‹ Questions de morale et d'éducation: Conférences faites a l'école de FontenayChapitre 30 sur 31 · C6 QUESTIONS DE MORALE · texte numérisé non relu

C6 QUESTIONS DE MORALE

monter à ses causes. Beaucoup estiment que la cause principale est l'affaiblissement des croyances. Pour celui, dit-on, qui croit à la Providence, à une protection paternelle en ce monde et à une juste rémunération dans l'autre, ou même pour celui qui a la religion de Faction et qui est convaincu que les efforts des hommes seront récompensés tôt ou tard, pour celui-là,.dit-on, les misères de la vie perdent leur acuité. C'est en vidant le ciel au profit de la terre qu'on a rendu celle-ci inhabitable. C'est en refusant l'aide de Dieu qu'on s'est rendu incapable de s'aider soi-même.

U y a, en effet, qui pourrait le nier? des croyances bienfaisantes, capables de soutenir et de réconforter dans le malheur» Il y a une foi salutaire, qui nous rend une raison de vivre, quand le monde semble nous les retirer toutes* De telles croyances doivent être respectées et entretenues; car si l'on aime l'humanité, on doit attribuer du prix à ce qui allège ses maux. Peut-on dire cependant que \h réside le remède souverain contre le pessimisme?

Il est relativement facile de maintenir, en soi ou dans les autres, des croyances existantes ; il l'est moins de restaurer des croyances détruites. L'utilité surtout est ici un litre insuffisant. Une intelligence respectueuse de la vérité ne peut embrasser une idée d'après la considération de Tintérêt, abstraction faite du rapport de cette idée à la réalité? Pour que la croyance s'impose effectivement à moi et lève les scrupules de mon esprit, il faut qu'on me montre en elle une connaissance véritable, justifiée indépendamment du profit que j'en puis tirer.

Au surplus, ce n'est point là peut-être la principale objeclion que soulève cette manière de voir. Il est possible, en somme, de créer des croyances artificiellement, et l'esprit est plus malléable qu'on ne le suppose. Mais il s'agit de savoir si l'on fera bien d'user de cette puissance.

Quel empire on peut, par des moyens appropriés, exercer sur la conscience d'autrui, c'est ce que l'expérience nous montre chaque jour.

Prenez l'homme à l'état d'enfant, enveloppez-le d'une atmosphère déterminée; ne luilaissez entre les mains que certains livres ; ne lui présentez les choses que sous un certain jour. Donnez-lui telles habitudes physiques et morales; faites-le d'ailleurs, réfléchir et raisonner, afin que ses connaissances et ses habitudes se traduisent en principes et en convictions : vous aurez ainsi modelé une conscience, vous lui aurez inculqué des idées qui feront corps avec elle et ne s'en pourront détacher.

Cette puissance est réelle, et nous en disposons. Mais elle a quelque chose d'effrayant, et il me semble qu'on doit se faire scrupule d'en user. On parle beaucoup aujourd'hui de suggestion; le mode d'influence dont il s'agit est une véritable suggestion, et une suggestion exercée sur un individu qui était sain de corps et d'esprit : une telle pratique est-elle irréprochable au point de vue moral? Oui, l'on peut à son gré, comme sur une table rase, inoprimer dans l'âme des caractères presque ineffaçables: mais quelle lourde responsabilité I

Vous connaissez les théories, certes paradoxales, du comte Tolstoï. Ce noble éducateur est effrayé à la pensée d'élever un enfant. Enseigner à cet être sans défense nos idées, nos principes, nos sciences, suivant des méthodes et dans un esprit que nous déterminons nousmêmes, n'est-ce pas entreprendre sur la liberté de l'enfant, risquer d'étouffer sa nature sous nos conventions, substituer enfin notre personnalité à la sienne? Pour oser une œuvre de si grave conséquence, quels sont nos titres ? Et Tolstoï se prend à douter ô^ l'existence du droit d'éducation; et il conclut en demandant que le régime de l'école soit Tordre libre et le libre mouvement des esprits vers l'instruclion.

OUESTIONS DE MORALE

Sans doute, Tolstoï pousse le scrupule trop loin, car la personnalité môme de Tenfant ne se réalise que si on la cultive; mais on a eu tort de railler son idée, qui est très élevée. Tolstoï a bien vu qu'une personne humaine est quelque chose de sacré, et que l'éducateur doit se borner k favoriser le développement normal de l'âme de l'enfant, sans jamais songer à faire de lui son œuvre et sa chose. Placer ix ce point de vue, nous nous refuserons à suggérer des croyances aux enfants que nous élevons, ainsi que nous en aurions la faculté.

Bien que notre pouvoir soit pluâ restreint vis-à-vis de l'homme fait, il existe encore; mais l'honnêteté veut de même Ejue nous nous interdisions d'en faire usage. D'ailleurs, que vaudraient des croyances inculquées du dehors? SeraicnL-elles véritablement rédemptrices et salutaires? Il est possible qu'elles réussissent à calmer le besoin de certitude de l'âme et à l'endormir dans l'insouciance ou le dédain pharisaïque; mais la feront-elles forte et bonne? Imposer des croyances aux autres, c'est une œuvre non seulement illégitime, mais peut-être moins efficace qu'on ne le ?uppo3e.

Enfin Jusque sur soi-même il semble qu'on puisse agir de telle sorte que l'on se donne volontairement telle ou telle croyance. On peut, par des pratiques appropriées, se mettre dans une voie aboutissant à l'état d'âme que l'on a en vue. De la volonté, grâce aux lois de l'habitude, la croyance s'insinue peu à-peu dans l'intelligence et dans le cœur.

Mais une âme droite, sincère et qui sait le prix de la vérité, voudra-t-elle ainsi se donner des croyances de parti pris, sans se demander si elles sont fondées en raison ? Sungeons que l'homme qui fait une telle entreprise commfince par se mentir à soi-même, et qu'ensuite il s*excilc à croire à son mensonge, à oublier qu'il en est l'auteur. Or, avons-nous le droit do traiter ainsi notre intelligence? Ne devons-nous pas la respecter, aussi bien

que l'intelligence de nos semblables? et ce respect luimême n*est-il pas une condition de notre dignité et de notre valeur morale? Si nous devions opter entre le repos sans la pensée et la pensée sans le repos, qui prouve que ce n'est pas cette dernière qu'il faudrait choisir?

Ainsi, ni Thygiène prescrite par les médecins du corps, ni les croyances prescrites par les médecins de l'âme, ne sont des remèdes suffisants contre le pessimisme. C'est que ni les premiers ni les seconds n'ont condescendu à examiner les raisons sur lesquelles se fonde cette doctrine. Ces raisons, nous les avons exposées en essayant de leur donner toute leur force. Voyons maintenant ce qu'elles valent.

Il n'est pas impossible, semble-t-il, de les ramener à Tunité. Au fond, le pessimisme tient à une certaine conception de la nature et de l'homme.

Il considère la nature comme composée de forces aveugles, qui agissent sans but, d'une manière purement mécanique. Tout être de la nature tend, d'après cette idée, à occuper le plus de place possible, sans qu'aucune puissance supérieure et sage lui assigne de limites en vue de l'existence et du développement des autres êtres. Nulle autre borne pour l'action d'une force, que l'action des autres forces existant dans le monde.

Analogue est la conception de la nature humaine. Cette nature est placée par le pessimiste dans une volonté sans règle et sans bornes, qui n'aspire qu'à se réaliser le plus possible, c'est-à-dire à s'étendre à l'infini, à jouir de tout ce qui peut tomber sous ses prises.

Parce qu'il ne voit dans la nature d'autre dieu que la force, le pessimiste la déclare indifî'érente et même hostile au bonheur de l'homme.

Parce qu'il fait de la seule volonté le fond de la nature humaine, le pessimiste juge l'homme irrémissiblement condamné à souffrir ; et il a raison à son point de vue. Voici une volonté qui, se jugeant souveraine et indépen-

dante, prétend réaliser sa souveraineté, c'est-à-dire posséder l'inlîni. Tout ce que le monde lui offre est fini : elle s'en dégoûte donc au moment même où elle s'en empare. Au fond, elle ne sait ce qu'elle veut, car l'intini, en ce monde, ne peut lui être donné; elle n'est, en réalité, que le désir d'autre chose, le besoin de ce qu'elle n'a pas, la soif de l'impossible. Dans ces conditions, il ne se peut pas qu'elle soit jamais satisfaite; ses victoires mêmes ne peuvent être que des déceptions.

Que faut-il penser de cette idée maîtresse du pessimisme ? Reconnaissons qu'elle n'est pas sans valeur. Qui n'a senti en lui-même ce besoin dé changement, cette incapacité où nous sommes d'être satisfaits du présent? Les choses les plus ardemment désirées ne perdent-elles pas de leur prix dés que nous les possédons? Le pays mystérieux qui, de loin, nous promettait des merveilles, n'est-il pas pareil aux autres, quand une fois nous le voyons de près? Et encore, qui peut affirmer, contre le pessimiste, que les forces de la nature sont intelligentes ou dirigées par une intelligence, qu'elles tendent à réaliser un ordre esthétique et moral? La science moderne ne repose-t-elle pas sur l'idée du mécanisme et de la causalité physique, comme lois fondamentales de la nature?

C'est vrai : mais est-ce bien là tout l'homme, et est-ce bien là toute la nature? Certes, nous constatons en nous un besoin inQni de changement; mais n'y a-t-il que cela? Dire que l'homme est une volonté, et rien autre chose, c'est dire qu'il ne reconnaît au-dessus de lui aucune règle, aucune autorité, aucun devoir. Or, en conscience, sommesnous sûrs que nous soyons ainsi nos maîtres, que nous ayons le droit de faire de notre volonté un usage quelconque, et que nous n'ayons d'autre destinée au monde que de nous affirmer, selon un barbarisme moderne, né apparemment de cette prétention même? A propos de la doctrine du devoir, quelques-uns ont dit: « Qu'en savent-ils?»

Mais n'est-ce pas surtout de ceux qui, niant le devoir, font l'homme indépendant et irresponsable, qu'il convient de dire : « Qu'en savent-ils? » En fait, la science proprement dite ne nous enseigne rien qui contredise la notion du devoir; et cette notion se maintient dans l'âme humaine, en dépit des réfutations habiles et des apologies souvent maladroites.

Il est plus difBcile de soumettre à l'examen Tîdée que se fait le pessimiste du caractère des forces naturelles. Nous ne pouvons pénétrer dans l'intérieur des choses et en saisir l'essence. Nous ne les connaissons que du dehors. Et, h les regarder sans idée préconçue, nous nous demandons certes de plus en plus si ce qu'elles présentent d'ordre et d'harmonie n'est pas comme négligeable en comparaison de ce qu'elles offrent d'incohérent et de mal venu; si cet ordre et cette harmonie eux-mêmes ne sont pas explicables par le seul jeu des forces mécaniques.

Et pourtant, comment se persuader que la nature n'est que matière et mouvement sans but? L'homme, dans un tel univers, n'apparaît-il pas comme un être extraordinnire et surnaturel? Ne serait-il pas, en tant qu'homme, isolé dans le monde, sans aucun lien, sans aucune parenté avec les autres êtres ? Si l'on en croit la doctrine de l'évolution, en si grand crédit aujourd'hui, l'homme est issu des espèces inférieures, il est le dernier produit d'un développement entièrement naturel. Mais s'il en est ainsi, il ne doit rien y avoir en lui qui soit entièrement étranger à la nature. Dès lors, pourquoi les forces naturelles ne seraient-elles pas gouvernées par quelque chose d'analogue à la règle qui dirige notre volonté? En fait, ces forces ont produit, dans le progrès des êtres depuis l'atome jusqu'à l'homme, une œuvre merveilleuse. Si l'intelligence n'a pas contribué à la création des êtres de la manière par trop simple que Ton admet d'ordinaire, qui peut affirmer qu'elle n'y ait pas contribué du tout ?

Or, si Ton reconnaît qu'il y a une règle pour notre volonté, et peut-être aussi une direction idéale pour les choses, le pessimisme n'a plus de raison d'être. En un tel monde notre effort n'est plus vain, nos bonnes actions ne sont plus illusoires. Chaque fois que j'ai observé la règle, j'ai fait quelque chose d'absolument bon, et je puis être satisfait. En même temps que j'ai agi dans le sens de ma destinée, je me suis mis, selon toute vraisemblance, en accord avec les choses elles-mêmes.

Tout ce que nous avons dit, au point de vue pessimiste, de l'inanité de la vie et du progrès, perd sa force au contact de l'idée du devoir. Le progrès moral nous apparaît maintenant comme possible, sans être pour cela fatal : il dépend de nous de soumettre notre volonté au devoir ou de la déclarer indépendante; et le progrès matériel, qui peut engendrer des conséquences si redoutables, est susceptible d'être borné à ses effets bienfaisants et salutaires, si notre volonté intervient pour le régler et le diriger d'après les idées morales. De même, la vie, de ce point de vue, prend un sens et une valeur certaine. C'est quand on veut vivre pour vivre, purement et simplement, que l'on finit par trouver que la vie n'a pas de sens. Mais quand on consent à chercher pour la vie une fin en dehors d'elle, et quand on place cette fin dans l'accomplissement du devoir, on conserve toujours une raison de vivre, car le devoir est toujours là.

Que dire enfin de la nature? Fût-elle réellement inerte, indifférente, composée uniquement de forces aveugles, il n'en serait pas moins possible de travailler au- bien de l'humanité. La nature serait comme une immense machine dont il s'agirait de détourner la force au profit du bien moral. Mais qui sait si l'apparition de l'homme n'a pas comme réalisé le vœu de la nature, et si les êtres qui nous entourent ne sont pas les ébauches de l'œuvre qui s'est si merveilleusement accomplie en nous? Nous ne savons pas,

au fond, si les choses n*ont pas avec nous une ressemblance, si elles ne tendent pas, elles aussi, vers les fins que nous dicte notre raison. Tout n'est donc pas évanoui, de ce beau monde antique où il faisait bon vivre. La lutte, la destruction, un peu de bien acheté par beaucoup de maux, c'est, hélas I le fait que nous avons sous les yeux. Mais sous cette triste réalité il y a peut-être une tendance meilleure, et une tendance appelée à se faire jour de plus en plus. Nous ne faisons pas seulement œuvre de poète et d'artiste, en considérant les choses par leur bon côté, en nous ingéniant à trouver en chacune d'elles quelque trace de beauté et de bonté : nous jugeons, en cela, la nature d'après ce qu'elle veut sans doute effectivement. Et celte pensée que l'idéal n'est pas un vain mot, qu'il est actif et qu'il pénètre secrètement les parties les plus matérielles de l'univers, nous réconcilie définitivement avec les choses et nous fait travailler à notre tâche, non seulement avec soumission, mais avec confiance et avec joie.

Est-ce à dire maintenant que nous allons nous établir dans le temple serein d'un optimisme tranquille et satisfait, pour qui le mal n'est rien que l'ombre qui fait ressortir la lumière ? Il ne faut pas, à ce point, faire fi du pessimisme. Il faut considérer, au contraire, que le mal n'est que trop réel, et que c'est égoïsme, ou lâcheté, ou bassesse, de le nier ou d'en prendre son parti. Le mal résulta, dans la nature et dans l'homme, de l'action de forces contraires au bien. C'est donc par la lutte, et non par l'abandon pur et simple au jeu des lois naturelles, que nous pouvons espérerde le réduire. La croyance réfléchie au bien est notre raison d'engager la lutte et notre soutien dans les épreuves. Voyant le mal et voulant le bien, nous nous consacrerons au soulagehient des misères huniÉLÎnes, avec sympathie, avec religion, sans dureté et sans morgue, comme sans tristesse et sans amertume. Notre optimisme sera donc avant tout la croyance qu'il

est beau et qu'il n'est pas vain de lutter contre les maux qui nous assiègent.

lin résumé, le pessimisme est vaincu chez un homme qui croit au devoir. De cette croyance découlent des idées et des sentiments qui mettent Tâme hors de son atteinte. Mais cette conclusion même nous montre ce qu'a de particulier le problème dont il s'agit. Nous n'en trouverons pas la solution dans l'expérience, dans la philosophie, dans les données de la science. Ce problème n'est pas semblable à ceux que la science étudie. Sans doute, il nous est imposé par la nature des choses; mais la solution ne nous sera pas donnée du dehors : elle ne peut venir que de nous.

Je me propose de rechercher quels sont les mobiles auxquels il convient de donner la préférence quand on exhorte la jeunesse à l'étude, quels sont, pour Técolier, les meilleurs ressorts du travail intellectuel. Je dois confesser que je ne vous apporte sur ce sujet rien de nouveau, rien de personnel. Était-ce une raison de ne le pas traiter? Je ne le pense pas.

11 s'agit ici d'une question pratique, aussi ancienne que la culture humaine. Or, en pareille matière, on doit se défier de Toriginalité, plutôt que des idées communes. Ce n'est pas nécessairement une marque d'erreur que de penser comme les autres. Vous connaissez le mot de Pascal sur les vérités morales : « On leur donne le nom de grandes, hautes, élevées, sublimes. Cela perd tout. Je voudrais les nommer basses, communes, familières. »

D'autre part, la simplicité de ces vérités n'empêche pas qu'il ne soit souvent utile de se les remettre en mémoire. Dans le domaine de l'action, savoir n'est rien, appliquer est tout. Or, pour qu'une connaissance se transforme en acte, il faut qu'elle dépasse la sphère de la mémoire et qu'elle s'incorpore à notre volonté. Le moyen d'obtenir un tel résultat, c^est de ne point laisser notre attention se détourner des vérités pratiques, comme de choses con-

nues et banales, mais de tenir ces vérités constamment présentes devant notre esprit, de les considérer sous des faces diverses, d'évoquer toutes les raisons, tous les exemples qui sont de nature à leur donner plus de valeur, plus de force et plus de vie. Il faut, disait Leibnitz, nous garder de répéter de bouche les maximes morales comme des perroquets, sans éprouver au dedans de nous un désir sérieux de les mettre en pratique. Et contre ce qu'il appelait le psittacisme, il recommandait l'observation de ce précepte : « Penses-y bien et souviens-toi. »

Cherchons dans cet esprit quelle réponse il convient de donner à la question : « Pourquoi étudions-nous ? »

Il y a un motif supérieur qui doit dominer tous nos actes, et notre vie intellectuelle comme notre vie morale : c'est ridée du devoir. Mais il ne nous est pas défendu, il est aussi légitime qu'efficace de chercher dans les dispositions et les tendances de l'homme un point d'appui pour la pratique du devoir. Le devoir, en effet, n'est pas contraire à notre nature : il nous commande seulement, avant de laisser agir nos énergies naturelles, de discerner et choisir les nieilleures.

Ce sont, à propos de Tétude et du travail intellectuel, ces principes d'action, distincts du devoir, mais susceptibles d'en favoriser l'accomplissement, que nous nous proposons de déterminer et d'analyser.

Les mobiles les plus apparents, ceux auxquels peut-être on fait le plus souvent appel dans les exhortations au travail, sont l'émulation, l'amour de la louange et l'utilité. Et ce sont là, incontestablement des mobiles d'une grande valeur.

En vain condamnerait-on l'émulation, et, après lui avoir

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parfois trop accordé, voudrait-on la proscrire de l'œuvre éducatrice. Elle à été en honneur de toute antiquité. Chez les Grecs, tout était objet de concours : les exercices pliysignes, les arts, la poésie. Les vainqueurs des jeux Olympiques étaient chantés par un Pindare, et leurs noms étaient gravés en lettres d'or sur des tables de marbre. C'est à l'ambition d'obtenir le premier prix que le monde doit les œuvres immortelles d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide. Ouvrez Quintilien : il fait à l'émulation la plus large part. Elle enflamme l'esprit, dit-il; elle inspire souvent plus d'ardeur pour l'étude que les exhortations des maîtres, la surveillance des pédagogues et les vœux des parents. Outre son efficacité de tout temps reconnue, Vémulation a un caractère qui lui assigne une singuliers valeur. Elle représente, dans l'école, la vie réelle : car la vie est essentiellement lutte, rivalité, concours. Or il faut le plus tôt possible initier les enfants aux conditions de la réalité.

Ainsi que l'émulation, l'amour de la louange est un mobile très puissant et très naturel. Combien les anciens nu Font-ils pas célébré ! « C'est, disait Cicéron, l'honneur qui nourrit les arts, et tout homme s'enflamme d'amour puur une étude qui promet de la gloire. »

Quant à l'utilité du travail intellectuel, on la proclame à l'envi, et c'est justice. Cette utilité revêt deux fo^meï^. L'étude nous initie à la science, laquelle procure à l'honi me l'empire sur la nature; c'est là l'utilité palpable par excellence. Il en est une autre moins visible, que les éru<litâ de la Renaissance ont bien discernée et définie : l'éLiiJe, disaient-ils, appliquée à de beaux modèles, orne res[iril ; elle le civilise, lui donne la politesse, développe en lui l'humanité. Les érudits allemands du siècle dernier uni été plus loin. Former un honnête homme, selon les idées françaises, ne leur suffit pas. Ils veulent que l'étude fa^si^L^ l'éducation intime de l'esprit, qu'elle le forme et le moulo

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en quelque sorte; car tel est le sens du mot allemand Bildung, imparfaitement traduit par notre mot culture. Quoi qu'il en soit, on est sûr d'être dans le vrai quand on fait ressortir aux yeux de la jeunesse l'utilité de l'étude.

Si légitimes et si efficaces que soient l'émulation, l'amour de la louange et la considération de l'utilité, ces motifs sont-ils suffisants et doivent-ils être placés au premier plan dans notre conscience ?

Ils ont en commun un caractère auquel il convient de prendre garde : ce sont des mobiles extrinsèques. Ils présentent l'étude non comme une fin, mais comme un moyen. Il nous invitent à nous y appliquer, non en vue d'elle-même, mais en vue des avantages qui s'y trouvent attachés. Dès lors, l'ardeur avec laquelle on se portera vers l'étude en vertu de ces mobiles ne sera nullement la mesure de l'amour que l'on aura pour le travail lui-même et pour les objets auxquels il se rapporte.

Vous étudiez pour avoir des succès ? Cela est bien. Mais si vous travaillez uniquement pour cette fin, les concours une fois terminés vous n'étudierez plus.

Vous étudiez pour vous faire une position ? Quoi de plus juste ? Mais, le but atteint, peut-être ne songerez-vous jamais à rouvrir vos livres.

Vous étudiez pour apprendre comment l'homme peut s'approprier les forces de la nature ? Mais, si l'étude n'a pas pour vous d'autre signification, vous vous renfermerez dans les connaissances techniques et perdrez le sens des recherches désintéressées.

Vous étudiez pour orner et former votre esprit? Mais, alors encore, vous n'aimez pas pour eux-mêmes les objets de vos études? C'est votre moi que vous prenez comme fin, c'est à votre plaisir ou à votre intérêt que vous rapportez les œuvres du génie. Vous refuserez donc de vous lier. Vous prendrez ou laisserez les livres selon vos caprices ou vos besoins.

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Et ainsi, ne jamais parler aux enfants que d'examens, de concours, d'honneurs et d'utilité, c*esL presque les détacher de l'étude, dans le temps qu*on les y astreint. Vous connaissez ce mot sévère d'un spirituel et profond penseur* : En France, « on prend le baccalauréat paur en finir avec les études. » Ce résultat serait difficilement évitable, si Ton ne voyait dans le travail intellectuel qu'une peine dont on attend le salaire.

Il est vrai, dira-t-on; mais l'appât d'une récompense ou d'un profit est encore le moyen le plus efficace que Ton ait trouvé de déterminer l'homme à faire un eflbrL II faut donner un attrait factice à ce qui manque d'attrait par soi-même.

Ainsi parlent beaucoup de personnes. Mais ne tranchentelles pas bien promptement la question de Tintéi et que l'étude peut présenter par elle-même ? Le travail demande un effort. Est-il donc pour cela une peine et un cîiàlîment?

Oublions un instant les préjugés et les phrases convenues. Mettons-nous en présence de la réalité* Cherchons quelle est, en face des grands objets de la littérature et de la science, l'impression naturelle de Tespril humain. Si cette impression était une inclination spontanée vers l'étude, le recours aux mobiles extrinsèques serait moins nécessaire qu'on ne le suppose.

Le premier sentiment qu'éveillent en nous les objets nouveaux qui nous sont offerts, c'est la curiosité. Cnci est vrai de l'enfant au moins autant que de l'homme. L enfant questionne à tout propos, et porte dans son regard vif et

1. Bers(yt, Conseils d' enseignement , de philosophie el de poUligue^ p. 14.

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mobile le désir qui le possède d*être éclairé sur tout ce qu'il aperçoit. Il est vrai que, parfois, Tenfant n'est pas plus tôt à Técole que sa curiosité s'éteint, son regard se ternit, sa physionomie devient morne. Ce qu'il avait d'esprit et de grâce disparait pour faire place à la gaucherie, à l'indifférence, à la paresse et à la lourdeur. Mais c'est là l'effet malheureux d'un enseignement sans vie, ce n'est pas la suite naturelle de l'initiation à l'étude.

Un récit du vieil Homère montre à quel point les Grecs considéraient le désir d'apprendre comme l'un des instincts les plus puissants de la nature humaine. Lorsque les sirènes, pour attirer Ulysse, cherchent les arguments les plus irrésistibles, ce qu'elles lui promettent, ce ne sont pas les mille formes du pkiisir, c'est la science : « Viens à nous, glorieux Ulysse I Jamais on ne passe outre sur un vaisseau, avant d'avoir ouï les doux chants qui s'échappent de nos lèvres ; ensuite on part transporté de joie et sachant bien plus de choses. Nous n'ignorons rien de ce que les Grecs et les Troyens ont souffert dans les vastes plaines d'ilion ; nous sommes instruites de tout ce qui arrive sur la terre fertile. » L'instinct de curiosité fut particulièrement fort chez les Grecs, ces représentants par excellence du génie humain dans l'antiquité. Il se manifeste chez l'homme, dès qu'on lui permet de suivre sa pente naturelle. Il se développe et s'étend en se satisfaisant.

Appuyons-nous donc tout d'abord, pour exciter les enfants à l'étude, sur ce précieux instinct. Gardons-nous de nous en passer ou de l'émousser. Grâce à lui, l'élève s'élance de lui-même dans la voie qu'il lui est enjoint de parcourir. L'homme doit conserver intact pendant toute sa vie cet ardent désir d'apprendre, qui est comme l'invitation de la nature à étudier.

Mais si ce mobile est puissant et légitime, il est clair qu'il ne peut suffire. La curiosité est une faculté vaga-

bonde et capricieuse, qui nous fait rechercher le nouvean^ U facile ou le piquant, de préférence au vrai, au grand et au beau véritable! Elle aime à butiner plus qu'à approfondir. Elle a, de la jeunesse, le charme et la légèret+5. C'est pourquoi elle a besoin d'être guidée. D'où lui viendra cette direction? La nature va-t-elle nous offrir d'autre& impressions, capables de déterminer comme il convient cette disposition première?

Les objets que l'on propose à notre étude ne sont pas les premiers venus. C'est ce que les lettres et les sciences renferment de plus grand. Ea face de cette grandeur, Timpression naturelle de l'âme est le respect.

Quelles sont en effet les conditions de ce sentiment? Pour qu'une chose soit respectable, il faut qu'elle fasée paraître une volonté soumise à une loi haute et sainte, et, à défaut d'un plein accomplissement de cette loi, un etlort désintéressé de l'agent pour se dépasser, pour tendre à l'idéal. Et pour qu'un être soit capable de respect, il faiii qu'il conçoive la grandeur spirituelle et sache s'incUner devant elle, il faut qu'il ait le sens religieux.

Or ces conditions se trouvent excellemment remplies quand l'enfant est mis en présence des chefs-d'œuvre de la pensée humaine.

Qu'est-ce, en effet, que la science et la littérature, sinon l'homme dépassant infiniment l'animalité où il a pris n;vi?* sance, et s'élevant au-dessus de lui-même en se subordonnant, en se vouant à l'idéal? Dans la science, l'homme s'humilie : il sacrifie ses imaginations, ses habitudes d'esprit, ses préjugés, ses désirs, à la recherche de ce que le^ choses sont en elles-mêmes. Dans les lettres, à vrai dircn l'homme se prend lui-même pour objet. Mais il ne s'enferm ^i

pas dans son individualité : c'est réternel, ou la beauté, ou la vie, ou le mystère, inhérents à la nature humaine, qu'il s'efforce de saisir et d'exprimer. L'activité littéraire cherche Dieu dans Tesprit, comme Tactivité scientifique le cherche dans les choses.

L'une et l'autre doivent donc nous inspirer du respect, si nous sommes capables de ce sentiment, si nous avons rinstinct religieux. Mais qui peut nier que l'enfant, livré à lui-même, n'ait conscience de sa faiblesse et de sa dépendance et ne soit disposé à rendre un culte à ce qu'il juge grand et bon?

Il est, à vrai dire, des théories qui tendent à détruire en nous le respect des grandes œuvres. On analyse le génie dans ses éléments et dans ses causes, et l'on essaye de prouver que l'apparition d'un grand homme n'est, au fond, qu'un accident fatal, une sorte de réussite, déterminée par un heureux concours de coïncidences dans les influences de milieu et d'hérédité. Mais peu nous importe le moyen qu'emploie la nature pour réaliser ses plus nobles créations. Les fleurs restent belles après qu'on les a ramenées à des substances chimiques. Qu'on explique le génie physiologiquement, il n'en continue pas moins à nous dépasser.

Cependant certains critiques surviennent qui nous disent : Pour comprendre l'écrivain, il faut avant tout étudier l'homme. Or l'homme est d'ordinaire un homme comme les autres : intéressé, vaniteux, jaloux, esclave des préjugés de sa caste et de son époque, charlatan parfois et souvent plagiaire. Par des accusations de ce genre, appuyées sur une érudition très étendue et très minutieuse, on entend nous détacher d'un respect qu'on taxe de superstition, et substituer, dans l'étude des œuvres littéraires, la science au sentiment.

Ne nou? laissons pas abuser par cette critique maligne. L'œuvre et l'auteur sont et doivent rester deux choses fort

distinctes. Certes, entre l'un et l'autre l'harmonie est possible. Le style, en particulier, peut n'être pas simplement de l'homme ; parfois il est l'homme même. Mais que de fois aussi il y a disproportion entre l'œuvre et l'individu I L'œuvre, n'en doutons pas , peut être supérieure alors que l'individu est vulgaire. Cela tient à ce qu'un auteur a nécessairement en vue de composer l'œuvre la plus belle, la plus haute possible. Il n'écrit pas pour lui-même, quoi qu'en disent parfois ceux qui se croient méconnus : il écrit pour l'humanité; et ce qu'il y a en lui de plus grand s'éveille à l'appel de ce lecteur idéal. Bien souvent l'individu n'est que le théâtre du génie qui travaille en lui et sans lui. Or c'est l'œuvre de ce génie que nous nous proposons d'étudier. Certes, nous demanderons à la biographie et à l'histoire tout ce qu'elles peuvent nous fournir de secours pour la bien comprendre ; mais ensuite, nous la considérerons en elle-même, abstraction faite de la personnalité de l'auteur.

Ainsi, spontanément, l'homme éprouve, en face des monuments de la littérature et des conquêtes de la science, un sentiment de respect. Ce sentiment est-il bon et salutaire? Dôît-on l'entretenir et le cultiver?

Il peut sembler qu'une telle disposition n'est guère conforme aux idées modernes. Depuis la Renaissance, depuis Bacon et Descartes, la superstition de l'autorité a disparu. La libre critique n'est-elle pas plus glorieuse et féconde que le respect?

Certes, le respect est un sentiment délicat qu'il convient de réserver pour ce qui est vraiment grand et noble ; et c'est un sentiment réfléchi, qui ne doit pas dégénérer en aveugle superstition. Mais quand nous étudions des chefs-d'œuvre éprouvés, nous ne pouvons que gagner à nous incliner devant leur grandeur, et à y chercher avant tout ce qui en fait des monuments delà puissance de l'esprit humain. Une fois pénétrés par le respect, nous

84 ouESTiœ^s d'éducation

pourrons sans danger nous livrer à la critique la plus minutieuse. D'abord les chefs-d'œuvre supportent une telle critique ; ensuite, là même où nous trouverons le génie en défaut, nous n'aurons plus désormais la tentation de nous targuer de nos découvertes, et de supputer victorieusement les fautes d'un Corneille contre notre syntaxe. Modeste et sincère, la critique nous instruira sans nous fausser le jugement.

Ce sentiment de respect, qui est naturel et salutaire, peut-il être pour l'étude un mobile efficace?

Au premier abord, il semble qu'il nous tienne surtout à distance, qu'il nous éloigne des maîtres par la conscience de notre immense infériorité. Aussi a-t-on parfois proposé de mettre les enfants en commerce avec ks auteurs secondaires, avant de les initier à la lecture des plus grands.

Mais le respect ne nous dispose pas seulem^at à la réserve. C'est un sentiment complexe, où il entre de Fattrait en même temps que de la crainte. On redoute, mais on désire la présence de celui qu'on respecte. C'est déjà souhaiter un commerce plus intime avec les objets de nos études que de ressentir pour eux du respect.

En fait, les grandes créations de la littérature et de la science ne nous inspirent pas seulement du respect; et ce sentiment austère est le prélude d'une émotion plus douce. A mesure que nous nous approchons des chefs-d'œuvre et que nous en acquérons une connaissance plus précise, nous nous apercevons qu'ils ne sont pas seulement grands, mais beaux, et qu'ils répondent aux plus vives aspirations de notre âme. Dès lors, au respect succède l'admiration, et à l'admiration l'amour. C'est la marche naturelle de

rame en présence des choses qui lui apparaissent comme excellentes.

Qui peut douter que les objets de nos études, envisagés sous leur vrai jour, ne soient au plus haut point admirables et aimables? Je ne parle pas des résultats pratiques des sciences, dont la beauté frappe tous les yeux; je ne parle . même pas des hautes théories qui excitent à un si haut degré Tenthousiasme des savants. Mais les choses scolaires proprement dites, les éléments de la grammaire ou du calcul, la résurrection du passé par l'histoire, le ra^pport de l'homme à la terre que nous explique la géographie, toutes ces connaissances, même sous leur forme la plus humble, enferment dans quelques symboles très simples une telle somme d'efforts, de découvertes, d'inventions, dldées, de conquêtes sur la nature et de moyens de perfectionnement pour l'humanité, qu'elles doivent ravir, comme des merveilles, celui-là naêmequi ne fait qu'en entrevoir la portée, ^alphabet passe px^ur une chose abstraite et ennuyeuse. Mais qu'y a-t-il de plus admirable que de réussir à noter sur le papier, avec vingt-cinq caractères, tous les mots, c'est-à-dire toutes les idées et toutes les choses? Le résultat est si étonnant, qu'il a suggéré, semble-t-il, dans la. science de la nature elle-même, l'une des hypothèses les plus hardies et les plus fécondes. On sait que de profonds philosophes de l'antiquité, Démocrite et Épieure, expliquèrent par de petits corps, identiques en nature et ne différant que par la forme, l'infinie diversité de qualités quêtait paraître le monde qui nous entoure. Et cette ingénieuse hypothèse se retrouve aujourd'hui dans la chimie atomique. Or, selon Lucrèce, la pensée de l'alphabet aurait été présente à l'esprit des fondateurs de l'atomisme, et aurait été l'origine de leur invention. C'est une merveille encore que la numération, qui, avec quelques signes et quelques mots, permet de classer et nommer tous les nombres possibles, et fait tenir un infini dans l'in-

86 QUESTIONS d'Éducation

telligence d'un enfant. Et ces créations ne sont pas seulement admirables, elles sont aimables, parce qu'elles sont Toeuvre de l'esprit humain, qui s'y manifeste dans sa splendeur et sa libéralité. Livré à son impression naturelle, l'homme aime la science, comme l'objet idéal dont la possession comblera les désirs confus de son intelligence.

Plus directement encore sommes-nous en communion avec l'esprit qui vit et s'exprime dans les œuvres littéraires. Qu'ils soient voisins ou éloignés de nous, ce sont des hommies qui nous y confient leurs douleurs et leurs joies, leurs sentiments sur la vie et sur le monde. Cette conversation mystérieuse avec les grands génies des temps l^es plus reculés a un charme étrange et pénétrant ; et, loin de trouver ces anciens barbares et grossiers, nous sommes étonnés, à mesure que nous apprenons à les connaître, de voir à quel point ils avaient des sentiments analogues aux nôtres. Faites lire Homère à un enfant qui ne se doute pas que c'est là une matière à versions grecques et à pensums, et vous serez frappé de l'attrait qu'aura pour lui cette lecture, de la vivacité avec laquelle il prendra parti pour ou contre les héros du poème. Il en sera de même des tragédies de Corneille et des chefs-d'œuvre classiques en général. Le simple et le grand, fussent-ils antiques, sont plus voisins d'une âme naïve que le faux et le compliqué, pour modernes qu'ils soient. Mais partout où s'est épanché le cœur humain, partout où s'est traduite avec force et beauté l'émotion d'un homme, à notre tour nous sommes émus et nous aimons; nous aimons le frère dont nous pénétrons l'âme, et qui d'avance nous a compris nous-mêmes. Le grand poète s'est donné, et le don de soi appelle la réciprocité.

On objectera que l'admiration et même l'amour peuvent n'être que des jouissances d'amateur, des sensations fines de dilettante. Ce seraient, à ce compte, des sentiment distingués peut-être, mais en définitive vaniteux et égoïstes.

Il en serait ainsi, en effet, si l'admiration et J*amour n'étaient précédés et comme sanctifiés par le respect. Épris de notre sensibilité aristocratique et tout entiers au plaisir d'analyser nos impressions subtiles, nous mettrions un Homère ou un Corneille au service de notrepetite person* nalité. Le respect prévient cette aberration. Il abat en nous la personnalité et l'orgueil. C'est pourquoi il doit précéder l'amour. Il faut s'être purifié pour avoir le droit de s'approcher de l'autel : il faut avoir dépouillé Tégoïsme pour communier avec l'idéal.

L'admiration et l'amour, venant ainsi à leur rang, Bont des mobiles très efficaces. L'amour tend à l'uni un des âmes. Si donc nous aimons telle science, telle œuvre littéraire, nous ne nous contenterons pas d'en prendre cette demi-connaissance qui n'empêche pas que l'objet ne nous demeure étranger. Nous voudrons approfondir et faire nôtre la pensée qui a touché notre âme, et nous travaillerons à faire passer dans notre substance les plus beaux fruits du génie humain.

Acepointdevue, nous trouveronsun charme etuïie vertu singulières à deux pratiques parfois dédaignées : la leclure àhautevoix et la coutume d'apprendre par cœur. Cehii qui aime un auteur, notamment un poète, veut se représenter l'œuvre qu'il a sous les yeux telle qu'elle s'anima sous les regards épris de son créateur. Or, pour lui restituer ainsi la réalité et la vie, quel meilleur moyen que la lecture à haute voix? Grâce à l'ébranlement que les sons d'une voix émue produisent dans tout l'organisme, l'imagination modèle et ressuscite les ombres indécises qui dorment dana les livres. Et quand on a pu s'assimiler le chef-dœuvre par la mémoire, quelle joie. n'est-ce pas de pouvoir révoquer à tout moment, de le posséder comme le sage antique possédait sa fortune, placée toute dans les biens intérieurs, et de se fondre avec cette âme à qui la beauté divine s'est révélée !

88 QUESTIONS d'Éducation

Or, à mesure qu'on lit et relH les chefs-d'œuvre, à mesure on y di'couvre des aspects nouveaux; et, les comprenant mieux, on les aime davantage. Il y a une réciprocité d'ac- Uoii entre l'amour et la connaissance; c'est pourquoi Tadmi rat ion, et l'amour qui en est le terme, sont des mobiles d'une puissance toujours croissante.

Cependant, nous devons reconnaître que, déterrmné par ces seuls mobiles, l'esprit ne retirerait pas encore de TéLiide tous les fruits qu'on en doit attendre. Si le respect risquait de le laisser froid et timide, l'admiration et Ta* mour pourraient le maintenir dans un état de contenaplalian purement passive. Or notre destinée n'est pas de nous abîmer dans l'extase, mais d'agir. Comment s'opérera le passage de la contemplation à l'action ?

11 fî*est pas nécessaire de forcer la nature par des artifices pour qu'elle aille vers la fin que la raison lui assigne. U 51S1ÏR de lui laisser suivre son cours. Gomme le respect enferme une secrète et craintive aspiration vers l'amour, aingi T amour, sans le savoir, tend à imiter et à créer.

Cel instinct se manifeste chez l'enfant dès l'éveil de l'inlelligence. Voyez-le au milieu de ses jouets: ceux qui l'intéressent le plus sont ceux qu'il peut démonter et reconstituer, qui lui donnent occasion d'agir. Les jouets de Nuietsil^erg, si renommés, consistent principalement en r<idin ii(ms des objets dont se servent les grandes personnes : c'est donc que les enfants se plaisent surtout à imiter et rc|}r<^duire ce qu'ils nous voient faire. Dès que l'enfant c<>mnjeiice à étudier, si son instinct n'est pas contrarié, il vûudrn. enseigner à son tour ce qu'il vient d'apprendre; souveiil même il voudra enseigner suivant une méthode ih soji Invention. L'un des jeux favoris des petites filles

LES MOBILES DE l'ÉTUDE 80

est de faire la classe à leurs poupées. Quels sont les enfants qui, sentant les beautés d'une grande œuvre poétique ou artistique, n'aient rêvé de devenir, eux aussi, des poètes au des artistes?

Et malgré les déconvenues que lui apporte Texpérience, Thomme conserve cette disposition. Il sent eu eiïet que c'est par Taction qu'il se réalise lui-même, et cela d'autant plus que son action se règle sur un idéal plus élevé.

Que cet instinct soit bon et salutaire, c'est ce qui n'est pas douteux, s'il est vrai que les progrès de l'esprit humain ne se sont pas faits par l'action fatale des forces extérieures, mais par une série de créations, toujours préparées par l'imitation. Mais pour que les œuvres de Thomme soient belles et viables, il faut que le respect etTad mi ration des grandes choses précèdent le déploiement de ractivité productrice. Celui qui veut créer, comme un dieu, sans modèle, n'exprimera dans ses œuvres que sa ch+ ti%"e personnalité. Il se contentera à peu de frais, ne so comparant pas; et lors même qu'il travaillerait avec zèle, il n'acquerra qu'une frivole virtuosité. Pour faire de grandes choses, il faut joindre à l'intelligence et au travail un idéal trùs haut situé. Or, grâce au respect et à l'amour, chacun de nous participe à la vie etàla puissance du génie lui-même. Dans l'âme qui a passé par les initiations nécessaires, le dieu descend et renouvelle son œuvre créatrice.

Si l'on y fait appel à l'heure et après la préparation convenables, l'instinct d'imitation et de production sera la plus féconde des excitations à l'étude. Car pour être en mesure de reproduire les choses, il faut en avoir une connaissance bien plus profonde que pour se borner à 1^*3 décrire ou à en jouir. Celui qui voudra imiter lui modèle l'analysera, le décomposera minutieusement, cherchera à découvrir les lois et les méthodes suivant lesquelles ce modèle a été créé. Dès lors ce ne sera pas simplement une con* naissance plus étendue qu'obtiendra le disciple devenu

90 QUESTIONS d'Éducation

rémule du maître, ce sera une connaissance d'une autre nature. 11 démêlera la genèse même des choses, il les connaîtra dans leur origine. Or, être en possession des méthodes d'invention d'une science, s'être approprié ce qui peut être transmissible des procédés du génie, est évidemment la plus haute récompense que nous puissions espérer de notre travail.

En résumé, les divers mobiles extrinsèques dont on se contente parfois pour déterminer les enfants à étudier sont loin d'être les seuls qui s'offrent à l'éducateur. Il est des mobiles intrinsèques qui sont à la fois très naturels, très légitimes et très efficaces. Tels sont le désir desavoir, la disposition au respect, à l'admiration, à l'amour, l'instinct d'imitation et de production. Avant d'étudier en vue des avantages qu'on lui propose , l'homme veut étudier en vertu de sa constitution intellectuelle et morale ellemême.

S'il en est ainsi, il est clair que c'est tout d'abord à ces heureux penchants qu'il convient de s'adresser. Ce qui est vrai de l'humanité doit l'être de nos élèves, appelés à devenir des hommes. C'est avec le sentiment joyeux du déploiement de son être que l'humanité a créé les sciences, les lettres et les arts; ce ne peut être pour l'enfant une tâche pénible que d'être initié à cette création. Renonçons donc à cette idée, que les enfants ne peuvent s'intéresser qu'aux récompenses ou aux louanges, ou aux avantages divers que notre pédagogie leur propose. Admettons qu'ils peuvent s'intéresser aux choses elles-mêmes, et ils s'y intéresseront.

On se demandera pourtant si toutes les études que l'on exige de l'enfant sont de nature à être ainsi aimées de lui,

LES MOBILES DE l'ÉTLDE 91

et si plusieurs ne sont pas à la fois très néceaBaires et 1rs arides.

A dire le vrai, s'il existe des études qui, malgré tous nos efforts pour en dégager Télément humain ot aimable^ demeurent tristes et rebutantes, on peut se dii mander si elles ont en réalité une vertu éducatrice, et si elles sont bien àleur place dans renseignement classique. Quelle est en définitive notre mission? Créer, d*iiprès l'idée de la nature humaine, des intelligences et des caraeléres. Or la joie est le signe auquel on reconnaît que les activités de rame sont dirigées vers leur fin naturelle.

Au reste, en faisant ressortir ]a puissance des mobiles intrinsèques, nous n'avons pas songé à éliminer les autres. Tout au contraire, nous les maintenons d'autant plus soigneusement qu'ils paraissent plus légitimes et d un effet meilleur, du moment qu'on les subordonne aux sentiment:^ et aux tendances désintéressés. L'émulation perd de son acuité et devient une lutte généreuse che:^ ceux qu'anime avant tout le désir d'apprendre et de bien faire. La louange n'est plus une satisfaction de vanité qu'on tache de se procurer par tous les moyens, quand on sait qu'une seule chose a du prix, le vrai savoir; mais elle demeure un encouragement précieux. Enfin le souci de i utilité, commandé par les conditions de la vie, laisse il l'ùme toute sa noblesse, quand on estime que les profits que nous relirons de l'étude doivent eux-mêmes être consacrés au développement de la science, des lettres et des idée:5 généreuses qui sont l'honneur de Thumanîté-

On objectera encore qu'ainsi rattachée aux impulsions naturelles de Tâme, l'étude perd son caractère sérieux et se confond avec le jeu. Demander que l'enfant soit mû par l'admiration et l'amour, n'est-ce pas revenir à la théorie du travail attrayant ?

Il serait fâcheux qu'il en ft\t ainsi; car cette tliéorie est certainement fausse et dangereuse. Elle débute par un

92 QUESTIONS d'Éducation

mensonge ; et, si elle réussit, elle énerve Fâme ; si, ce qui est plus probable, elle échoue, elle détruit la confiance de l'enfant envers le maître.

Mais, sans ramener en aucune façon le travail au jeu, ne peut-on se demander si l'opposition que nous établissons souvent entre le jeu et le travail est naturelle et vraie? Nous la trouvons professée par les Romains, peuple ^sérieux, sans doute, mais brutal et grossier dans ses jeux, comme il était dur et tendu dans la pratique du devoir. D'un côté contrainte violente, de l'autre relâchement sans frein. Est-ce là l'idéal de la vie humaine? Les Grecs ne concevaient pas ainsi le jeu et le travail. Les jeux, chez eux, étaient réglés et nobles, le travail conservait de l'aisance et de la grâce. Travail et jeu n'étaient que l'alternance d'exercice de nos diverses facultés.

Pour nous, tout en reconnaissant plus expressément que les Grecs la nécessité de l'idée de devoir, peut-être feronsnous bien de préférer leur conception de la vie à celle des Romains. Pourquoi le travail s'opposerait-il au jeu? L'un est-il moins indispensable que l'autre? Et ne sufïit-il pas qu'il y ait différence, faut-il qu'il y ait absolu contraste, pour que l'un repose de l'autre? La liberté sans règle que l'on réclame pour le jeu n'a de prétexte que dans la gène que l'on croit être inséparable du travail. Combien est-il plus beau et plus vrai, en ce qui concerne le régime de l'école, devoir dans ce que l'on nomme jeu l'exercice d'une partie de nos facultés, principalement de nos facultés physiques; et dans ce qu'on appelle travail, l'exercice d'une autre partie, principalement de nos facultés intellectuelles! Or l'un et l'autre veut être à la fois libre et réglé. Dans l'un comme dans l'autre doit se retrouver cet accord delà spontanéité et de la mesure, qui est la grâce et la perfection.

Enfin, on dira peut-être que l'étude telle que nous la comprenons rend le maître moins nécessaire. Mais la vraie

LES MOBILES DE l'ÉTLDE 03

mission du maître n'est-elle pas d'apprendre aux élèves à se passer de lui? Il vient un moment, dans les familles, oui les parents, après avoir, pendant de longues années ^ fait leur bonheur du soin de kur^ enfants^ leur disent, non sans un serrement de cœur : « L'œuvre d& votre éducation est achevée, volez désormais de vos propres ailes, w De même, le maître qui remplit bien sa lï\che apprend aux enfants à se suffire, à devenir des hommes. Lui aussi, l'œuvre achevée, il dit à ses élèves, non sans l^ist^i^SL^ mais avec la satisfaction du devoir utilement accompli : « Allez, mes amis, vous n*avez plus besoin de moi, »

Entre les diiTérenta moyens d'enseignement et d'éduca- Uon, Tun des plus efficaces me paraît cire la lecUireSt haute voix. Votre expérience, sur ce point, serait-elle en désaccord avec la mienne ? Pour moi* quand je repasse mes souvenirs scolaires, je trouve au nombre dea plus vifs ceux que m'a laissés telle lecture faîte, aux heures perdues, par un professeur habile à bien lire. Et n'ot»servon3-nous pas, chaque jour, FelFet de la diction sur les hommes? Sans parler du Iheàlre, combien le débit d*un discours n en augmente-t-ii pas reffel?Ne remarquez-voua pas comme^ en rendant compte d'une pièce d'éloquence^ on prend toujours soin de mentionner de quelle manière elle a été dite?

De tout temps les éducateurs ont compris J'importance de la lecture à haute voix. A Athènes, le premier maître de l'enfant était le grammatiste, lequel avait pour mission principale de lui faire étudier les poètes. Lentement et en cadence, it déclamait, phrase par phrase, un morceau d'Homère ou d'Hésiode, et les élèves répétaient. Dans les églises chrétiennes, la lecture publique des textes sacrés fut

1, Ouvrages à consulter : Diderot, Parado3:e sur te comédien; Legouvé, rArl de la lecture; Dupoiit-Vernon , do la Comédie frattçaidc^ CA rt de liien dire ; Scoppa, Traité t/t? ht pot^^^ie italienne ritpportée à ia poéjiie française; Quiche rat, Tnfite de versification fran- \;uise; liecq ét^. Fouquières, Traita général di^ verni ficat ton /^ançaise ; Robert (le Sou 2 fi, Du Rythtne paéllque ,■ Clair TUseuFi Mode&te& Qbser^ Miioiis sur Vart de versifier; Eugèue d'Eicbtbal, Bu Rythme dans la versification française; 1\ Réguler, ts Tartii/fe des comédiens {{%d^); L* Favre, Traité de diction.

de tout temps une des parties essentielles du culte. Quelle ne devait pas être rémotion des premiers chrétiens entendant lire, sur un ton de pieuse émotionTles lettres de saint Paul? Et plus que jamais Timportancede la lecture li haute voix est reconnue aujourd'iiui par Jcs éducateurs. J*ai eu occasion de constater queUe place tient cet exercice dans les écoles allemandes : cette place, h Técole des fUlea en particulier, est peut-être la première. It s^agit d'exciter dans les esprits, par le prestige de la diction et Thabile choix des textes, avecle sentiment du beau et rintelligencc des auteurs, le sentiment natioïial.

Chez nous-mêmes, de longue date, Tadministration^ les maîtres et les publicistcs les plus éminents unissent leurs efforts pour développer à Fécote le culte de la lecture. VA H a été dit et fait tant de belles choses à cet é^ard, que je me prends à douter de Tintcrêt que peut offrir pour vous le présent entretien. Je songe en particulier à une conférence deM""® Cécile Gay sur la diction, à une leçon faite, ici même, par M. Léon Robert, sur la lecture expliquée, à plusieurs articles de M.Steeg.à ratmospliêre même dans laquelle vous vivez ici, et je m'aperçois que je n'ai rien à vous dire qui ne vous ait été enseigné excellemment par la théorie et par Texemple. Que si pourtant je vous amène à réfléchir une fois do plus par vous-mêmes sur ce sujet tant de fois traité, j'aurai contribué à développer en vous, avec une conviction raisonnée, une habitude et une dispo* sition d'esprit, ce qui, dans une matière d'ordre pratique, ne peut être estimé à trop haut prix.

Je me propose d'attirer votre attention surles deux points suivants :

En quoi consiste le pouvoir de la lecture tx haute voix?

Comment faut-il lire pour que ce pouvoir se manifeste?

96 QUESTIONS d'Éducation

La lecture donne la vie au discours. Dans ce mot est contenue la réponse h notre première question. Mais qu'estce que cette vie? Quel est le sens de cette métaphore?

Un passage de Platon vient ici à mon secours. Vers la fin du Phèdre, comparant le discours écrit à la peinture, Platon s'exprime ainsi : « Il en est de l'écriture comme de la peinture. Les productions de cette dernière semblent vivantes; mais interrogez-les -.elles gardent gravement le silence. De même les discours écrits : à les entendre, vous croyez qu'ils pensent; mais si vous leur demandez quelque explication sur le sujet qu'ils traitent, ils vous répondent toujours la même chose... Qu'un discours jécrit se voiemépriséouinsultéinjustement, ila toujours besoin du secours de son père. Par lui-même il est incapable de repousser les attaques et de se défendre. » Qu'est-ce à dire, sinon que l'auteur ne couche sur le papier que les résultats derniers de ses réflexions? Il garde en son esprit la multitude de faits, d'idées, de raisonnements, d'essais et de vérifications qui l'a conduit à ces résultats. C'est pourquoi flotte et s'agite, autour de chaque pensée rendue par récriture, tout un cortège invisible de pensées accessoires et explicatrices. Ce cortège, le discours écrit, à lui seul, ne l'évoquera pas. Mais il appartient à la voix humaine de le susciter dans l'esprit des auditeurs. Les mille nuances de la parole sont comne autant d'éclaircissements, qui aident à saisir l'origine et la liaison des idées, les oppositions et les rapprochements, la physionomie propre des objets, le terme où s'achemine la pensée. C'est le travail même auquel s'est livré l'écrivain qui se renouvelle dans l'esprit du lecteur et des auditeurs ; c'est l'intelligence, endormie dans son enveloppe matérielle, qui se réveille et de nouveau l'anime.

LA LECTURE A HAUTE YôlH l) i

Tel est le premier effet de la lectiint k hauLe voix : elb est un procéfli^ très sûr et Ircs pinssaiU pour faire comprendre le texte avec précision et profondeur.

Mais elle va plus loin. Considérez Taclion directe do la parole. 11 y a dans la voix humaine un je ne sais quoi qui se communique à Ihomme, et latteint au plus profond de son être. C'est quelque chose comme ce qu'on appelle en physique les vJltratioQS synchrones. Lecteur et auditeurs vibrent àTunis^nu; même Témotion de l'un eet renforcée par celle des autres, et réciproquement. Or, c'est sous l'influence de Te^prit dont on évoque Fûeuvre que ce phénomène se produit. C'est lui qui maintenant vit en eux^ c'est son amour de la vérité et de la beauté, source secrète de ses pensées * qui se propage dans Tame de ses fidèles. Et ainsi le lecteur ne fait passeidement comprendre, il fait aimer l'auteur. Au son de sa voix, le lan^^age écrit perd ce qu'il a d'opaque et de matériel, devient pur symbole, se lajsse de plus en plus pénétrer par les âmes qui se cherchent, et fmalemcnt n'est plus que le trait d'union de ces âmes elles-mêmes,

Dann rjehi die Seehnkrafi dîr auf,

Wie spncht ein Geist zum, andern GeisL

Ces paroles de Faust se réalisent. Tandis que s'ébranle l'organisme, les portes de 1 ame s'ouvrent toutes grandes^ et c'est maintenant un esprit qui parle à un esprit.

Ainsi la lecture à haute voix fait comprendre et sentir avec une vivacité singulière* Mais com|>rendre et sentir avec force, c'estdéjà presque vouloir; et vouloir sérieusement, c'est commencer d'agir. Si les œuvres qu'on lit devant nous émanent de génies supérieur.^, ce ne sera rien de moins qu'une disposition à nous dépar^ser nous-mêmes, à nous hausser jiisqu'à ces génies dans nos pensées et dans nos actions, que ta lecture à haute voix suscitera en nous.

98 0UESTlO?fS d'éducattoîî

Mai 3 pour produire de tels effets^ comment la lecture doit-elle être pratiquée? *

Un homme très distii^ué, aussi fin artiste que profond mathématicien^ me disait un jour : « Il ny a qu'une manière de hien tire, c'est de lire sans aucune expression. Prononcez ndète ment et correctement ce qu'il y a dans le texte, et laissez- moi animer ce dtscourâ à ma guise en ma propre imagination. Dans vos eiïorta pour interpréter rauteurje ne puis voir qu'une indiscrète prétention à vous interposer entre lui et moi- » C'est dans une pensée voisine de cellelà que des poètes très pénétrés de l'inviolabilité de Fart fondèrent, il y a quelques années, un théâtre de marionnettes. De tels acteurs, au moins, ne tenteraient pas de se substituer àlauleur,

Si plausible qu'apparaisse la thèse de mon ami quand elle est soutenue par lui, je crois que, pour qui cesse d'être sous le charme de ses explications, elle redevient uq gros paradoxe. Lire sans expression, en fait, ce n'est pas présenter le texte tout nu et prêt h recevoir un vêtement quelconque, c^est lire avec une expression fausse et nuire à rintelligcnce du teste. C*est, en outre, pour la plupart des auditoires, rendre le discours monotone et ennuyeux. Or, il est inadmissible que telaoit le devoir du lecteur- Enfînj on nous demande ici une chose qui, en réalité, n'est pas en notre pouvoir* Il estimpos'sible à qui sent vivement de no rien mettre de son émotion dans sa voix et dans son accent* Pour vous obéir, le lecteur devra se faire une violence ([ui achèvera de donner à son débit quelque chose de factice et de faux.

Gardons-nous toutefois d'e'cartcr purement et simplement le paradoxe de mon ami. D'abord il est bien vraî que

ipv-

le premier point, c'est de lire ce qu'il y a dans le texte, tout ce qui s*y trouve et rien que ce qui s'y trouve. Le conseil est trivial, il n'est pas inutile- Soit légèreté ou habitude de se contenter de Ti peu près, soit défaut de souplesse, soit -préoccupation de Reflet, bien des personnes altèrent plus ou moins le texte, sans songer que Texactitude est la probité du lecteur, et que les autres qualités n^ontle droit de se produire que si celle-li est présente.

Mais ce n'est pas tout. Notre maltiématîcien poète nous rappelle avec humour l'un des principes dont nous devons le plus nous pénétrer : Timpertinence qu'il y a, chez le lecteur, à détourner sur lui Tattentïon, qui ne doit aller qu à ce qu'il lit. Je ne sais sî, même au théâtre, les acteurs ont bien le droit de nous faire admirer comme personnelle l'interprétation qu'ils donnent des œuvres qui leur sont confiées, et de se faire applaudir pour euxmêmes. Mais en tout cas il est interdit à l'éducateur de chercher dans laccomplissement de sa tàehe loecasion -d'un succès pour sa personne* Il na pas réussi, it a échoué, si de sa lecture Timpression principale qui se dégage pour les élèves est Tadmiration de son talent.

Nous ne devons même pas lire dans le même esprit qu'un homme du monde, qui se propose surtout d*auiu&er et de distraire ses auditeurs. Les grandes pensées, le beau langage, ne sont pas pour nous un instrument de plaisir, même distingué. Ce que nous avons en vue, c'est de nous élever, en participant à la vie supérieure dont le gcnie a eu le privilège. Le lecteur ici n'a pas à se distinguer des auditeurs et à s'en faire applaudir ou remercier. Il doit è'effacer devant l'auteur et se borner .^ en être l organe. Il est avec ses auditeurs sur le pied d'égalité, et c'est son abnégation même qui assure son action.

S'il en est ainsi, le problème que nous nous sommes posé ne laisse pas que d*être embarrassant. D'une part il faut lire avec expression^ mettre du sien par conséquent dans

100 otTESTiONS d'Éducation

sa manîâre de lire ; d'autre part, il faut s'effacer et faire entrer les auditeurs ea communication directe avec l'auteur. Comment ces deux conditions sont-elles conciliables?

Ce qu'on doit d'abord souhaiter chez le lecteur, semble* t*il, cGét qu1l sente ce qu'il lit, qu'il aime pour faire aimer*

Mais ici encore nous rencontrons un paradoxe célèbre, celui de Diderot. Le comédien, dit le brillant critique, ne doit avoir aucune sensibilité, mais beaucoup de jugement elde pénétration. Il doit être comme un spectateur froid et tranquille de lui-même. Il doit avoir l'art de tout imiter sans rien éprouver*

Je ne sais si, même en ce qui concerne les comédiens, la théorie est vraie sans restriction; mais pour nous, qui voulons élever les Ames et non briller, elle est certainement inadmissible. Nous n*avôns le droit de provoquer tel ou tel sentiment que si nous l'éprouvons nous-mêmes. Se croire au-dessus de l'émotion que commandent les grandes choses, alors que l'on a pour mission de l'inspirer, est une aUitude qui ne convient pas à l'éducateur. Ajoutons que Taitilice est une méthode bien dangereuse. Le jour ou les élèves le surprennent, ils perdent envers leur maître cette confiance et cet abandon qui sont la condition de l'inlluence.

11 y a pourtant quelque chose de considérable à retenir du célèbre Paradoxe sur le comédien : c'est que, ni pour exprimer ce qu'on sent, ni même pour sentir, on ne peut s'en tenir à la nalure brute. Il est certain qu'il faut être naturel, mats tout ce qui est dans la nature n'est pas «aïureL L'affectation eJle-même est dans la nature. Le natiirelîmplique un choix entre les mouvements de la nature : • c'ef^t la ?pontanf-ité et la simplicité dans la manifestation de 1a vraie nature de l'homme, c'est-à-dire de la raison et de rhonnêtelé. Par suite, le naturel est le résultat d'un concours de la nalure et du jugement.

En ce qui concerne la manière de rendre les sentiments, les psychologues établissent que nulle expression, si primitive et spontanée qu'on la suppose, n'est purement automatique, mais qu'il y entre nécessairement une part de choix et de volonté. A plus forte raison devons^nous faire acte de jugement et de réflexion, si nous voulons trouver l'expression juste de sentiments parfois très complexes et délicats»

Maisilyaplus : le sentiment lui-même risque de s'égarer, s'iln'est guidé parla raison. La sincérité, qui en est laqualité première, ne se trouve pas dans la nature pure et simple. Autrement, rien ne serait plus sincère que l'impulsion aveugle et la passion. Il faut, pour avoir le droit de se dire sincère, mettre, en conscience^ ses pensées et ses sentiments d'accord avec l'idéal de vérité et de bonté que l'on porte en soi : ce qui ne se peut sans étude.

Et puis, ce n'est pas tout de se persuader qu'on doit s'identifier avec l'auteur. Il y a ici bien des cas à distinguer. Si je lis un poènae de Lamartine, c'est en effet la personnalité réelle ou idéale de l'auteur qui est l'âme du discours. Mais dans une poésie dramatique, comme celle de Corneille ou de Molière, c'est avec les personnages du drame lui-même que je dois m'identifîer. Si je lis un dialogue placé dans une Épitre, comme le dialogue de Cinéas et de Pyrrhus dans la première Épître de Boileau, je dois faire ressortir l'intention de l'auteur plus que l'individualité des personnages, lesquels ici ne sont que des symboles. Si je lis une fable de la Fontaine, ce poète étrange, qui se propose, dit-il, de répandre dans les âmes les semences de la vertu, mais qui va à son but par le chemin des écoliers, s'amusant de tout ce qu'il rencontre et plus d'une fois oubliant d'arriver; pour qui la morale, la vie, le monde, la nature, ont peut-être été par-dessus tout l'occasion de déployer un art exquis de peintre, d'auteur dramatique, d'humoriste et d'écrivain, le point de vue au-

102 QUESTIONS d'Éducation

quel je dois me placer ne laisse pas que d'appeler un délicat examen.

Mais le lecteur ne se borne pas à manifester son sentiment, il veut rendre la vie à ce qu'il lit. Sur quels principes doit-il s'appuyer pour y réussir?

Dans notre siècle d'érudition, on se persuade volontiers que la mission propre de l'interprète est de replacer les choses (dans leur milieu et de leur restituer exactement leur physionomie historique. En consultant les documents nous pouvons reconstituer avec une fidélité de plus en plus grande les sentiments, les habitudes d'esprit, les allures, le ton et jusqu'au parler de nos aïeux ; nous pouvons nous donner la sensation de ce que fut le passé; Le lecteur habile me doit, semble-t-il, cette sensation : j'attends de lui qu'il me fasse voir la Chimène de 1636.

Est-il vrai que telle soit la fin à poursuivre ? Je ne parle pas du labeur énorme qu'exigera la moindre lecture, si l'on veut que les hommes et les choses y ressuscitent, dans tous les détails, avec leur physionomie historique ; que de fois, avec toute la science du monde, on sera obligé de confesser son impuissance I Je ne parle pas de la difficulté qu'il y aura souvent à passionner son auditoire pour des reconstitutions qui intéressent surtout les érudits. Mais il semble que replonger entièrement dans le passé un Corneille ou un Molière, et se refuser à voir en eux autre chose qu'un produit du milieu où ils ont vécu, c'est leur faire tort et les trahir. Les grands hommes travaillent pour l'éternité. C'est les yeux fixés sur l'avenir, sur l'idée de la perfection absolue, qu'ils conçoivent et qu'ils produisent. Serait-il donc vrai que tous leurs efi*orts ont été vains, et que, comme le premier venu, ils tiennent tout entiers dans le point de l'espace et du temps où fut enfermée leur vie matérielle ?

A l'opposé de cette théorie, nous trouvons celle que professent souvent les hommes de théâtre. 11 faut, disent-ils,

rajeunir les personnages des ouvrages anciens ^ el les habiller»à la mode d aujourd'hui : c'est Je moyen de les rendre intéressants pour notre public, c'cM le moyen de donner carrière à loriginalité des interprètes-

Nul doute que cette méthode ne présente des avantages. Shakespeare francisé d'après le goût du xviii* siècle a pu trouver accès auprès des contemporains de Voltaire. Aujourd'hui même, sous un déguisement japonais, il est

♦ applaudi h Yédo. Et Von pourrait soutenir la thèse en question par des raisons philosophiques, en disant que, puisqu'une œuvre classique est de tous les temps et que le vague el Tindéterminé ne sont que de froides abstractions, il est très légitime de représenter successivement

I «les types classiques sous la forme que chaque siècle leur donne dans la vie réelle.

Mais nous ne pouvons, au point de vue de Téducaleur où nous sommes ici place's^ nous ranger à celte manière de voir. Exciter rintérêt h tout prix ne saurait nous convenir, et les plus iugénieux raisonnements ne nous masqueront point ce qu'il y a d'arbitraire et de faux dans îa transformation d'Alcesle en un homme du xix" siècle.

Nous cherchons la vérité et rien autre chose. Or le principe qui doit nous guider, c'est le caractère double que présentent d'ordinaire les œuvrer éminentes ; d'une part elles sont de leur temps, d'autre part elles sont de tous les temps- Et leur caractère historique est le cadre dans

• lequel s'est produit leur caractère humain. Nous nous efforcerons de faire r£ssortir ces deux éléments, en leur donnant leur valeur respective. Dans Thonime aux rubans verts, nous montrerons le conflit éternel de la sincérité et de la vie sociale.

C'est ainsi que, non content de communiquer son sentiment personnel, le lecteur verra et fera voir sous leur jour propre et véritable les objets conçus par Técrivain.

Un troisième moyen s'ofTre à lui de captiver ses audi-

104 QUESTIONS d'Éducation

leurs : c'est de s'adresser à leurs sens en même temps qu'à leur cœur et à leur intelligence, et de les charmer par la musique du langage. Il ne faut pas oublier que les langues furent faites tout d'abord pour être pariées. On a écrit la langue parlée avant de parler la langue écrite. Sans doute, les langues classiques anciennes possédaient plus que les nôtres cette propriété de séduire l'oreille pendant que des idées sont offertes à l'intelligence. Ce serait pourtant une erreur de croire que nos langues n'ont plus» rien de commun avec la musique. Le français, en parti culier, a une harmonie spéciale à laquelle îes étrangers sont très sensibles et que noos aurions grand tort de négliger. Il n'a pas la sonorité et l'éclat, non plus que la mollesse et la grâce languissante de l'italien. Il ne fait p^ mugir le vent, gronder le tonnerre, résonner le cliquetis des armes, comme l'allemand. Il exprime les choses avec discrétion, il évite tout appel aux sens et à l'imagination, qui serait de nature à obscurcir la clarté de l'entendement. Dans ces limites pourtant, que de variété, quel nombre infini de nuances, que d'indications fines et suggestives I Peut-on confondre l'accent énergique du vers :

Rome, l'unique objet de mon ressentiment,

avec la note mélancoliq*ue de la plainte de Phèdre :

Ah ! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts !

Le caractère de la musique propre à la langue fran- ' çaise, c'est la finesse dans la mesure. La mélodie y est enfermée dans une gamme restreinte, sans pour cela être uniforme. L'accent tonique y est marqué très légèrement, au point d'échapper parfois aux oreilles étrangères. Les nombreuses différences de quantité doivent être obtenues sans jamais atteindre à l'extrême brièveté ni à l'extrême longueur de certaines syllabes anglaises ou allemandes. Le rythme n'est pas absent, mais il est souple et léger,

LA LECTURE A UAUTE VOIX iÔ3

et marque surtout le mouvement de Ja pensée. Un distingué professeur allemand me disait qu'il comparaît volontiers le rythme de la langue allemande à une série de coups de marteau frappés sur une enclume, et le rythme de la langue française aux ondulations d'un champ de blés mûrs, L/un des traîtB caractéristiques du français, c'est r.existence de ce qu*on appelle Ve muet. En réalité, cet e n'est presque jamais muet, sauf devant une voyelle; il n'est que sourd, et sa sonorité voilée contribue beaucoup à la grAce sobre de la langue française. Voltaire en a bien compris le charme, lorsqu'il a dit que les désinences féminines laissent dans Toreille un son qui subsiste encore après le mot prononcé, comme un clavecin résonne quand les doigts n'en frappent plus les touches. Et certes nos écrivains se rendent compte que, malgré les apparences, ils ont entre les mains l'un des plus délicats instruments de musique qui soient au monde. Voyez-les travailler. Ils parlent leurs phrases tandis qu*ils les écrivent ; le nombre musical leur est l'accompagnement et comme le symbole de Tordre logique. C'est pourquoi ces phrases ne sont vraiment réalisées dans les esprits que quand elles sont dîtes, quand elles sont perçues avec Tharmonie qui en est une partie intégrante.

A ces observations générales, il convient de joindre quelques préceptes techniques,

La qualité de la voix est d'une grande importance» Elle doit se produire avec aisance, plénitude et sonorité. Au tant que possible, il faut lire debout, ou appuyé en arriére sur le dossier de sa chaise, donner à sa voix Tampleur qu'elle com|:iorle, sans la forcer, et obtenir un timbre net, riche, moelleux et agréable, 11 est étrange k quel point

lOl) QUESTIONS d'éducation

le charme de la voix s'insinue dans Tàme des auditeurs, et la dispose à recevoir les idées. L'une des parties essentielles de la diction est Tart de respirer. Il faut que la respiration soit libre, suffisamment fre'quente, douce et imperceptible.

Vient en second lieu la prononciation. On sait combien elle peut servir ou nuire. Maintes fois un vice de prononciation a compromis l'effet du plus beau discours. L'identité ou la différence de prononciation a sur les relations des hommes une réelle influence, souvent sans proportion avec la valeur effective de ce caractère. D'une manière générale, la prononciation indique le milieu où l'on a vécu et l'éducation que l'on a reçue; elle prévient pour ou contre vous les personnes qui ne vous connaissent pas. Il faut donc s'efforcer d'avoir une prononciation claire, correcte et élégante. L'élément le plus important est l'articulation, car la consonne est l'âme du mot; c'est elle qui subsiste à travers ses évolutions. Aussi le sténographe n'écrit-il le plus souvent que les consonnes. Qui les perçoit nettement supplée aisément le reste.

Le troisième point est le groupement convenable et la mise en relief proportionnelle des différentes parties du discours.

Il faut d'abord réunir ce qui doit être ensemble, séparer ce qui représente des pensées distinctes. La continuité doit alterner à propos et harmonieusement avec la discontinuité. Les arrêts importants sont marqués par la ponctuation, et c'est une règle fondamentale de l'observer exactement. Ponctuer et soutenir sa voix, disait M. Got, sont les deux conditions premières d'une bonne lecture. Maintes fois un signe de ponctuation remplace une conjonction, indique un rapport de coordination ou de subordination. Quelle imprudence de refuser la main que nous offre l'auteur lui-même pour nous diriger à travers ses développements! Les auteurs dramatiques, en particulier,

calculent attentivement le moindre détail de ponctuation. Cela est très sensible chez Molière; et sea indications ont d'autant plus de prix qu il joint à cet égard Texpérience du comédien à la science théorique de récrivais.

Ponctuer, toutefois ^ ne suffit pas. Il faut^ en outre, marquer les rapports de valeur des parties entre elles, depuis l'élément jusqu'au tout. Dans un mot, les difTé rentes syllabes gravitent autour de Tune d'elles; une phrase est suspendue à un ou plusieurs mots, un paragraphe à une phrase, un discours à quelques idées génératrices, 11 faut, entre les différentes pièces du discours, établir des plans^ comme dans un tableau. Que, par un débit approprié, certaines parties s enlèvent en pleine lumière sur un fond gris ou moins distinct. En général, un morceau de littérature est un organisme ou les parties, tout en ayant leur vie propre, sont subordonnées au tout. 11 faut faire voir cette subordination, et éviter de donner aux détails une valeur qui masque l'ensemble. Si vous lisez une fable de la Fontaine, peigne/ curieusement le héron au long bec ou Je bûcheron courbé sous le faix, puisque aussi bien l'auteur se plaît à faire de chaque objet, pris en lui-même, un portrait achevé; n'oubliez pas cependant de faire saisir l'unité' et le sens général de la composition. Une manière large et simple est d'ordinaire supérieure à un souci inquiet des détails et à Ja préoccupation de faire un sortâi chaque mot. Il y a des parties qu'il faut dire d'un ton uniforme pour faire ressortir le mol qui en jaillit :

Puisqu'il faut être grand pour mourir, je me lèvet

Le dernier ordre de prescriptions concerne Ja musique du langage.

Il faut trouver F intonation juste, la varier avec convenance, mesure et naturel^ préférer le plus souvent un récitatif très simple, presque uniforme, aux écarts de la musique propr^.lnent dite.

108 QUESTIONS d'Éducation

Le mouvement sera de môme, en général, calme et mesuré, plutôt lent. Rien ne paraît long comme un discours dêJ>ité trop vite.

tin [in, il convient de rythmer ce qu'on lit. Non seulement il y a dans une phrase des parties qui se répondent, une alternance de saillies et de dépressions; mais un ensemble tel qu'un discours ou un acte de drame est rythmé comme une composition musicale. Ce caractère se rencontre surtout chez les écrivains qui ont un sens vif du théâLre, tels que Molière. L'interprète habile sait couper une longue scène en membres symétriques, aller, d'un mouvement ascensionnel, vers le point culminant, faire éclater le mot décisif, puis ménager un temps d'arrêt pour reprendre ensuite d'un ton calme, et commencer un nouveau développement rythmique. Le rythme est la loi de k vie. Appliqué à la diction, il saisit et entraine les auditeurs. 11 leur fait vivre ce qu'ils entendent.

De ces observations, soit générales, soit techniques, il résulte qu'on ne peut lire à haute voix sans avoir préparé sa lecture. La lecture improvisée, disait un jour M. Gol à ses élèves, c'est le clair de lune du discours. Il voulait dire» je suppose, que, dans la lecture improvisée, les choses ne reçoivent qu'une lumière douteuse, manquent de relief et n'apparaissent pas à leur plan.

Non seulement il faut se préparer, mais il faut préparer les auditeurs. Nous donnerons, avant de commencer, toutes les explications nécessaires, puis nous lirons sans interruption. Le commentaire intercalé vient rompre le charme. Quand le texte veut être expliqué par le menu, f]iie la séance d'explication soit suivie d'une lecture faite d*un trait.

Il convient enfin que nous notions le signe auquel le lecleur reconnaîtra qu'il réussit. Ce signe est le silence de Taudiloire. Si le silence et l'immobilité ne sont pas absuluï^i le lecteur doit se dire qu'il pèche par quelque en-

droit, et tâcher de se corriger. Le mouvemenh el le fji'uîL résultent d*une dispersion de Tactivité, qui n'a pas Heu chez les personnes vraiment attentives.

Là manière délire le vers français réclamerait un examen spécial. Nous nous bornerons à quelques indications.

Il est certain d'abord qu'il ne faut pas lire les vers comme la prose. Puisque dans les vers il y a un rytlime et des rimes, dit excellemment M. Legouvé, il faut faire sentir le rythme et les rimes. Certaines moditications de prononciation peuvent à cet égard être nécessaires. Accordons-les de bonne grâce à Tauteur, qui les attend de nous, et ne transformons pas ses vers en une prose mal venue. Le plaisir de découvrir une sorte de chant rlans la simple parole vaut bien ce léger sacrifice.

Gardons-nous, toutefois, quand nous lisons des vers français, de faire entendre une mélopée exagr^^ée et contraire au génie de notre langue. Il n'est pas douteux que, chez nous, la prose et les vers ne diffèrent moina entre eux que chez les anciens et même chez la plupart des peuples modernes. De bonne heure nos poètes ont cherché à réaliser le charme du vers sans renoncer à aucune des qualités souveraines de notre prose : il en csL résulté, pour notre poésie, un rapport spécial avec la pro&e, que le lecteur n'a pas le droit de méconnaître. Il faut que^ dans la manière de faire sentir le vers, il s'inspire scrupuleusement et exclusivement du génie propre de la pocsie française.

Pour savoir comment on doit lire le vers français^ il faut d'abord se demander sur quel principe il repose. La question ne laisse pas que d'être embarrassante.

110 QUESTIONS d'Éducation

Selon certaines personnes, le vers français est, au fond, composé de mesures musicales, de noires et de croches, et repose sur la quantité et sur la durée. La seule différence, c'est que les rapports, qui, en musique, sont exacts et précis, ne sont ici qu'approximatifs et comportent une grande latitude.

Contre cette théorie nous remarquerons qu'en musique on peut toujours remplacer une noire par deux croches et qu'on ne peut jamais, dans le vers français, remplacer une syllabe par deux syllabes. Que si l'on essaye de scander le vers français d'après le principe de la durée, on est à chaque instant arrêté par des difficultés insolubles. On ne s'en tire que par des inventions arbitraires. Enfin, si Ton dit les vers d'après ce principe, on les rapproche de la musique d'une façon exagérée et désagréable. Que deviendrait Thémistiche :

Va, cours, vole et nous venge I

réduit en mesures musicales?

D'autres veulent que le vers français repose sur l'accent tonique, et contienne un nombre déterminé de syllabes accentuées, réparties selon &es règles dans l'ensemble du vers. Ainsi la constitution normale de l'alexandrin serait une série de quatre anapestes toniques; l'accent à la sixième et à la douzième syllabe serait seul obligatoire. A l'appui de ce système, Quicherat disait que, toutes les poésies étrangères reposant sur certaines conditions d'accent, il est infiniment probable, à priori, que la poésie française, leur sœur et leur contemporaine, n'a pu adopter un autre principe.

Mais cet argument à priori ne peut nous convaincre. Nous trouvons au contraire que l'accent tonique, bien moins marqué en français que dans les autres langues, n'y offrirait pas, comme dans plusieurs d'entre elles, une base suffisante à la versification. Dans les langues bh le

LA LECTURE A HAUTE VOIX Hi

vers repose sur Taccent, comme Tallemand, on peut ajouter ou retrancher des syllabes sans détruire le vers : il n*en est pas de même en français. Déplus, et comme* d^ins le système de la quantité, on est arrêté à chaque pas quand on 'veut scander les vers d'après Taccent. Combien y a-t-il d'accents dans l'hémistiche :

Va, cours, vole et nous venge... 1

Quatre, apparemment : c'est un ou deux de trop. Et ne gâterait-on pas ce vers de Vigny :

Dieu I que le son du cor est triste au fond des bois,

si Ton accentuait quelque mot en outre de Bietff irhte et hoiSf si par exemple on accentuait cor?

Lus selon le principe de l'accent, les vers franrais perdent leur grâce et leur souplesse. Il faut leur laisser lenr liberté d'allure.

Le vers français repose sur le compte des syllabes et sur la rime. Il doit être construit de telle sorte que l'auditeur, tandis qu'il l'entend, fasse le compte des syllabes avec facilité, agrément et variété. Pour guider riuivlitenr dans ce travail, le versificateur aà sa disposition In quantité, l'accent tonique, les arrêts commandés par le sen;;. la rime et la césure. Le retour de la rime à un mompnl plus ou moins prévu ajoute un plaisir plus spécialomcnl, sensible au plaisir de composer dans son imagifiilion, suivant des rapports harmonieux et divers, un nombre total déterminé.

De cette définition du vers français résultent plusieurs conséquences intéressantes.

D'abord il faut prononcer, si doucement que ce .^oit, les e qu'on appelle muets. Nous avons vu que, même diins la prose, ils ne sont pas complètement muets : à plus forte raison dans les vers. J'ai entendu prononcer le français par des étrangers qui croyaient que les e muets ne se [►ronon-

il2 QUESTIONS d'Éducation

cent pas du tout. Ils disaient : « Souviens-toi d' c* qu' j' V dis. » Ce qui est absurde pour la prose ne saurait faire loi pour lapoe'sie.

Qu'on ne dise pas non plus que, dans les vers, la manière de prononcer les e muets consiste à allonger la voyelle précédente, à dire par exemple :

Qu*eir mêm' sur soi renvers* ses murailles,

de manière à conserver la durée, alors qu'on diminue le nombre des syllabes. Personne, en fait, ne prononce ainsi. Cette manière de traîner sur certaines syllabes est contraire à Tallure vive de la langue française.

En revanche, quel charme n'a pas Ye muet, discrètement indiqué, dans des vers tels que celui-ci :

Dans l'ombre de la nuit cache bien ton départi

En ce qui concerne la rime, il faut distinguer entre le vers classique et le vers moderne.

Dans le vers classique, la règle, c'est que « la rime est une esclave et ne doit qu'obéir ». Il faut donc se garder de la mettre trop en relief. Le sens, d'ailleurs, suspendu en général à la fin du vers, la laisse aisément percevoir.

Dans le vers moderne, elle a souvent plus d'importance. La division métrique étant plus variée, la rime doit contribuer pour une plus forte part à faire sentir le vers. Pour qu'elle soit plus remarquée, on la fait plus riche. Et comme, dès lors, elle tire principalement à elle l'attention de l'oreille, il est logique de lui confier l'idée centrale de la proposition. Les rôles, finalement, sont retournés. C'est au son de la rime que se lèvent et s'avancent les autres mots du vers. Le lecteur I9, fera donc ressortir, comme un accord autour duquel se joue une mélodie. Toutefois, il se gardera de lui donner une valeur telle que les auditeurs, étonnés de sa richesse etde sa rareté, oublient d'entendre le sens de la phraf?e.

Il nousresteaconsidererraccent.il est de trois sortes : tonique, rythmique, oratoire. Comment concilier ces trois accents?

Un célèbre écrivain travaillait sous cette idée que, dans toute phrase bien conçue, la perfection durylhme répond nécessairement à la perfection de la pensée. Cest ik un rêve d'artiste. En réalité, il n*y a aucune harmonie préétablie entre la forme et le fond ; et il n'arrive que trop souvent. que l'expression immédiate et adéquate d*une pensée juste et claire en elle-même n'offre à roreille qu'une cacophonie intolérable. Nul ne peut échapper à cette condition, elles poètes les mieux doués, les artistes les plus habiles, ne peuvent que dissimuler plus ou moins heureusement cette divergence radicale, sans réussir h la faire disparaître.

Il faut donc le plus souvent s'abstenir de donner à chacun des trois accents toute la,force qu'il comporterait, pris en lui-même. Il faut se résigner à un compromis, où chacun d'eux n'est marqué que dans la mesure où il laisse subsister les autres. La langue française se prête d'ailleurs? mieux que la plupart à ce compromis. Comme l'accent tonique y est faible, il se laisse volontiers dominer par l'accent oratoire. Si dans le vers :

Et ce fer, que mon bras ne peut plus soutenir,

j'appuie sur les mots ce et mon, Taccent tonique des autres mots ne vient pas rivaliser avec ces accents requis par le sens.

La concihation de l'accent oratoire avec l'accent rytiimique est chose plus délicate. Dans le vers classique , des mesures assez sévères ont été prises pour que 1 accent rythmique fût toujours respecté : c'est l'obligation de Thémistiche et l'interdiction de l'enjambement. Le lecteur ne doit pas être trop esclave de ces règles. Elles Turent nécessaires au début pour permettre à une oreille novice de

114 QUESTIONS d'éducation

compter aisément douze syllabes. Mais les poèjtes n'ont fjas tardé à les interpréter d'une façon large. Quand Ftacine écrit :

Me voici donc tremblante et seule devant toi,

il est clair que le vers est coupé après donc et après seule; il n y a nul arrêt après tremblante. Pour une oreille exercée t il est rare que le respect scrupuleux de l'accent oratoire ne produise pas, chez nos classiques, un accent rythmique très naturel et très agréable.

Les modernes ont été plus loin. Tout en contirtuant en général à voir dans l'alexandrin de Boileau le vers type, ils admettent de très fréquentes et très hardies infractions aux règles traditionnelles. Cette extension de la liberté du poctc est très légitime. A mesure que l'oreille est plus exercée, elle a moins besoin de points d'arrêt fixes pour foire le compte des douze syllabes. Il lui plaît d'essayer de Combinaisons nouvelles. Nous suivrons donc le poète romantique dans son effort pour assouplir le rythme et le rapprocher indéfiniment du mouvement oratoire. Nous ne résisterons qu'au moment où il nous deviendra décidément impossible de nous retrouver dans notre calcul, tout en respectant le sens. De tels vers peuvent être lus comme de la prose : ils n'en diffèrent que par des contorsions et par des rimes malencontreuses.

Ainsi le vers français, bien lu, sera très musical. Il offrira à l'oreille des timbres variés et agréables, une marche ingénieusement réglée qui, à sa manière, rappelle une suite de mesures, des rythmes de plusieurs sortes, qui conservent de la symétrie à travers leur souplesse cl leur liberté.

Ce serait errer toutefois que de le rapprocher étroitement de la musique proprement dite. L'effet qu'obtient le LNïinpositeur en mettant les vers en musique n'est nullement celui où doit tendre le lecteur, de si loin que ce soit.

LA LECTURE A UAUTE VOIX il->

Car la poésie, si elle est belle, y perd toujours de àon prix. Il faut souscrire à la parole de Lamartine : « De beaux vers portent en eux-mêmes leur mélodie. »

Arrivé au terme de cette conférence, je me demande si, à mesure que nous avancions, nous n'avons pas dévié, au point de nous trouver maintenant en opposition avec notre principe. Nous voulions que la lecture k haute voix fût proprement une communication établie nntre Tàme de Fauteur et celles des auditeurs; et vuici que nous nous complaisons à chercher les moyens de charmer l'oreille par la parole considérée au point de vue physique. La parole mèrite-t-elle un pareil cirlto? Le Faust de Goethe, lisant dans le livre saint, qaVil entreprend de traduire en toute conscience : « Au commencement était la parole, » se refuse à écrire ce qu'il lit : « Je ne puis, dit-il, mettre si haut la parole. Avant elle, il y a la pensée, et avant la pensée la force, eL avant la force l'action. » N'y a-t-il rien de fondé dans la scrupule de Faust?

Il faut, à ce sujet, faire une distinction.

Non, la parole ne mérite pas qu'on la cultive, si par ce mot on entend la forme recherchée pour elle-même, se suffisant, et ne voyant dans l'idée qu'un prétexle à ^e produire. Le culte d'une telle parole, c'est l'art potir Tari, c'est le dilettantisme. Tout homme qui croit à. la vérité s'en gardera comme d'une idolâtrie.

Mais le dilettantisme fait tort à la parole. Dans la réalité, la forme et le fond sont inséparables. La pensée est imparfaite tant qu'elle n'a pas trouvé l'expression qui ^(tulù la rend communicable ; qui pense, en effet, sinon pour communiquer sa pensée? Réciproquement, le principal charme

116 QUESTIONS d'Éducation

do la parole lui vient de la perfection avec laquelle, phénomène sensible, elle produit l'invisible et le fait voir. On admire que ceci puisse coïncider avec cela , le matériel avec le spirituel.

A propos de cette parole pleine et vivante, la seule qui sOit ce r^ii'clLe doit être, Faust aurait pu écrire sans crainte qu^au coiiHnifncement elle était; car en vérité, sous ses espèces nuUùrielles, elle porte en elle et l'intelligence, et la force, ol Taclion.

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