chant, épisode d^Olinde et de Sofronie
De la sincérilé dans les renseignements demandés. — Dis^ tinction des cas et des personnes. — A quoi est tenu un fonctionnaire public. — A quoi un simple particulier. — Des cas où la vérité à dire serait nuisible. — Règles à suivre. — Tenir compte de l'importance et de la gravité des faits à révéler. — Mettre en balance le malqu^on peut faire aux uns ou aux autres en parlant ou en se taisant.
— Telle vérité imprudemment dite équivaudra à une dénonciation et à une perfidie. — Des mensonges dans les négociations matrimoniales. — Les fausses promesses de mariage. — Les médecins et le mensonge. — Du secret professionnel. — Mensonges au lit des malades. — Des cas où le médecin doit la vérité. — Les avocats et le mensonge. — Penchant à se faire illusion sur la bonté de leurs causes et à mentir dans l'intérêt de leurs clients.
— Nul ne doit défendre celui qu'il sait coupable. — Exception pour l'avocat d'office. — La police et le mensonge. — Les espions à la guerre. — Perfidies héroïques.
— Mensonges excusables pour la défense de la société et de la patrie.
La vérité est-elle toujours due? C'est une question que Rousseau discute avec beaucoup de pénétration et de sagacité dans sa quatrième Promenade d'un solitaire^ où il traite du men-
songe. Suivant lui, toutes les vérités particulières ne sont pas bonnes à dire ; quelques-unes sont indifférentes, quelques autres peuvent être nuisibles. Mais qui sera juge de la convenance de les dire ou ne les pas dire en chaque occasion? L'avantage de Tun fait le préjudice de Tautre; l'intérêt particulier est en opposition avec rintérêt public; enfin, indépendamment du préjudice fait aux autres, il y a aussi ce qu'on se doit à soi-même. Voilà bien des questions délicates, des cas embarrassants que nous examinerons tels qu'ils se présentent dans bien des circonstances de la vie commune, où il y a conflit entre le devoir d'être sincère et celui de ne pas nuire. Nous ne nous flattons pas de les résoudre par des règles fixes et absolues; nous en appellerons à l'instinct moral encore plus qu'à une savante casuistique.
Les renseignements demandés sur les personnes sont un des cas les plus fréquents qui mettent à ^épreuve les consciences les plus délicates. Il est fait appel à notre bonne foi; nous sommes consultés sur les faits, quelquefois les plus graves, sur des faits qu'on sait devoir être
h notre connaissance. Il s'agit de renseignements sur les antécédents, sur la moralité, sur la capacité de tel ou tel individu dont vous n'avez que du mal à dire, si vous parlez sincèrement; faut-il le dire, faut-il le déguiser? Il y a lieu, croyons-nous, de faire des distinctions; suivant les cas et les personnes, la règle à suivre, la conduite à tenir ne saurait être partout la même.
D'abord je distinguerai les fonctionnaires publics et les simples particuliers. C'est le devoir de tout chef hier arcliique, directeur, chef de division, préfet, chef de service, inspecteur de tout ordre, de dire la vérité entière à Tautorité supérieure sur leurs subordonnés. Bonne ou mauvaise, avantageuse ou nuisible, dût-elle entraîner une disgrâce, ils la doivent en tout ce qui concerne Tordre et le bien du service public qui leur est confié. Sont-ils incapables, négligents, indélicats, leurs rapports doivent le dire en toute sincérité.
Il n'en est pas de même à Tégard des simples particuliers ; pour eux, la règle ne peut être aussi absolue, Doit-on le dire, suivant le titre même
d'une pièce qui a eu un certain succès, doit-on ne pas le dire? C'est une question qui peut légitimement s'agiter dans la conscience de plus d un de ceux qui, comme souvent il arrive, sont priés de faire connaître ce qu'ils savent sur le compte de telle ou telle personne. La vérité entière est-elle due, non seulement au juge qui interroge au nom de la loi, ou à un chef hiérarchique au nom de l'intérêt public, mais à un particulier qui, en son propre nom, et pour son intérêt privé, vous demande des renseignements sur les personnes et les choses.
Quand il n y a que du bien à dire, la difficulté n'est pas grande; d'ordinaire on s'empresse de le dire; le cacher serait de la malveillance. Quelquefois même, par bonté d'âme ou par sympathie, certaines personnes amplifient le bien et dépassent la mesure, ce qui est encore du mensonge à un certain degré, mais un mensonge par excès de bienveillance. Est-ce le mal au contraire qui est la vérité? Votre témoignage sincère peut-il perdre quelqu'un, ou même gravement lui nuire? Il est permis d'avoir des doutes, d'hésiter sur la réponse à
faire et sur le degré de sincérité qu'on y mettra.
Je prends des faits qui se présentent tous les jours dans la vie commune. On vient demander des renseignements à une maîtresse de maison, à un patron, à un chef d'usine sur un domestique ou un ouvrier qui ont été à leur service, qui les ont quittés pour se placer ailleurs, ou qu'ils ont congédiés. Si vous les avez congédiés, vous ne Tavez pas fait, je suppose, pour un maigre sujet, comme dit Chrysale se plaignant à Pliilaminte du renvoi de Martine : vous avez eu de bonnes raisons. Ces raisons, les direzvous, sans nulle atténuation, sans nul déguisement? Si vous les dites, ce domestique, cet ouvrier risquent de ne plus trouver nulle part à se placer; vous les condamnez à mourir de faim ou à devenir des malfaiteurs. Pour vous tirer d'embarras, refuserez-vous de répondre? ils n'y gagneront rien, votre refus même sera peut-être interprété comme le pire des renseignements. En vous taisant, vous aurez dit contre eux plus qu'il n'y avait à dire. Que faire donc dans cette impossibilité absolue de ne
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pas nuire., soit en parlant , soit en gardant le silence ?
Rien, à ce qu'il me semble, d'absolu ne saurait être prescrit pour se guider sûrement entre ces deux écueils, et pour tirer d'embarras des consciences justement hésitantes. Plusieurs choses sont à peser et à considérer. Je conseille de mettre dans la balance, d'une part, le mal qu'on peut faire à celui sur qui vous direz la vérité tout entière, et, de l'autre, le mal qui peut résulter, en ne le disant pas, pour celui qui vous le demande. S'agit-il de fautes non habituelles, de fautes légères ou qui laissent l'espoir d'un amendement, par exemple de négligence, de petites indéUcatesses, d'un manque de respect, d'un moment d'emportement, mon avis serait de n'en rien dire. Ce sont des fautes qui n'ont qu'une gravité relative et qui, grâce à la leçon reçue, peuvent ne pas se renouveler sous des maîtres nouveaux. J'en dirai même autant de fautes plus graves, mais qui n'excluent pas la possibilité d'un retour au bien. Voici une pauvre fille séduite, devenue mère, mais dont la faute n'est connue que de vous. Quelle responsabilité
à prendre que celle de la déshonorer, de la perdre à tout jamais, avec les perspectives du suicide, de Tinfanticide ou de la prostitution!
Il y a lieu sans doute aussi de faire entrer en ligne de compte Tintérêt, la sûreté même de cette famille ou de cet industriel qui, sur la foi de vos renseignements incomplets ou mensongers, va prendre à son service ce mauvais et infidèle serviteur, cet ouvrier fauteur de désordre et de grève. Je sais bien que ceux qui font l'enquête doivent en général rabattre prudemment quoique chose des renseignements favorables que vous leur donnez et chercher à les contrôler, s'il se peut, par d'autres témoignages. Mais si Tindividu que vous avez renvoyé de chez vous, vous est connu comme pervers et dangereux, comme capable des plus mauvaises actions, vous ne pouvez pas, en conscience, ni par écrit ni en paroles, lui délivrer un certificat de bonnes vie et mœurs. Quel remords pour vous d'avoir introduit dans une maison, sur la foi de vos faux renseignements, un voleur, peut-être même un assassin !
Ajoutons qu'il est toujours permis d'éluder
quelque peu les questions, ou même d'abuser par quelque fable celui qui vous interroge par simple curiosité ou pour donner matière à ses commérages, un bavard, un indiscret, ou même un reporter. En général, toute vérité n'est pas bonne h dire; bien des fois une vérité échappée par imprudence ou par légèreté a pu équivaloir à une lâche dénonciation et à une perfidie.
Nulle part une entière sincérité ne serait plus justement requise que dans les négociations matrimoniales, et nulle part peut-être elle n'est moins scrupuleusement observée. Le caractère des personnes, la position sociale, la fortune actuelle ou future, les espérances, comme on dit, les chances d'avancement ou d'héritage sont, de part et d'autre, Tobjet de dissimulations ou d'exagérations de toute espèce. Les personnes du monde qui mentent volontiers plus ou moins pour faire réussir un mariage, se rendent-elles bien compte de la responsabilité qu'elles encourent? Que de tristes déceptions peuvent être la suite de ce qu'elles ont caché ou faussement avancé! Plus tard, que de froi-
(leurs, que de récriminations entre les deux familles et aussi entre les époux!
Parmi les pires mensonges plaçons les promesses fallacieuses de mariage pour satisfaire une passion qui, une fois la passion satisfaite, sont oubliées, sans nul souci de ce que deviendra la femme abusée. Brutale sensualité, lâche perfidie, insensibilité et cruauté, il y a tout cela dans les mensonges de tant de débauchés, jeunes et vieux, sans cœur et sans honte.
S'il est impossible d'être trop sévère à Tégard du mensonge qui abuse une jeune fille jusquelà innocente, je serai moins sévère, sans nullement les approuver, pour les mensonges d'amour dans les intrigues entre des femmes du monde coquettes et corrompues, entre des comédiennes et les amants plus ou moins naïfs qu'elles traînent à leur char. Là du moins nulle innocente n'est abusée, et d'ordinaire il n'est pas question de mariage. M. Bourget nous a dépeint avec des couleurs vives, et même un peu crues, ces mensonges de sentiment entre amoureux et amoureuses de cette catégorie. C'est un tableau de mœurs qui n'a rien d'édifiant, mais
OÙ du moins l'on ne voit pas de jeunes filles innocentes séduites et abusées *.
Il y a aussi des mensonges professionnels, c'est-à-dire des mensonges auxquels on est plus ou moins sujet dans certaines professions. Il est bien difficile de s'empêcher absolument de mentir quand on est médecin, ou' avocat, ou même journaliste. Que de vérités à ne pas dire, que de mensonges difficiles à éviter, mensonges presque obligatoires pour un médecin; que de fréquents conflits doivent s'élever dans sa conscience entre son devoir d'homme et son devoir de médecin! Bien des questions complexes et délicates se présentent à lui dans lesquelles interviennent, et sont aux prises, l'intérêt des clients, l'intérêt de l'ordre social et de la justice, les prescriptions de la loi et la conscience professionnelle. Je n'ai ni l'intention, ni rexpérience nécessaire pour entrer dans le détail de ces questions; je renvoie aux ouvrages spéciaux où elles ont été traitées, et particulièrement à celui de M. Brouardel, non moins