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L ERE SANS VIOLENCE

vant lequel cette évolution s'est déroulée jusqu'à notre époque, et celui, tout différent, par lequel elle achève de 5'accomplir.

Quant à la part d'utopie que contient l'idée pacifique, elle se définit par ce simple mot : abolition de la violence.

Il convient donc de se demander si, en prononçant une parole semblable, nous sommes, ou non, dans les limites de l'utopie admissible, de l'utopie saine et féconde, de celle qui n'est que le prolongement — non poussé trop loin — des faits observés.

Aux débuts de l'humanité, la violence était le seul aspect que pussent revêtir les rapports entre hommes — tout au plus la mère et son nourrisson présentaient-ils, au milieu de la brutalité générale, l'exception d'un instinct opposé, gage de la soHdarité future. A cela, quoi d'étonnant? Quand deux chiens affamés trouvent un os, ils se le disputent à coups de dents, et le vainqueur, c'est-àdire celui des deux qui a le moins souffert dans la lutte, garde toute la proie pour lui seul. Si ces chiens avaient je ne dirai pas des cerveaux d'hommes, car c'est à peine si les hommes commencent à valoir mieux, mais s'ils avaient le cerveau fait comme l'auront les hommes futurs, ils comprendraient qu'ils feraient mieux de se partager cet os, et, une fois réconfortés, de s'en aller ensemble à la recherche de quelque nouvelle pitance. Or, si je vous ai dit à l'instant que c'est à peine si nous commençons à valoir mieux que ces chiens, il est certain que nos premiers aïeux ne valaient absolument pas mieux : le plus fort tuait le plus faible pour lui arracher ce que celui-ci avait pu se procurer. El, si le plus faible ne possédait même pas quelque proie qui pût lui servir de rançon, le plus fort le tuait pour le manger ; on peut même supposer que c'est de cette dernière manière — par l'anthropophagie — qu'ont

débuté les relations entre humains. Si pessimiste que l'on soit, on sera bien obligé de convenir que nous avons accompli quelques progrès par rapport à la moralité générale de l'homme des cavernes.

Eh bien, notre utopie consiste à croire, et à croire fermement que ce progrès réalisé — progrès déjà bien considérable, quoi que prétendent les esprits chagrins — n'est qu'un premier pas de parcouru sur une route indéfiniment longue. Elle consiste à déclarer que, puisque la moralité des hommes est allée sans cesse en s'améliorant — bien entendu, sauf d'inévitables régressions momentanées, simples oscillations de la courbe du progrès — elle continuera de s'améliorer encore. En un mot, en face des gens qui disent que les hommes se battront toujours parce qu'ils se sont toujours battus, nous nous bornons à avancer qu'il est peu probable qu'une évolution, qui dure depuis des milliers de siècles, se soit brusquement arrêtée en l'an de grâce '1900. Franchement, une telle assertion n'est pas bien audacieuse !

Mais pour qu'une utopie — c'est-à-dire, en somme, une hypothèse sociologique — soit admissible, il ne suffît pas qu'elle ne soit point déraisonnable en soi : il faut encore qu'elle soit réalisable dans un laps de temps qui ne soit pas démesuré. 11 est évident qu'une utopie, exagérément extériorisée dans le temps, perd toute attache avec la réalité et ne saurait avoir aucune portée pratique ; elle relève de la poésie, et non plus de la sociologie.

Mais, ici encore, l'utopie pacifique n'est nullement en défaut, quoi qu'on en puisse penser à première vue. Elle repose en effet sur ce fait d'observation que, grâce aux mille progrès accomplis depuis l'invention de l'imprimerie jusqu'à notre époque, dont les découvertes si surprenantes ne marquent encore que le début de l'ère du

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machinisme, le mouvement général de la civilisation est un mouvement rapidement accéléré. Sans doute, le chemin qui nous reste à parcourir dans la voie de la pacification est bien long ; et l'homme pacifique difTèrera peutêtre de nous autant, sinon plus, que nous ne différons de l'homme des cavernes ; mais tous les agents de l'évolution pacificatrice se sont transformés et ne cessent de se transformer encore dans le sens d'une action de plus en plus énergique, de plus en plus rapide, et c'est à une vitesse de plus en plus grande que l'humanité franchit les dernières étapes qui la séparent du but.

C'est là un ordre d'idée sur lequel je reviendrai tout à l'heure. Il me suffit d'indiquer, pour le moment, que nous ne négligeons nullement cette considération essentielle du temps nécessaire à la réalisation de notre idée, et que notre utopie est donc bien une de ces hypothèses légitimes et bienfaisantes dont je parlais en commençant; car elle a ses racines dans les faits existants, et loin de s'écarter brusquement et exagérément de ces faits, elle se borne à en prolonger la trajectoire dans des limites qui n'ont rien que de raisonnable.

On nous objecte couramment que la réalisation de l'idée pacifique implique une « transformation radicale de la nature humaine », c'est-à-dire qu'elle est subordonnée à une condition indispensable,... mais irréalisable.

Une transformation de la nature humaine, c'est là un bien gros mot. Encore faudrait-il, avant de l'employer, le préciser quelque peu. Pour ma part, j'avoue que je ne sais pas du tout ce que c'est que la nature humaine. Ou plutôt, il me semble qu'il a déjà existé sur terre une quantité de natures humaines différentes, autant de natures humaines qu'il y a eu d'hommes, si l'on prend le mot dans un sens individuel, et autant qu'il a existé de

tribus, de peuplades el de nations, si on lui donne un sens collectif. 11 y a eu la nature humaine de l'anthropoïde primitif — un être assez peu sympathique, suivant toute apparence — puis celle de ses lointains descendants, qui furent encore d'abominables sauvages ; puis celle des premiers civilisés, que nous sommes en droit de qualifier tout au moins de barbares •. et il y a bien loin encore des contemporains de Ramsès à ceux de Nabuchodonosor, du citoyen romain au chevalier du moyen âge, de ce dernier à son serf. Je vous épargne une plus longue énuméralion de contrastes : vous estimerez, j'espère, avec moi, que, quand on considère les termes actuellement extrêmes de la série, c'est-à-dire, pour employer le vocabulaire de Haeckel, d'abord le Pitecanthropus alalus (ou « homme-singe muet »), et son descendant ÏHomo stiipidiis (je me dispense de traduire), et, d'autre part, les auditeurs de l'Ecole de Morale en l'an 1900, on est mal venu à parler de je ne sais quelle nature humaine, immuable et sacro-sainte !

Eh ! sans doute, nous ne nous en cachons nullement, nous considérons comme indispensable une transformation de la « nature humaine » actuelle ; mais cette transformation ne nous apparaît nullement comme destinée à rester perpétuellement à l'état de pieux désir.

Nous savons que cette « nature humaine » n'a cessé de se transformer et de s'affiner ; nous savons que depuis deux ou trois siècles, et surtout dans le courant du siècle qui finit, les agents de ce perfectionnement se multiplient et, si l'on peut dire « s'intensifient » dans des proportions formidables ; et, partant de là, nous nous refusons à admettre que ce progrès continu et sans cesse accéléré puisse aboutir, contrairement à toutes les lois du monde physique, à un arrêt instantané.

Au reste, il nous est facile de saisir sur le fait des modi-

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fications profondes et rapides de cette nature humaine qu'on prétend soustraire à l'universelle loi de l'évolution.

Depuis le jour oîi l'on s'est avisé qu'il était plus avantageux de faire un homme prisonnier et de l'obliger à travailler, que de le tuer pour le manger, c'est-à-dire depuis les premiers temps de l'humanité, jusqu'à une époque toute récente, toutes les sociétés humaines ont reposé sur l'institution de Tesclavage, proclamée nécessaire et légitime par les plus grands philosophes de l'antiquité. Et, si le christianisme a substitué d'abord le servage à l'esclavage, du moins n'a-t-il fait bénéficier de cette réforme que les chrétiens, et encore, à la condition qu'ils fussent de race blanche. Le roman célèbre de M™" Beecher-Stowe, La case de ronde Tom, est de 1852 ; et de 1860 à 1864, les Etats-Unis furent à feu et à sang parce que la moitié de leur population refusait encore d'admettre l'abolition de l'esclavage. 11 y a quarante ans de cela ; or, aujourd'hui, personne n'oserait plus défendre l'esclavage ; et quand nous apprenons qne, dans quelque possession d'outre-mer, des colons tentent de le rétablir d'une manière détournée, nous voyons dans ce fait un crime qui soulève une indignation générale. Ainsi, en moins d'un demi-siècle, une institution qui avait existé de tous temps, que l'on considérait comme légitime et nécessaire, est devenue un objet de scandale.

Que dire de l'égalité devant la loi, de la liberté du travail, de l'aboUtion de la torture, de la liberté de conscience ? Dans la seconde moitié du siècle dernier, ces idées étaient le privilège du petit grouped'utopistes auquel nous devons l'Encyclopédie. 11 fallut vingt années pour publier ce monument du progrès humain ; son dernier volume parut en 1772 ; et dix-neuf ans plus tard, les rêves des utopistes étaient réalisés, à la fois aux Etats-Unis (Déclaration des Droits ou, « Amendements à la Constitution », proposés

en 1789 et ratifiés le 15 décembre 1791), et en France (Déclaration des Droits de l'homme et du citoyen, dn 5-14 septembre 1791).

Aujourd'hui, ces principes sont à la base du droit public de toutes les nations civilisées ; s'il arrive que leur rayonnement s'affaiblisse parfois, tantôt dans un pays, et tantôt dans un autre, nous savons qu'il ne peut s'agir là que de régressions momentanées, d'oscillations inévitables de la courbe du progrès : ceux mêmes qui sont disposés à les violer, ne manquent pas de leur rendre un hommage hypocrite et de s'en réclamer, tant ils savent que ces idées sont dès maintenant profondément imprimées dans la conscience universelle.

Ainsi, l'égalité devant la loi, l'abolition de la torture, la liberté de conscience, ont été des utopies pour le bisaïeul d'un homme de notre génération, et des vérités réalisées pour son grand'père. De même, l'abolition. de l'esclavage était une utopie pour nos grands'pères, et nos pères l'ont vu réaliser. Et bien certainement le rétablissement des castes, de la torture, de la religion d'Etat et de l'esclavage, de ces institutions naguère considérées comme voulues par toutes les lois divines et humaines, nous semblerait aujourd'hui une entreprise à la fois criminelle et chimériqlie.

Eh bien, pareillement, nous pouvons affirmer qu'une notion nouvelle est née depuis peu, qui transformera prochainement la face du monde. Cette notion, c'esl celle de la solidarité humaine.

Le mot de solidarité est nouveau venu dans le langage politique et social ; en 1877, Littré ne lui attribuait encore, en outre de ses significations juridique et physiologique, qu'une définition de « langage courant » ; c'est, disait-il « la responsabilité mutuelle qui s'établit. entre deux ou plusieurs personnes ». Aujourd'hui, une telle définition

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nous semblerait bien insuffisante. La solidarité ne nous apparaît plus comme un lien facultatif qui, dans des circonstances données, s'établit entre diverses personnes, et pourrait tout aussi bien ne pas s'établir, mais comme un lien naturel, permanent, qui unit tous les hommes, bon gré, mal gré, et qu'ils en aient connaissance ou non ! '

Oui, il existe une harmonie générale de tous les intérêts moraux et matériels de l'humanité, et c'est cette harmonie que nous appelons la solidarité humaine. Quiconque agit contre cette harmonie nuit au corps social tout entier, et se nuit à soi-même par une répercussion fatale, lors même qu'il aurait cru agir dans son propre intérêt, supposé par lui distinct de celui des autres hommes.

C'est là une loi naturelle, au même titre que les lois qui régissent la chute des corps ou leurs combinaisons chimiques. Et toutes les grandes doctrines de philosophie sociale que ce siècle a produites aboutissent à cette notion sublime de la solidarité humaine, par quelque voie qu'elles aient cherché à reconnaître l'avenir de l'humanité : je vous rappellerai seulement, à cet égard, les noms de Saint- Simon;, d'Auguste Comte et de Fourier, et, en tout dernier lieu, je ferai allusion à la théorie organique des sociétés, autour de laquelle se livrent encore d'ardents combats. Qu'on admette ou non cette théorie dans toute sa rigueur, qu'on n'y voie qu'une comparaison ingénieuse, un moyen commode de raisonnement, ou que l'on considère réellement l'Humanité (par un H majuscule) comme un être supérieur composé avec des. hommes comme l'homme est composé avec des cellules, une chose est certaine : c'est qu'il est impossible aujourd'hui de méconnaître qu'une étroite solidarité relie tout homme à ses voisins ; que, de proche en proche, cette solidarité s'étend aux hommes les plus éloignés de lui dans le temps et dans l'espace, comme une onde sphérique se propage indéfiniment au

sein de la matière; et qu'enfin toutes ces ondes de solidarité, s'entre-croisant et se recoupant, créent autour de chacun de nous un réseau inextricable dans lequel nous sommes étroitement enserrés.

Présentée comme je viens de le faire, la notion de la solidarité humaine apparaît comme d'origine essentiellement philosophique ou scientifique, et il semble qu'elle devrait être et rester l'apanage des cerveaux de l'élite.

Il n'en est rien pourtant, et la moindre observation permet de constater que, si elle s'est emparée, d'une manière certainement définitive, de ceux qui sont placés au sommet de l'échelle mentale, elle se répand dès maintenant, et non moins sûrement, dans les masses populaires; c'est sur les hommes qui occupent une situation intermédiaire, sur ceux qui sont relativement satisfaits de leur sort et qui ont un peu plus d'instruction que la masse, mais moins de curiosité que les savants, qu'elle a eu jusqu'ici le moins de prise.

Dans les masses populaires, en effet, la notion de solidarité devait apparaître dès qu'un peu d'instruction leur permettrait de réfléchir sur leur condition misérable. Ici, elle n'est pas, comme chez les savants, la conclusion d'études désintéressées, d'observations froidement recueillies et méditées dans le silence du cabinet : elle est le fruit d'une douloureuse expérience personnelle^ elle est le remède unique, mais souverain, qui s'offre à la souflï'ance humaine, du jour où la raison s'est enfin ouverte à cette vérité si simple que ce n'est pas entre eux que les hommes doivent lutter pour l'existence, mais côte à côte.

C'est là, précisément, ce qui en fait la force. La notion de la solidarité humaine a ses racines au plus profond de la conscience de l'homme qui souffre. Quand elle aura

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achevé de se dégager des considérations qui robscurcissent encore — vieux préjugés, haines irréfléchies, excitations malsaines — elle sera le plus puissant mobile qui ait encore agi sur l'humanité pour l'emporter vers des destinées meilleures. Et, ce jour-là, les esprits timides ou rétrogrades qui nous opposent aujourd'hui l'impossibilité de changer la nature humaine, nous chanteront encore la même antienne : seulement, ils soutiendront que le sentiment de la solidarité a toujours existé, qu'il était inné en l'homme !

Ce jour-là, la guerre aura vécu. Mais, en même temps, nous en aurons lini avec bien d'autres maux qui désolent aujourd'hui l'humanité.

11 importe de le noter, en eEFet, l'abolition de la guerre ne saurait être envisagée comme un phénornène historique isolé ; j'entends l'abolition de ce qu'on nomme communément la guerre, c'est à dire de la lutte à main armée entre les nations.

En même temps que la guerre, nous devons considérer quantité de fléaux non moins pernicieux, et qui réagissent les uns sur les autres, de telle sorte qu'il est illusoire de vouloir en finir avec l'un d'entre eux sans s'attaquer en même temps à toute la série : car celui qu'on aurait supprimé isolément serait aussitôt reconstitué par l'action persistante des autres.

Tous ces fléaux — la guerre, le duel, les luttes économiques, les luttes religieuses, et bien d'autres encore, ne sont que les divers aspects que revêt le mal fondamental dont soufl"re encore l'humanité, l'esprit de violence et de domination.

Ce fait a été énoncé, non certes pour la première fois, mais en un langage particulièrement élevé, par le colonel Moritz von Egidy, un des plus grands esprits qu'ait

produits l'Allemagne contemporaine, un homme qu'une mort prématurée vient de faucher en pleine vigueur et en pleine action, mais dont les disciples enthousiastes s'attachent à propager la doctrine et les exemples.

« Notre but, » écrivait Egidy *, « n'est pas simplement d'abolir la guerre, mais de préparer l'ère sans violence.

« La guerre, en effet, n'est qu'un des symptômes de l'imperfection morale oîi s'attarde le monde civilisé. Elle n'est pas le mal lui-même ; elle n'est qu'un acte de violence, résultant d'un sentiment insuffisant de la justice, et qui s'accomplit entre les États, exactement comme d'autres actes de violence, — provenant des mêmes causes, et tout aussi haïssables et funestes, se commettent journellement au sein de chaque nation civilisée, en

pleine période qualifiée de paix C'est la violence qui

est le mal. Et si nous voulons combattre là guerre, c'est donc à la violence qu'il faut nous attaquer.

« Quand nous parlons d'instituer la paix, nous n'entendons point que, de toutes les conditions actuelles de notre existence, la guerre seule doive être abolie ; ils se trompent, ceux qui croient à une disparition possible de la guerre, alors qu'à tous autres égards les hommes resteraient ce qu'ils sont. Nous ne pouvons, nous ne devons nous représenter la paix que dans une société entièrement transformée, c'est-à-dire comme suite d'un perfectionnement intime des hommes, qui sont les artisans des conditions futures. De même que la guerre n'est qu'un des phénomènes caractéristiques de notre époque de violences, ainsi la paix ne doit nous apparaître que comme un des caractères d'une future ère sans violence. A nous de nous élever à une telle hauteur : notre génération, instrument de la mystérieuse loi d'évolution, est prédes-

(1) 'L'Ère sans violence, par M. von Egidy et Gaston Mocli, Paris, Editions de la Revue Blanche, 1899.

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tinée pour cette œuvre ; c'est en nous-mêmes et dans nos semblables que nous devons préparer, inaugurer, développer et cimenter enfin l'ère sans violence.

« Comment se représenter cette ère sans violence ?

« Un penser nouveau devra se saisir de nous. Non qu'il s'agisse d'imaginer des idées que personne encore n'a conçues. Mais certaines idées ont mûri, auxquelles nous devons donner une forme, un corps, la vie.

« C'est dans les notions de « paix » et d' « ère sans violence » que nous trouverons le principe de ce penser nouveau. Les mots guerre, époque de la violence, désignent la nation ou l'humanité désunie, les hommes à l'état d'antagonisme réciproque. Aujourd'hui, les hommes saisissent toute occasion, tout prétexte, pour se diviser en deux groupes, deux partis, deux armées : cette disposition doit faire place à un état moral plus élevé, défini par la notion de la solidarité humaine.

« Nous sommes solidaires les uns des autres. Solidaires, tous les hommes d'une même nation. Solidaires également, les nations, qui forment une même grande famille, le monde civilisé, l'Humanité. »

De l'idée de solidarité, nous montre ensuite Egidy, découle celle de l'égalité en droit, aussi bien pour les nations que pour les individus ; égalité qui n'implique nullement l'uniformité, l'identité — oîi l'on ne pourrait voir qu'une insupportable tyrannie — mais qui se définit par ce fait que tout individu, toute nation « a un droit égal au respect de son être moral ».

La reconnaissance de ce droit développe, toujours dans la nation comme dans l'individu, la conscience de sa personnalité, d'oii se déduit le droit de disposer de soimême, lequel n'est limité que par le droit analogue du voisin, c'est-à-dire parles devoirs de l'individu envers la collectivité.

« En sauvegardant énergiquement notre droit à disposer de nous-mêmes, en respectant avec le même soin ce droit chez nos voisins — nos égaux — nous nous élevons à la tolérance. Celle-ci ne se borne pas au terrain confessionnel, oîi il va de soi qu'elle doit être pleine et entière. Elle s'étend aussi évidemment, aussi absolument, à tous les autres domaines : l'ère sans violence exige des hommes capables de supporter que leurs voisins diffèrent d'eux par le langage, par la cuisine, voire par la coutume !

« Enfin la tolérance, appliquée aux choses de la justice, nous enseigné V indulgence ; elle nous fait comprendre l'erreur ou la chute du prochain : elle nous montre à distinguer entre la personnalité d'un homme et ses torts, réels ou supposés. En même temps, ce sentiment supérieur de la justice nous apprend à exphquer ces torts par les conditions dans lesquelles vit leur auteur, et de l'imperfection desquelles nous sommes tous responsables. »

Et, par une analyse rapide, Egidy nous montre quelle sera, dans tous les domaines, la modification profonde apportée aux relations réciproques des hommes. Extirpation du sentiment de susceptibilité que l'éducation actuelle inculque aux hommes, et abolition du duel; affranchissement de la femme, actuellement subordonnée à l'homme, et en guerre contre son maître ; disparition générale, d'ailleurs, de l'idée de domination, qui n'est qu'une des formes de la violence; organisation économique reposant non sur Tantagonisme, mais sur la solidarité des intérêts, et assurant à chacun non pas seulement l'existence pure et simple, mais une existence digne d'un homme [ein menschenwûrdiges Dasein); abolition du (( confessionalisme », c'est-à-dire de toute distinction des hommes suivant leurs croyances intimes : « La croyance de chaque homme est son patrimoine inviolable

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