‹ Questions de morale pratiqueChapitre 36 sur 64 · L ETAT ET LES MUNICIPAUTES · texte numérisé non relu

L ETAT ET LES MUNICIPAUTES

L'encouragement au bien essentiel à l'ordre social. — Les récompenses publiques à ceux qui ont bien fait sont de tous les temps. — Les prix de vertu académiques ne datent que de la fin du xviii* siècle. — Fondation à la même époque de diverses fêtes en l'honneur de la vertu. — Couronnes aux rosières. — Couronnes aux vertus champêtres. — La Convention abolit tous les prix de vertu. — L'Académie française en reprend la distribution en 1819. — Quelques réflexions sur les rapports annuels des prix de vertu. — Point de vue trop étroit et exclusif. — Les prix de vertu ne sont qu'une des formes particulières de l'encouragement au bien. — Décorations, médailles, mentions d'honneur, pensions données par l'État. — Prix de vertu décernés dans toute la France par un grand nombre de municipalités et de sociétés particulières. — A quel titre de pareilles récompenses sont méritées. — Celui-là seul en est digne qui a fait plus que son devoir.

L'encouragement au bien, dont les prix de vertu ne sont qu'une des formes particu-

Hères, intéresse au plus haut point la morale et Tordre social. J^accorde que la répression du mal est d'une nécessité plus impérieuse, et qu'une société pourrait plutôt se passer de prix de vertu que de châtiments; je ne crois pas, comme le philosophe économiste Gioja, qu'un code de récompenses puisse jamais remplacer le Code pénal. Néanmoins les récompenses, par leur attrait, comme les peines, par la crainte qu'elles inspirent, concourent à un même but : les unes encouragent au bien, les autres détournent du mal, quoique avec des degrés divers d'efficacité. Je n'entreprends pas de combattre les moralistes austères, anciens et modernes, disciples de Zenon ou de Kant, qui ont enseigné que la vertu était à elle-même sa plus douce, son unique récompense, et que le bien cessait d'être le bien, s'il était fait en vue de quelque motif intéressé. Sans nulle prétention de descendre jusqu'au fond des consciences, je me place ici au point de vue de la pratique, plutôt que de la théorie, de l'utilité sociale, plutôt que du mérite absolu des individus. Sans doute la valeur morale du bien diminue s'il a été fait

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uniquement en vue d'une récompense, mais Tavantage, au point de vue social, peut néanmoins demeurer le même.

L'encouragement au bien, sinon aux vertus privées, du moins aux vertus publiques ou civiques, est de tous les temps et de tous les lieux, de la part de la tribu, de la cité ou de TÉtat. Partout il y a eu des couronnes, des palmes, des honneurs décernés à celui qui a le mieux fait, qui a le mieux mérité de ses concitoyens et de la patrie, pour le récompenser lui-même et pour encourager d'autres à suivre son exemple. Quelle gloire ne jetaient pas sur leur patrie ces palmes et ces couronnes des vainqueurs aux jeux de la Grèce, récompenses glorieuses accordées aux qualités les plus en honneur, aux vertus les plus estimées de ce temps-là! Le prytanée, où Socrate demandait ironiquement une place à ses juges, était la retraite honorée, la récompense insigne des meilleurs citoyens. Les ovations et les triomphes des généraux romains victorieux, les honneurs et les dignités accordés aux meilleurs citoyens, étaient les prix éclatants de la valeur militaire et des vertus civiques.

On n'honore pas seulement les mérites des vivants, mais aussi ceux des morts. Les honneurs, les éloges funèbres, les tombeaux magnifiques, les inscriptions, les statues, ont été, et sont encore, en quelque sorte des prix posthumes de leurs vertus. Le moyen âge a eu ^ussi des institutions, des coutumes, des honneurs pour récompenser, non pas seulement la vaillance, mais d'autres vertus plus modernes, des vertus chevaleresques, comme la foi à sa dame, à son seigneur, le dévouement à son l'oi, la magnanimité pour les vaincus. La religion elle-même, chez les juifs et les chrétiens, comme chez les païens, abonde en pieux récits ou légendes au sujet des récompenses terrestres gagnées par ceux qui pratiquent la vertu et honorent sur terre Dieu ou les saints. Ces favoris du ciel, en attendant les récompenses d'une autre vie, échappent miraculeusement aux plus grands dangers, ils prospèrent dans leurs familles et dans leurs biens ; leurs vœux sont accomplis, comme celui de Philémon et Baucis. On a fait plus d'une fois Thistoire des peines; celle des récompenses pour la vertu aurait aussi

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son intérêt. Je n'ai pas voulu refaire cette histoire après le traité du Méi^ite et des Récompenses de Gioja, mais seulement rappeler combien sont nombreux et anciens, aussi anciens que Fhumanité, les antécédents de nos prix de vertu.

Les prix de vertu, au sens large où nous l'entendons, datent donc de bien loin, et non pas seulement des académies et de la fin du xviu* siècle; mais c'est seulement à cette époque qu'ils furent institués à l'Académie française tels qu'ils existent aujourd'hui. En 1783, presque à la veille de la Révolution, TAcadémie, pour la première fois, joignit à ses deux prix d'éloquence et de poésie un prix de vertu, prix unique d'abord, mais qui devait de nos jours en enfanter d'autres et se multiplier, grâce à de nouveaux dons de Montyon et aux générosités de ses imitateurs. Des larmes coulèrent de tous les yeux d'une assemblée d'élite quand la bonne vieille femme jugée la première digne de ce prix s'avança pour le recevoir des mains du président, Mgr de Boisgelin, archevêque d'Aix *.

i. Voir le rapport sur les prix de vertu par M. Boissier, novembre 1884.

L'exemple donné par FAcadémie française ne fut pas perdu, d'autant qu'alors la vertu était, pour ainsi dire, à la mode, et que son nom était dans toutes les bouches, sinon dans tous les cœurs et dans toutes les consciences. Aux environs de Paris, et dans la province, furent instituées des fêtes et des récompenses, les unes religieuses, sous le patronage de l'Église et du curé, les autres, plus mondaines, sous celui du seigneur ou de la dame du lieu avec des danses sur la pelouse du château.

Les rosières datent déjà de plusieurs siècles, s'il est vrai que saint Médard, évêque de Noyon, ait établi au v° siècle la fête de la rosière deSalency qui se célèbre encore aujourd'hui; mais l'origine de la plupart des couronnements de rosières est de cette même époque. Je citerai autour de Paris les rosières de Montmorency, de Fontenay-aux-Roses, de Suresnes, d'autres encore dont quelques-unes se célèbrent aujourd'hui, plus ou moins laïcisées *,

1. Il y a aussi des rosières dans d'autres départements : je citerai les communes de Selles-sur-Cher, de Mehun-sur- Yèvre, de Châteauneuf-sur-Cher; à Lignères, dans le Cher;

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