‹ Questions de morale et d'éducation: Conférences faites a l'école de FontenayChapitre 28 sur 31 · Tristesse dVlympio · texte numérisé non relu

Tristesse dVlympio

science moderne. C'est elle qui a sans merci dépoétisé la nature en la réduisant à n'être que de la matière et du mouvement. Les anciens y voyaient de l'harmonie, de la beauté, de Tordre, l'expression de la sagesse et de la providence divines. La science n'y veut plus voir que des forces mécaniques, des atomes qui s'entre-choquent, se rapprochent et se séparent, sans but aucun, sans autre loi que la conservation de l'énergie. Comment attendre d'une collection d'atomes qu'elle tende à se mettre en harmonie avec nos besoins et nos désirs? Le pessimisme moderne n'est que trop fondé; car il est le retentissement dans l'âme humaine de ce principe proclamé par la science : tout dans la nature est, au fond, matière brute et mouvement mécanique.

L'indifférence de la nature à notre bonheur : voilà donc un premier grief contre les choses. Mais, répond- on, si cette indifférence est cruelle et fâcheuse^ elle ne nous enlève pourtant pas toute joie ; car nous vivons, et la vie est un bien.

Erreur, reprend le pessimiste; et les lois générales de la vie constituent une seconde raison, plus grave que la première, de déclarer que le monde est mauvais. Vous dites que la vie est un bien, parce que vous regardez les choses superficiellement; parce qu'aveugles et égoïstes^ vous ne considérez que vous, qui en ce moment éprouvez du bien-être, et que vous faites abstraction des autres créatures vivantes; parce que vous ne voyez que les résultats qui vous agréent, sans vous demander à quel prix ils sont obtenus.

La méthode de la nature est la sélection. Cela veut dire que, pour arriver à réussir, tant bien que mail, quelques rares individus, la nature fait, sur des milliers d'autres, in anima vili, de meurtrières expériences. Beaucoup d'appelés et peu d'élus, telle est la loi; et la destruction des uns est le moyen même qu'emploie la nature pour

sauver les autres. La nature, c'est lartiste qui, pour un seul tableau, fait cent esquisses, qu'il détruit au fur cl à mesure. Pareillement elle s'exerce; mais ses ébaucht^s» qui ne voient le jour que pour disparaître aussitôt, cr» sont des êtres vivants et sentants.

Les élus, du moins, sont-ils assurés de vivre? En aucune façon. La nature semble y mettre du raffinement. Ses créations les plus parfaites sont en même temps les plus fragiles; à chaque instant la nature leur rappelle que leur existence est une pure grâce, et qu'elles ne peuvent rien pour la mériter et la conserver. L'homme est le chef-d'œuvre de la nature; mais, comme dit Pascal, une vapeur, une goutte d'eau suffit pour le tuer. Quelle nesi pas la complication de ses organes, et la multiplicité des ennemis qui le menacent? La mort le guette sans relâche; et quand il réfléchit, il a peine à comprendre qu'il réussisse quelque temps à lui échapper.

Pourtant, en ce moment même où je me sens vivre et où j'éprouve du plaisir, ma vie n'est-elle pas un bien pour moi? Oui, si je m'abstiens de méditer, si j'oublie que j'ai une intelligence. Mais si je regarde autour de moi, si je songe à la condition de mes semblables, aux souffrances que suppose mon bien-être, aux larmes dont mes joies sont faites, il m'est impossible de jouir de meâ privilèges. Il entre bien de l'égoïsme dans l'idée que tout est pour le mieux puisque soi-même on ne manque de rien. Et quelque chose de cet égoïsme se retrouve dans tout homme qui vit. La vie, c'est la marche en avant, c'est l'oubli : oubli de ceux qui ont dû disparaître pour no\is fniri^ place, oubli des êtres chers que nous avons perdus et dont nous croyions ne pouvoir nous séparer, oubli de ceux quo froisse le régime auquel nous devons notre situation, oubli de ceux qui servent pour que nous soyons libres.

Que si l'on considère en lui-même ce plaisir si clnro ment acheté, il est encore incapable de nous sallsraire,

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