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DE L'HOMME SEUL DEPEND LE PROGRÉS

Encore ici y a-t-il des restrictions à faire et des lignes de démarcation à tracer. D'abord, dans cela même qui est perfectible, il faut distinguer ce qui n'est perfectible qu'au sein même d'un individu, ce qui demeure enfermé au dedans de lui, de ce qui se continue, se transmet d'un individu à l'autre, et dont la somme peut aller en croissant de génération en génération.

Nous devons exclure du progrès général tout ce qui ne se laisse pas détacher de l'individu, ce qui ne naît qu'avec lui, et ce qui meurt nécessairement avec lui, en un mot tout ce qui est essentiellement personnel ; tels sont l'imagination, l'inspiration , le génie , et tout ce qui ne dépend que des dons de la nature ou bien de la volonté et de l'empire sur soi. Ainsi l'art et la vertu sont sans doute susceptibles de perfectionnement, mais d'un perfectionnement purement individuel.

Aussi combien sont différentes les destinées des beaux-arts et celles des sciences qui vont sans cesse de progrès en progrès ! Le seul côté par où les beaux-arts sont susceptibles de se perfectionner, en dehors du génie de l'artiste.

c'est la partie technique, les procédés, le savoir-faire qui relèvent de la science et de l'industrie et non de l'art lui-même. Un peintre, un sculpteur d'aujourd'hui ont une palette mieux garnie et des instruments plus perfectionnés qu'Apelle ou Phidias, mais ont-ils plus de génie? Les plus grands savants de l'antiquité sont infiniment dépassés par la moyenne des savants de notre temps, même par les élèves de nos écoles, tandis que les plus grands artistes , les plus grands poètes du siècle de Louis XIV, ne dépassent pas, si même ils égalent, ceux du siècle de Périclès. S'il y avait continuité de progrès pour les arts, comme pour les sciences, notre École des beaux-arts ne serait pas moins peuplée de Phidias ou de Raphaëls que l'École polytechnique d'habiles mathématiciens. L'intelligence, les idées, l'élément intellectuel et scientifique, voilà la seule carrière, carrière sans fin, ouverte au progrès général de l'humanité.

Le progrès intellectuel lui-même doit se diviser en deux grandes branches, le progrès dans l'ordre physique, dans les sciences physiques

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et dans tout ce qui en dépend, et le progrès des idées morales, dans Tordre social, dans la morale elle-même, comme science, et dans toutes les sciences morales et politiques. Nul Jaujourd'hui, même parmi les plus mécontents du présent et les plus épris du passé, ne s*avise sérieusement de nier le progrès des sciences physiques, de l'industrie, des machines, des découvertes et des inventions en tout genre. Ce progrès n'a pas élé reconnu et proclamé seulement de nos jours, ou à la fin du xvm® siècle, mais dans l'antiquité elle-même, par Aristote, par Sénèque, alors qu'il était, pour ainsi dire, bien près de ses débuts, et n'avait pas encore Féclat dont il devait briller plus tard.

Le progrès de l'élément purement intellectuel et scientifique n'a pas été sans doute également manifeste et rapide en tous les temps et en tous les lieux; il a éprouvé des langueurs, des défaillances, sinon même des intermittences. Il a pu être contrarié, ou même interrompu, soit par des invasions de barbares, soit par des guerres civiles ou étrangères et des bouleversements sociaux, soit par de grandes

calamités physiques. Mais, si parfois il s'arrête, ou se dérobe au regard, s'il recule, ou paraît reculer, en des temps plus propices il reprend sa marche, à partir du point même où il était antérieurement parvenu. En général, tout ce qui dans cet ordre de progrès est acquis, demeure acquis, et devient le point de départ de nouvelles acquisitions. J'ai entendu parler d'un livre intitulé Reperta nova antiqua. S'il y a eu des découvertes à nouveau de choses anciennement découvertes, je ne pense pas qu'elles aient été en grand nombre et de grande importance, et les pertes^ ont été bientôt réparées. Une de ces pertes, dont parlent les historiens, est cçUe du feu grégeois, fort peu regrettable sans doute pour le bien de l'humanité, et dont nous sommes si bien dédommagés aujourd'hui par la dynamite, la mélinite et autres substances, ou moyens plus puissants de destruction. Ainsi les gains font-ils plus que compenser les pertes, et, s'ajoutant sans cesse les uns aux autres, ils augmentent la puissance de l'homme sur la nature et améliorent les conditions de la vie matérielle.

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Toutes les idées d'ailleurs sont également transmissibles. Le progrès des idées morales n'est pas moins réel que celui des autres idées. Ce ne sont pas seulement les inventions et les découvertes matérielles qui s*ajoutent les unes aux autres, et grossissent le patrimoine de l'humanité, mais toutes les idées sans exception, de quelque ordre qu'elles soient, de Tordre moral comme de l'ordre physique. De même que les lumières sur la nature matérielle, se transmettent aussi les lumières sur la nature de riiomme, sur la société et son organisation, sur la justice, sur les devoirs et les droits.

Ce progrès des idées morales ne frappe pas autant les yeux et n'est pas aussi évident que le progrès des notions de physique et d'histoire naturelle ou des inventions de l'industrie.. Il a lieu plus lentement, d'une façon plus latente et moins sûre, que le progrès des inventions matérielles dont les bous et utiles effets se voient, se touchent et s'apprécient aisément. La valeur des idées morales est plus sujette à être discutée et méconnue; n'étant pas susceptibles des mêmes démonstrations, elles ont à

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lutter contre plus de préjugés, et surtout contre des coutumes et des iniquités enracinées, contre des intérêts et des passions. Cependant, malgré tous les obstacles, nous voyons tôt ou tard triompher, je ne dis pas dans la pratique, mais dans la spéculation et la théorie, celles qui sont conformes à la vérité et à la justice.

D'abord elles ne se rencontrent que dans Tesprit et les enseignements de quelques sages, philosophes ou moralistes. Mais des écrits et des leçons de ces hommes d'élite elles passent peu à peu, par une foule de canaux, jusque dans la multitude elle-même. Un jour enfin arrive où elles prennent rang parmi les vérités acquises, un jour où elles font partie de la raison commune, et obtiennent désormais leur place dans les sciences morales, comme l'électricité ou le magnétisme dans la physique. Combien ce progrès n'est-il pas sensible, si vous comparez, à la distance de quelques siècles, les institutions, les codes, les lois de tel ou tel peuple! si vous comparez l'antiquité au moyen âge, et le moyen âge aux temps modernes !

Une fois répandues dans les esprits, les véri-

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tés morales tendent à passer de la science pure dans Tordre des faits et des applications. Des lois plus humaines et plus justes remplacent successivement des lois iniques et barbares, l'organisation sociale devient de plus en plus conforme à la justice et à l'équité. Grâce à ce progrès des idées et des sciences morales et politiques, la législation de notre temps est aussi supérieure à celle de Lycurgue, de Solon, ou bien des Douze Tables, que l'astronomie de Copernic à celle de Ptolémée. La vie, la liberté, la propriété des citoyens sont mieux garanties, du moins en temps ordinaire, hors des révolutions et des crises.

La violence n'a pas encore disparu du monde actuel; mais elle n'est plus la règle, elle est l'exception; exception, il est vrai, redoutable, et encore trop fréquente, qui reste aujourd'hui même, et à l'heure qu'il est, comme une menace suspendue sur nos têtes. En dehors des lois, il y a un adoucissement dans les mœurs. Il s'en faut bien sans doute que nous en soyons à cette ère de la paix perpétuelle rêvée par des âmes pleines de générosité , mais aussi d'illusion.

L'Europe tout entière est en armes; jamais il n'y eut tant d'hommesdresséspour combattre etpour tuer, jamais tant de soldats Tarme aii bras sûr toutes les frontières. La guerre, une fois engagée, se poursuit injpitoyablement; nous en avons fait la triste expérience. Toutefois elle est moins barbare qu'aux temps passés; la croix rouge de Genève protège plus ou moins les malheureux blessés des deux partis, les vaincus comme les vainqueurs, contre les bombes et les obus. Enfin nous vivons dans un ordre social relativement meilleur, quoique encore mal assuré.

Voilà dans son ensemble, esquissé à grajids traits, le double progrès matériel et moral en quoi consiste la civilisation. Maispour qu'elle se maintienne et se développe, il faut quelque chose de plus qui n'est pas du domaine de la pure intelligence et des idées; il lui faut un élément de vie, sans quoi elle est exposée à périr, malgré tous les progrès scientifiques et intellectuels, malgré même tout le progrès des idées morales. Appliquons-nous maintenant à montrer quel est cet élément de vie et son rôle essentiel dans le développement des sociétés humaines.

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