeure, dont il embrassait d'un coup d'œil l'ensemble et la belle ordonnance, avait été disposée pour lui. Rêves charmants, poétiques illusions d'un passé qui ne peut renaître, La nature est pour nous sourde et morne; et son immensité, ûli nous sommes perdus, nous écrase. Nous tâchons do nous dissimuler à nous-mêmes le peu d'intérêt que les choses nous portent : nous nous ménageons dans les villes une nature artificielle, arrangée suivant nos goûts, aimable et caressante. Mais ce n'est plus là la nature. Nous nous pressons dans les endroits à la mode, dans les forêts aménagées pour notre plaisir, sur les pîagr.s bordées de riantes villas, et nous célébrons les charmes de ce commerce avec la nature. Là encore nous nous trompons nous-mêmes. Ceux qui, sortant des contrées apprivoisées par l'homnie, se trouvent, par exemple, dans les déserts d'Afrique, en présence de la vraie nature, ue peuvent réprimer une impression d'accablement et d'épouvante; ils ne savent plus voir, dans l'inQni de

l'espace et dans l'immobilité, le symbole de Tunité et de Téternité divines : ils n'y voient que l'expression des forces brutes qui nous environnent. La mer surtout donne aux hommes d'aujourd'hui celte impression de toutepuissance aveugle; et elle a inspiré, en ce sens, les plus saisissantes descriptions à nos poètes et à nos romanciers. L'indifférence delà nature pour l'homme, c'est aujourd'hui le thème universeL Voyez Victor Hugo, le poète optimiste et religieux :

Nature au front sereiu, comme vous oubliez, , Et comme vous brisez dans vos métamorphoses Les fils mystérieux où nos cœurs sont Jiés ^ !

Le Lac de Lamartine semble au premier abord trahir moins de désenchantement: « Puisse-t-il, dit le poète, rester ici quelque chose de nousl

Que le vejit qui gémit, le roseau qui soupire, Que les parfums légers de ton air embaumé, Que tout ce qu'on entend, Ton voit au l'on respire. Tout dise : « lis ont aimé ! »

Mais le poète ne sait que trop que ce rêve est irréalisable. Sur l'océan des âges on ne saurait jeter l'ancre, fût-ce pour un seul jour. C'est encore une vanité que de gémig, sur les fatales transformations des choses. L'homme doit, s'il veut être entouré d'objets qui sympathisent avec lui, détourner ses regards de la nature réelle, et se construire par l'imagination une nature idéale. C'est celle-là seule qui pourra garder le souvenir des émotions dont elle aura été témoin. Tel est le sens du Lac; et ainsi, des pleurs de Victor Hugo et du sourire d3 Lamartine, c'est encore le sourire qui est le plus triste.

Sont-ce là uniquement des impressions de poète, des fantaisies de littérateur? Nullement, car sous ces impressions se trouve, à n'en pas douter, l'esprit même de la

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