‹ Questions de morale et d'éducation: Conférences faites a l'école de FontenayChapitre 29 sur 31 · CO QUESTIONS DE MORALE · texte numérisé non relu

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car il porte en soi sa négation. Outre qu'il n'est vif et pleinement senti que s'il a été précédé par un sentiment de privation, par une souffrance, il s'émousse par l'habitude et il aboutit à la satiété. Chez les enfants, les larmes ne sont pas loin du rire. Chez Thomme, le rire est mêlé de larmes. « Du fond des plaisirs, dit Lucrèce, jaillit une amertume qui nous serre le cœur parmi les fleurs mêmes. » A peine atteignons-nous le bien que nous poursuivions, que déjà, par cela seul que nous le touchons, il a perdu son prix à nos yeux.

AUéguera-t-on que la vie est un bien, sinon en ellemême, du moins par rapport à la fin que lui assigne la nature? Cette fin, demande le pessimiste, quelle est-elle? quel est le sens de la vie?

On a coutume de dire que, vaine et intelligible pour celui qui ne travaille que pour lui-même, la vie prend un sens très clair pour qui se dévoue, principalement pour qui se consacre à Tœuvre sacrée de l'éducation. Certes, cette tâche est Tune des plus nobles et des plus utiles que nous puissions nous proposer. Résout-elle le problème? Ces enfants à qui je me consacre, quelle mission aurontils eux-mêmes? Celle d'élever des enfants à leur tour, et ainsi de suite tant qu'il y aura des hommes. Mais qui ne voit que, s'il en est ainsi, le problème est toujours reculé, jamais résolu? Un moyen n'a de valeur que s'il permet d'atteindre la fin. Si ce qu'on prenait pour une fin n'est encore qu'un moyen semblable au premier, il n'y a plus de raison pour poursuivre l'objet proposé. En croyant avancer, on ne bouge de place. Comment, si la vie n'est pas un bien par elle-même, pourrait-elle en devenir un par le seul fait d'être transmise à d'autres et cultivée en eux pour qu'à leur tour ils puissent la transmettre?

Ainsi, dira le pessimiste, la nature n'est pas seulement insensible : elle est mauvaise, puisqu'elle a créé la vie, qui est un mal.

Est-ce tout? Un refuge nous reste, semble-t-il : la croyance au progrès. Si la nature brute est insensible, ou même mauvaise par certains côtés, le temps ne peut-il pas la modifier et l'améliorer? L*homme, surtout, nVt-il pas le pouvoir de plier les forces de la nature à la satisfaction de ses besoins et de ses désirs?

Devant celte objection même le pessimiste ne désarme pas. Il en lire au contraire son troisième et suprême argument : le progrès, dit-il, n'est, en fin de compte, que Taccroissement du mal. Il ne s'agit que de l'examiner sous toutes ses faces : exactement analysé, il apparaît comme plus funeste que bienfaisant.

Le progrès matériel éclate à nos yeux de toutes parts ; mais quels en sont finalement les efl*ets? Il permet de satisfaire des besoins qui n'existaient pas, et par là il les crée. Il excite l'homme à trouver que mille choses lui manquent, à soufî*rir constamment de besoins nouveaux. Il substitue à la nature vraie, qui se contente de peu, une fausse nature, inquiète et insatiable. Nous ne pourrions plus vivre aujourd'hui comme vivaient nos ancêtres. Considérez les châteaux de la Renaissance : ces vastes salles nues, carrelées, impossibles à clore et à chauffer. Les plus humbles parmi nous trouveraient qu'on manque de confort dans ces palais. Et l'homme est ainsi fait que l'on ne sait si c'est le nécessaire ou le superflu qu'il désire avec le plus d'ardeur. Sans doute, cette soif de jouissances, si décevante qu'elle puisse être, a ce bon côté de favoriser la production et le travail. Mais ici apparaît une nouvelle contradiction. Le progrès consiste à faire faire par la nature elle-même l'ouvrage qu'antérieurement les hommes faisaient de leurs mains; l'objet où il tend, c'est une production croissante obtenue avec un nombre décroissant de travailleurs. Quel sort attend ceux que le progrès rend inutiles?

Tel est le progrès matériel, tel est l'accroissement de

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maux qu'il engendre. Et ce prSgrès a lieu nécessairement, irrésistiblement; car il n*est que l'application à la vie humaine de la science mathématique et physique, dont les acquisitions s'additionnent sans cesse. En dépit du rôle qu'y paraît jouer la liberté de l'homme, c'est là encore un eltet fatal des lois de la nature, et comme la persécution d'un mauvais génie acharné contre nous.

Mais le progrès moral, dirons-nous, ce progrès qui fait l'homme grand, juste et bon, qui Télève au-dessus de la nature, et qui dépend surtout de nous-mêmes, n'en pouvons-nous donc jouir comme d'un bien sans mélange?

Qui sait, répond le pessimiste, s'il n'est pas la source de nos plus profondes, de nos plus poignantes misères? Le progrès moral, c'est la conception d'un idéal de plus 6(1 plus (Uevé. Mais à mesure que nous concevons une perfection plus haute, nous sommes plus désenchantés de la réalité, plus tristes à la vue de la distance qui sépare ce qui est et ce qui devrait être. L'idée de la justice nous fait souffrir de la manière dont les biens et les maux sont répartie en ce monde. L'idée d'un plaisir délicat, vraiment digne d'un homme, nous empêche de nous plaire aux naïfs amusements de la foule. Le sens de la beauté, de l'harmanic> de la grandeur, ne nous fait voir partout que médiocrité, bassesse et dissonance.

Mais nos plus grands maux nous viennent de la délicatesse morale. Cette délicatesse est une sensibilité exquise et comme maladive, qui nous fait souffrir d'une foule de choses dont les autres ne s'avisent même pas. Elle nous fait répudier tout égoïsme, penser anxieusement aux autres. Or qui sait si l'égoïsme n'est pas en ce monde le plus solide moyen d'être content de soi et des autres? La délicatesse morale fait de nous des Alcestes. Or les Alcesles, qui estiment l'humanité et qui la voudraient bonne, sont partout bafoués au profit des Philintes, qui la méprisent et s'accommodent de ses vices. La délicatesse

morale fait qu'en toutes nos actions nous nous plaçons au point de vue des autres, et elle nous tourmente sans relâche, même quand nos intentions ont été pures et droites.

Ainsi le progrès moral doit nécessairement nous induire à nous trouver malheureux et coupables, lors même que les choses nous seraient propices et que nos actions seraient sans reproche.

C'est par de tels raisonnements que le pessimiste se persuade, non seulement que la nature ne s'occupe pas de nous, mais que le jeu fatal de ses lois fait de la vie un mal et de ce que nous appelons le progrès un accroissement de ce mal. Et il conclut en disant, à propos de toute action humaine : A quoi bon? A quoi bon agir, puisque notre intention sera nécessairement déçue; puisque, semant le bien, nous récolterons nécessairement le mal? Celui-là seul a connu la vraie nature des choses qui a dit : « Vanité des vanités, tout n'est que vanité. »

En face de ce système, restons-nous sans réponse?

Une première réfutation (je dis une première, sans avoir la prétention d'énumérer et de classer toutes celles que l'on peut faire), une première réfutation est celle qui se réclame de la physiologie. Vous soutenez, dit le physiologiste, que pour l'homme la somme des souffrances remporte nécessairement sur la somme des jouissances. Cette opinion ne repose que sur l'ignorance où vous êtes des conditions du plaisir et de la douleur ; nous allons vous montrer qu'il dépend de vous d'être heureux.

En chaque instant donné, notre organisme est capable de fournir une quantité de force déterminée. Les organes de la vie végétative puisent à celte source pour leur fonc-

tionnement. Or, supposons qu'une impression survienne : la réaction qu'elle provoque consomme de la force. Si celte force est prise sur la quantité indispensable à la vie végétative, il y. a douleur; mais cela n*a pas lieu nécessairement. Notre provision de force peut dépasser les besoins de- notre vie végétative : nous avons alors une réserve disponible pour la vie de relation. Alimentée par cette réserve, la vie de relation ne cause pas de douleurs; elle procure, au contraire, de la joie. L'erreur du pessimiste, c'est de supposer que toute réaction est une souffrance, comme si une réaction s'exerçait nécessairement aux dépens des forces indispensables à la vie organique.

Avec la cause du mal, ajoute le physiologiste, nous en connaissons le remède. Il consiste à se procurer, par la nutrition, une provision de forces aussi grande que possible, et à n'employer pour la vie de relation que les forces laissées disponibles par la vie végétative.

La question du pessimisme se trouverait ainsi réduite à un problème d'hygiène. S'assurer, pour l'action, un surcroît de forces physiques : là se trouverait tout le secret du bonheur.

Cette solution est instructive. Nous avons le droit et le devoir de réaliser de notre mieux, en nous-mêmes et dans nos semblables, les conditions propices à la vie et à l'action. 11 est certain qu'en réalisant ces conditions nous diminuerons en ce monde la part du mal. Nous devons donc recueillir et mettre en pratique les enseignements qui nous montrent comment nous pourrons écarter de nous la souffrance physique si souvent liée â l'ejOTort.

Mais si cette réponse présente une utilité pratique, elle n'en est pas moins incomplète, et ne peut nous sulïire. Cette réponse est une fin de non-recevoir. On laisse de côté les causes morales qui agissent sur l'imagination de l'homme etles raisons qui frappent son intelligence, pour ne considérer que son état physiqae. Dans tout cet ensemble

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d'idées et de raisonnements que nous avons décrit, on ne veut voir que le reflet, l'expression, le symptôme d'un désordre physiologique. Est-il donc vrai qu'il suffise d'être bien portant pour être optimiste, et que ce soit la Eouffrance seule qui mène au pessimisme ?

Nos pensées ne sont pas liées à ce point à l'état de nos organes. Nous pouvons éprouver du bien-être, et néanmoins être pessimistes, comme nous pouvons être privés de beaucoup de choses nécessaires et demeurer oplimistes. Certains estiment qu'il suffit de considérer l'humeur qu'un homme fait paraître dans sa conduite pour connaître si son pessimisme est sincère ou joué : ils se trompent. Un homme gai peut croire très sérieusement que les lois de la nature sont en elles-mêmes contraires au bien des hommes, et que son propre bien-être n'est qu'un heureux et passager hasard. Pourquoi voulez-vous qu'il lui sulfise d'être content pour voir tout le monde dans la joie ? La morale que vous lui attribuez n'est autre que celle de Sganarelle disant : « Quand j'ai bien bu et bien mangé, je veux que tout le monde soit soûl dans ma maison ? »

On ne saurait d'ailleurs alléguer que, coexistant avec la santé et le bien-être physique, lé pessimisme n'est plus qu'une fantaisie de dilettante, sans conséquences pratiques. D'abord la santé, l'humeur gaie elle-même, ne êuITisent pas à un homme qui pense : il aspire à la joie de l'âme, et cette joie lui manque, tant qu'il lui semble que ie monde est mal fait. Ehfeuite, les idées ont un contre* coup sur les sentiments et les sensations : tout se passe du moins comme s'il en était ainsi. La propagation des idées pessimistes doit donc, tôt ou tard, influer sur l'humeur et sur la santé elle-même, surtout si ces idées rencontrent^ dans certaines conditions sociales ou physiques, un terrain favorable à leur développement et à leur fructilicatfon.

Pour combattre le pessimisme avec succès, il faut ru-

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