‹ Questions de morale pratiqueChapitre 23 sur 64 · DE L'ÉLÉMENT MORAL · texte numérisé non relu

DE L'ÉLÉMENT MORAL

viendrait-il de tous ces autres progrès que nous venons d'énumérer, qu'adviendrait-il de la civilisation elle-même? Ma ferme conviction est qu'il n'est pas d'ordre social qui ne fût au risque imminent de se désorganiser et de se dissoudre, quelque bien policé et quelque solide qu'il pût sembler, à ne considérer que les dehors et la surface. Quelle instabilité, quelles intermittences, quels retours en arrière , quels bouleversements, pour cause de corruption, dans l'histoire même des peuples les plus civilisés ! Depuis cent ans, jusqu'au jour où nous sommes, c'est-à-dire à la veille du fameux centenaire, il y a eu chez nous plus d'une année terrible, et non pas une seule. Qui sait combien d'autres non moins terribles peut voir la génération présente?

Il est vrai que, malgré ces alternatives et ces crises, la civilisation ne meurt pas en tout lieu, et ne disparaît pas de la face de la terre. Compromise, bouleversée chez tel ou tel peuple, elle y renaît plus tard, ou bien elle change de place et s'en va fleurir sur quelque autre rivage. Où son flambeau avait jeté le plus vif éclat, nous le voyons pâlir et s'éteindre pour s'en

aller briller ailleurs, au nord ou au midi, à Torient ou à Toccident, chez quelque peuple, moins éclairé peut-être, mais moins corrompu. Ces éclipses ou ces transfèrements de la civilisation, semblables à ceux de la grâce dont Fénelon a si éloquemment parlé, dans son sermon sur rÉpiphanie, sont bien faits pour nous donner à penser et à craindre. Que d'ennemis au dehors , quelle formidable coalition pour nous écraser! Que d'ennemis au dedans, plus dangereux encore peut-être, qui n'attendent qu'une occasion et un signal! Par la faiblesse de l'autorité, par l'affaissement des courages, faute de ressort moral, nous risquons de devenir tour à tour la proie des uns et des autres, sinon de tous les deux à la fois. Des peuples, non pas plus lettrés et plus savants, ni plus raffinés en fait d'art, de luxe et de délicatesses de tout genre, mais moins corrompus, plus disciplinés, doués de plus de vertus morales et civiques, peuvent être encore une fois nos vainqueurs.

Pour juger de la puissance d'un empire, de ses chances de durée et de progrès, il faut considérer les forces morales, et non pas seulement

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les forces matérielles. Gardons-nous de prendre pour unique mesure les richesses, les raffinements du bien-être, la politesse des mœurs, le degré même de culture intellectuelle; mettons en compte, et en première ligne, les âmes, les caractères, les courages, les vertus morales et civiques. J'entends craquer, je vois s'affaisser un ordre social et politique qui ne repose pas sur ces fondements.

Qu'arriverait-il de la tour Eiffel si elle était fondée sur le sable? Plus elle serait élevée, et plus grande serait la chute. De même en serat-il de notre civilisation si elle ne repose sur le roc qui n'est autre chose que l'élément moral.

Tâchons de préciser encore davantage la nature et le rôle de cet élément essentiel. Il est le soutien et la condition du progrès, mais luimême il n'est pas progressif. Hélas ! que ne l'est-il, comme la science! De même qu'à bon droit nous nous vantons d'être plus instruits que nos aïeux, de même aussi nous pourrions nous vanter d'être meilleurs, et toutes choses sans doute iraient mieux dans le monde et surtout chez nous.

Mais n'est-ce pas une erreur de nier le progrès dans la sphère du bien et la vertu? N'est-ce pas aller contre le sentiment de bien des sages et même contre Topinion commune? Pour achever de dissiper tout malentendu, pour couper court aux objections, revenons un peu à la distinction, déjà faite, entre le progrès général de l'humanité, à savoir le progrès intellectuel qui s'étend et se transmet de génération en génération, et le progrès purement individuel et personnel, que chacun emporte avec lui dans la tombe.

Ce progrès, le seul qui soit propre à Télément moral, chacun de nous peut et doit l'accomplir en lui-même; c'est là même le grand devoir qui comprend tous les autres. Mais ce perfectionnement individuel ne s'étend pas hors de nous-mêmes ; c'est l'œuvre de notre volonté propre, l'œuvre personnelle par excellence, qui ne saurait entrer dans le patrimoine général de l'humanité , par addition et par accumulation successive des efforts et des bonnes volontés de chacun, comme il en est des idées et des inventions. Il se forme de siècle en siècle un héritage, un fonds commun de science, de plus en plus con-

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sidérable, où chacun peut puiser à volonté pour acquérir tout ce qui a été acquis avant lui, et pour y ajouter à son tour. Il n'en est pas de même, comme nous Tavons déjà fait entrevoir, de ce que nous avons compris sous le nom d'élément moral, il n'en est pas de même de la vertu, pas plus que du génie. En vain se succèdent, et se sont succédé dans le monde, des générations d'hommes de bien, des hommes honnêtes, justes, vertueux, courageux, il ne se forme pas un trésor accumulé de leur moralité et de leurs vertus où chacun n'ait plus qu'à puiser pour devenir plus facilement, à son tour, grâce au travail et au mérite des ancêtres, un homme de bien agissant en toutes choses suivant la conscience et le devoir. L'hérédité, quoi qu'on ait pu dire, n'y fait rien.

J'accorde qu'elle transmette un sang plus ou moins bon, telle ou telle qualité ou vice organique; je concéderai même qu'elle communique certaines dispositions plus ou moins heureuses des pères aux enfants. Mais les meilleures dispositions resteront stériles, ou même tourneront à mal, selon qu'elles seront ou ne seront

pas cultivées, selon qu'elles seront bien ou mal dirigées. Quant à Félément moral lui-même, il échappe totalement à l'hérédité .

C'est donc une tâche qui demeure toujours la même pour tous, que chacun doit reprendre, pour l'accomplir tout entière par ses propres forces et pour son propre compte. Aux pères les plus nobles que de fils indignes ont succédé! Après les Romains des beaux temps de la république sont venus les Romains de la décadence. Ni père, ni maître, ni magistrats, ni codes ne nous dispensent du bon vouloir, de l'effort personnel, de Tempire sur soi, sans lesquels il n'y a que les dehors trompeurs de la vertu, et non la vertu elle-même. C'est là une chose, comme a bien dit Sénèque, qui n'admet pas de délégation : ista res delegationem non recipit *.

Après avoir ainsi constaté cette différence essentielle de l'élément intellectuel et de l'élément moral, voyons comment ils se comportent Tun à l'égard de l'autre et quelles sont les

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