ÏM Religion, conclusion
et pour bien vivre; si elle manquait tout à coup, il y aurait dans leur âme un grand vide douloureux, et ils se feraient plus de mal les uns aux autres. D'autre part, on essayerait en vain de Tarracher; les mains qui se porteraient sur elle n'atteindraient que son enveloppe; elle repousserait après une opération sanglante. Son germe est trop profond pour qu'on puisse l'extirper *. »
L'amour de la patrie lui-même s'affaiblira avec le sentiment religieux, comme le démontre si bien M. J. Simon dans le livre que nous avons déjà cité; il s'affaiblira en dépit de tous les manuels d'enseignement civique, en dépit du jeu puéril des petits bataillons scolaires. Prenez garde de faire des recrues, non pour une vraie ligue des patriotes, mais pour celle des antipatriotes. Qu'il y ait un parti, fût-ce dans les plus bas fonds de la démagogie, qui ose prendre ce nom, qui ose dire à la tribune du club qu'il n'y a pas de patrie, alors que de toutes parts la France est menacée par l'étranger, c'est
i. Origines de la France contemporaine, liv. HI, chap. m.
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là une impiété, une monstruosité inouïe dont un enseignement populaire athée, fermé à tous les sentiments élevés, et dédaigneux de tout le passé de la France, porte la responsabilité.
L'instruction religieuse des filles n'a pas trouvé grâce devant les laïcisateurs plus que celle des garçons. Il y a bien à Paris un lycée de filles qui s'est mis sous la protection du beau nom de Fénelon, mais il n'en a guère pris que le nom, et l'enseigne est trompeuse. N'est-ce pas un mensonge de placer une maison d'éducation d'où l'instruction religieuse est bannie sous le patronage de l'auteur de V Éducation des filles^ qui lui fait une si grande place ? L'expérience cependant est ici encore plus cruelle et plus brutale, car chez les femmes le vide du cœur sera plus grand et plus difficile à combler.
Les motifs de religion, dit Rousseau, dans VÉmiley empêchent souvent les hommes de mal faire. Je crois que cela est vrai plus encore des femmes, qui généralement se conduisent davantage par le sentiment* Combien, dans le monde et dans le peuple, ne sont retenues au
devoir que par le sentiment religieux! Otez ce frein de la religion, combien peut-être seront plus près de succomber! Il y aura sans doute plus de bas-bleus; déjà sur les trottoirs et dans les tramways de Paris, je ne rencontre que de grandes jeunes filles pâles ayant un lorgnon ou des lunettes sur les yeux, avec des livres et des cahiers sous le bras. S'il doit y avoir plus de bas-bleus, il y aura moins, je le crains, de bonnes épouses et de bonnes mères de famille. Je ne suis vraiment pas sans quelque appréhension sur le sort réservé dans l'avenir aux ménages et aux maris républicains par cette éducation républicaine.
Qui, plus vivement que Plutarque, a exprimé cette nécessité de la religion dans un État, et rindispensable appui dont les Dieux sont à la cité? « Je concevrais plutôt, dit ce sage, une ville bâtie dans les airs qu'une république qui n'aurait pas pour principe le culte des Dieux. » Quant aux singuliers pédagogues qui ont fait les lois sur l'instruction primaire et rédigé ses programmes, ils ne sont pas de l'avis de Plutarque; ils ont biffé les Dieux de partout; ils
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ne craignent pas d'entreprendre de bâtir leur république dans les airs. Qu'il en coûtera cher à la France pour avoir effacé de la loi actuelle rinstruction religieuse, qui était au premier rang dans les lois antérieures! Qu'il est à craindre que l'enseignement de la morale civique et républicaine n'arrête pas la démoralisation de ces jeunes générations sur lesquelles on recommence impitoyablement l'expérience si malheureuse de la Convention et du Directoire !
Combien n'avons-nous pas d'exemples sous les yeux qui montrent que les meilleurs enseignements de la science économique et les meilleures œuvres en faveur du peuple, les sociétés coopératives, les caisses de secours les mieux organisées, ne peuvent produire, sans la morale, aucune amélioration solide dans le sort des classes populaires. Un certain nombre d'économistes se font illusion sur l'efficacité de leurs enseignements, et attribuent à leur science une vertu que par elle-même elle n'a pas. A les croire, lorsque ^économie politique sera partout enseignée, même dans les écoles primaires, lorsque la vérité économique aura lui à tous les
yeux, partout régneront la paix et Tharmonie, chacun sera content de son sort, ou du moins chacun se résignera au sein de sa misère.
Je ne prétends pas assurément qu'il n'y ait point d'avantage à rectifier de fausses notions économiques par des notions plus exactes; il faut y travailler sans doute, mais cela ne suffit pas. Quand même vous auriez réussi à convaincre tous les ouvriers du monde des lois inexorables de l'offre et de la demande et des beautés philosophiques du libre-échange, ils ne se tiendront nullement satisfaits et tranquilles le jour où leurs salaires viendront à diminuer ou leur ouvrage à manquer. Vous n'aurez pas en effet triomphé des vices qui sont la principale cause de la misère, qui le plus souvent la font naître, qui Tentretiennent, qui la poussent jusqu'au dernier degré. En vain les plus saines doctrines, grâce au louable zèle de ces apôtres de l'économie politique, seront-elles partout prêchées au peuple, l'envie, la convoitise, la paresse, l'intempérance, la débauche, l'imprévoyance n*en subsisteront pas moins, ou même ne feront que croître, si, en même temps que les
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ouvriers seront plus éclairés, ils ne deviennent pas meilleurs. La misère sera au foyer domestique, tandis que le père de famille dissipera tout au cabaret ; les grèves, avec violences et menaces contre les maîtres, avec sévices contre les camarades qui veulent continuer le travail, n'en seront ni moins fréquentes ni moins dangereuses.
Je suppose que tous les salaires soient doublés, l'ouvrier n'en sera pas moins sans ressources à la fin de la semaine, ou au premier jour de chômage, s'il ne met rien de côté, s'il ne devient pas plus économe, plus sobre, plusrangé. Sans le concours de la morale, toutes les prédications de l'économie politique sont donc impuissantes. Vous aurez beau dire et beau faire, entre le vice et la misère il y a une association indissoluble. En vain encore, l'hygiène, qu'on enseigne maintenant dans les lycées et dans les écoles, ajoutera-t-elle ses leçons à celles de l'économie politique, sans la pratique de ce grand devoir de la tempérance qui, s'il ne la contient pas tout entière, en contient certainement la plus grande partie. L'ouvrier sans
doute n*ignore pas les tristes effets de Talcoolisme sur lui et sur les siens. Quelque bien averti qu'il soit, il n'en sera pas plus sobre, si la morale ne vient en aide aux conseils de rhygièue ou de la médecine.
Aux partisans trop confiants du progrès par les seules lumières de l'école, il suffirait d'opposer ce vice croissant de l'alcoolisme dont les tristes effets s'étendent du père aux enfants, qui infecte, abâtardit, abrutit une partie de la population de certains départements et centres ouvriers. L'alcoolisme à lui seul peut dégrader une partie de la nation, corrompre ses forces physiques et morales et faire reculer la civilisation. Loin de combattre ce fléau, il semble que le gouvernement républicain ait voulu le favoriser par la liberté et la multiplication des débits de vins et liqueurs, plus ou moins falsifiés, à l'usage des classes populaires. Il s'est j^encontré un ministre qui avait pensé qu'en fait de nouveaux impôts pour combler le déficit du trésor public, le mieux était d'imposer davantage cette liqueur homicide de l'alcool. Mal lui en a pris d'oser toucher aux profits des mar-
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chands de vin, ces grands électeurs des députés et des conseillers radicaux ou socialistes de la ville de Paris. Quelques jours après, il n'était plus ministre, et son successeur s'empressait de retirer ce malencontreux projet. Quel est le village si petit qui n'ait au moins deux cabarets? Je vois le jour où, à part quelques grands magasins qui auront absorbé tous les autres, il n'y aura plus dans les rez-de-chaussée de Paris que des cafés, des débits de vin et de liqueurs.
Ainsi par tous les côtés la civilisation tient à la morale. Nous avons ailleurs combattu Buckle, l'historien de la civilisation en Angleterre, qui a prétendu démontrer qu'elle n'y tient par aucun lien, qu'elle dépend tout entière de l'élément intellectuel , sans nul concours de l'élément moral, et qui a même osé soutenir que la morale ne peut que lui porter préjudice.
Sans nous laisser éblouir par les progrès des sciences et de l'industrie, si nous voulons savoir ce que nous avons à craindre ou à espérer, il faut avant tout regarder à l'élément moral. Demandons-nous s'il y a dans notre France un développement parallèle de ces forces, de
ces vertus morales hors desquelles, selon nous, pas de salut. « Nous pouvons nous enorgueillir à bon droit, a dit le Michelet d'avant 1^846, de tant de progrès accomplis voilà tantôt un demisiècle ; mais le cœur se serre à voir que, dans ce progrès de toutes choses, la force morale n'a pas augmenté. » Combien ne doit-il pas se serrer encore davantage à voir ce qui se passe aujourd'hui!
Y a-t-il parmi nous plus d'hommes justes, soumis en toutes choses à la loi du devoir, plus d'hommes d'honneur au cœur droit et ferme, et plus purs de toute corruption qu'aux temps passés? Non seulement il n'y en a pas certainement davantage, mais il est à craindre qu'il y en ait moins, d'après le progrès de la criminalité et de la corruption des mœurs. Or, pour échapper aux périls dont nous sommes menacés, il faudrait non seulement que la quantité de bonté n'eût pas diminué, mais qu'elle fût beaucoup plus grande, afin de faire le contrepoids à l'augmentation des tentations et des moyens de mal faire. Ce minimum de moralité requis pour le salut d'une société, nous sommes
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exposés à le perdre par les diverses causes que nous avons indiquées, dont la première est Taffaiblissement du sentiment du devoir détaché de Dieu, le législateur suprême, par Tirréligion légale, par Firréligion obligatoire de Técole primaire et de l'éducation nationale.
Il ne faut pas sans doute désespérer ni s'abandonner à un trop sombre pessimisme.
Nous n'en sommes pas encore réduits à ce degré de démoralisation dont le psalmiste a dit : Non est qui facial bonunij non est usque ad unum, « Il n'en est pas un qui fasse le bien, il n'en est pas même un seul ». Grâce à Dieu, il en est encore plus d'un parmi nous qui fait le bien; il y a plus de justes dans la Babylone moderne que dans Sodome ou Ninive pour détourner la colère du ciel. Nous ne sommes peut-être pas encore à la veille de la destruction, mais nous en sommes menacés dans un avenir prochain, à moins d'une transformation intérieure et d'une recrudescence de vigueur morale.
Nous nous associons pleinement à ces paroles du père Gratry : « La morale, la justice, voilà, dans tous les ordres de choses, la simple
et sainte condition de tout progrès, de tout bien* ».
Il serait au pouvoir de FÉtat d'y concourir en diminuant les causes de corruption et surtout par un retour à la loi de Tinstruction primaire de 1833. Que ne cède-t-il à tant de vœux, à tant de protestations qui se font entendre de toutes parts? Mais il semble se plaire à augmenter le mal, au lieu de le combattre ; il persévère plus que jamais dans la laïcisation à outrance et dans la guerre à tous sentiments religieux.
Quelques-uns ont imaginé de dire que la Prusse devait ses victoires, Sadowa et Sedan, à ses maîtres d'école. Il est possible qu'ils y soient en effet pour quelque chose, mais non pas au sens où l'entendent ces naïfs républicains. S'ils ont contribué à la victoire, ce n'est pas pour avoir mieux enseigné à tous à lire et à écrire, mais par la supériorité de leur éducation nationale, animée de la foi en Dieu, commune à toutes les sectes; c'est par Tenseigne-