Premier numéro de la Revue des familles
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viclion, que le bien en sortira nécessairement, et que toutes choses d'elles-mêmes iront vers le mieux? Nous persistons à croire qu'il n'y a rien de plus faux, rien même de plus immoral que les systèmes qui déchargent les nations de toute responsabilité dans leurs destinées, dans les causes de leur grandeur ou de leur décadence.
Quels dangers la civilisation ne courrait-elle pas si, sur la foi d'une pareille doctrine, elle était en quelque sorte abandonnée à elle-même, si nous ne la soutenions de nos bras et de nos cœurs, si nous ne nous aidions nous-mêmes en rien, persuadés à tort que le ciel fait tout?
Il importe tout d'abord de bien établir que la fatalité, de quelque façon qu'on l'entende, ne préside pas toute seule au développement des sociétés humaines, et que, si l'homme est fait pour le progrès, il ne suit pas que le progrès s'accomplisse sans sa libre participation.
D'après certains systèmes de philosophie de l'histoire, tout arrive, tout se succède suivant un plan divin immuable. C'est une science bien orgueilleuse que celle qui prétend pénétrer de la sorte dans les conseils de Dieu, après un
coup d'œil, plus ou moins rapide et superficiel, sur la marche des choses de ce monde. Je ne crois pas que Bossuet, non plus que Yico, y ait réussi. A considérer la suite des événements, je vois bien, suivant une parole célèbre, que rhomme s'agite, je vois même qu'il s'agite beaucoup, mais je vois moins clairement que Dieu le mène avec sa sagesse infaillible et suprême. Au milieu de tant d'erreurs et de folies, de tant de sang et de ruines, il est plus pieux de croire, pour son honneur, qu'il ne le mène pas toujours par la main. Il l'a mis sur la route à suivre, il lui a donné pour viatique la liberté, l'intelligence, le sens moral, mais il a laissé d'ailleurs à son compte tous les risques du voyage. Aide-toi, le ciel t'aidera, telle était l'excellente devise d'une société autrefois célèbre. Parler de la sorte, ce n'est nullement nier qu'il y ait un auteur de toutes choses, ce n'est pas non plus exclure sa providence des choses de ce monde, pourvu qu'on l'entende au sens le plus général et le plus élevé, comme le fait Jouffroy dans ses Réflexions sur la philosophie de rhisloire, les plus solides pages qu'on ait
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peut-être écrites sur cette grande question des rapports de Dieu et de l'humanité. « Le mot était bon, dit-il, à propos du rôle de la providence dans y Histoire univej^selle de Bossuet, mais non dans le sens d'une intervention actuelle de Dieu. Dieu n'intervient pas plus actuellement dans le développement de Thomme que dans la marche du système solaire, et cependant il en est Tauteur. En donnant des lois à Tintelligence humaine, comme il en a donné aux astres, il a déterminé à l'avance la marche do l'humanité comme il a fixé celle des planètes. Voilà sa providence, et cette providence est fatale pour l'humanité, comme pour les corps célestes, mais elle l'est d'une autre manière, car, loin de compromettre la liberté de l'individu, elle la suppose et n'a lieu que par elle. »
En laissant à l'homme et aux nations la responsabilité de ce qui arrive dans la société humaine, la responsabilité du mal et du bien, des progrès et des chutes, pas plus que Jouffroy, nous n'entendons supprimer l'action d'une providence divine. Pour ne pas vouloir la compromettre dans la triste et effroyable mêlée des
choses humaines, pour ne pas la rendre directement complice de tant de crimes et d'erreurs, nous ne croyons mériter nul reproche d'impiété. Loin de Texclure de l'homme et de l'humanité, nous la reportons à la source même de toutes les pensées et de toutes les actions •humaines, c'est-à-dire à la nature même de l'homme. L'humanité ne s'est pas faite ellemême; cette nature, ces facultés, cette liberté surtout dont elle est douée, d'oir les tient-elle, sinon de l'autçur suprême? La nature, suivant un vieil adage, n'est que la force déposée par . Dieu dans les choses : « Natura est vis a Deo insita ». Telle est l'œuvre de Dieu, tel est le vrai et unique plan providentiel, qui laisse place à l'action .propre de l'homme, à la responsabilité des nations et de l'humanité elle-même. Sans doute on peut dire avec vérité que Dieu est dans l'histoire, mais il y est d'une manière médiate par l'intermédiaire de l'homme; il y est, pour ainsi dire, à travers l'humanité.
Dieu dans V histoire , tel est le titre d'un ouvrage de l'historien Bunsen; mais il ne l'y met qu'au sens que nous venons de dire ; c'est
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en effet de la personnalité humaine qu'il fait, suivant son expression^ le grand levier de Dieu dans rhistoire. Malgré les cercles où il croit rhumanité condamnée à tourner, Vico lui-même avait dit, avant Bunsen, que le monde des nations a été fait par les hommes, et qu'on doit en chercher les principes dans les facultés de * Tesprit humain. Les hommes ont fait les nations, mais ils n'ont pas fait la nature humaine, ses tendances, ses facultés, et c'est de là que dérive le cours des événements.
(.ette nature une fois donnée, la cause est en même temps donnée de ce qui arrive dans le monde de l'humanité. L'historien philosophe n'éprouve plus le même embarras à se rendre compte de toutes ces lignes tortueuses que suit l'humanité dans sa route, de ses pas en avant, de ses pas en arrière, de ses défaillances et de ses relèvements, des alternatives de bien et de mal, des retours plus ou moins longs à la barbarie, en plus d'un âge du monde et chez plus d'une nation. Si l'humanité était soumise à quelque loi fatale, providentielle ou cosmique, de progrès, ne la verrions-nous pas s'avancer
t2î QUESTIONS DE MORALE PRATIQUE
toujours vers le même but, d'un pas égal, ferme et sur, à travers tous les obstacles, comme les astres dans le ciel? Mais si rien n'arrive qui ne soit de l'homme et par l'homme, nous n'avons pas à nous étonner que les choses se passent dune façon moins régulière. Ce n'est pas aux dieux ni aux destins que les nations doivent s'en prendre de leur bonne ou de leur mauvaise fortune, mais seulement à elles-mêmes. Elles peuvent se dire, comme Turnus dans Virgile :
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Ces ennemis qui nous pressent ne sont ni desD,eux ni des émigrés du ciel; ce sont des
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