Le Secret médical, in
n'est pas une simple lutte oratoire, un vain assaut de paroles. Il y va de la fortune et de rhonneur des familles, de la condamnation des innocents, de l'impunité des coupables; il y va de la justice elle-même. Donc, en aucun cas, sauf un seul, dont nous allons parler, nous ne concédons à un avocat, malgré son diplôme et sa robe, le droit d'ouvrir la bouche par-devant un tribunal pour dire un mensonge. Rien ne l'oblige à plaider une cause qui lui semble mauvaise; son devoir est de s'abstenir.
Je ne pense pas qu'il faille faire aucune exception en faveur de la justice criminelle, bien que là il s'agisse, non pas de faire gagner les uns au détriment des autres, mais de sauver un coupable de la prison ou de l'échafaud. Sous prétexte, comme on dit, que cela ne fait tort à personne, quelques-uns se persuadent que l'avocat de cour d'assises a le droit de mettre en œuvre tous les mensonges pour tromper, pour attendrir le jury et pour lui arracher un verdict d'acquittement. Est-ce donc ne faire tort à personne que de porter préjudice à tous^ à la société tout entière, par
rimpuaité d'un assassin, par rencouragement donné à ceux qui seraient tentés de suivre son exemple ?
Tout à rheure j'étais plus indulgent que le cardinal Gousset à Tégard des mensonges officieux; ici je crois devoir être plus sévère que lui. Il admet en effet qu'un avocat en matière criminelle peut prendre la défense d'un accusé qu'il sait certainement être coupable, par cette mauvaise raison, que nous venons à l'avance de réfuter, qu'il ne fait tort à personne. Sans doute nul, quel que soit son crime, et quelques preuves accablantes qui pèsent sur lui, ne doit être condamné sans avoir été défendu; mais la loi y a pourvu par la désignation d'un avocat d'office.
L'avocat d'office, voilà le seul auquel il soit permis de mentir. Ce n'est pas volontairement qu'il a choisi la cause qu'il défend ; il remplit une mission dont il est chargé au nom de la loi; il se trouve momentanément investi du droit de tout dire pour faire paraître innocent, ou moins coupable, son triste client, pour donner le change, s'il le peut, aux juges et aux jurés par tous les artifices de sa dialectique, par
tous les mouvemenls passionnés de sa rhétorique déclamatoire. C'est à ceux qui Técoulent, et qui sont bien prévenus à l'avance, de ne pas se laisser prendre par celte plaidoirie d'office.
Ce n'est pas seulement à ce rôle d'avocat d'office, mais à certaines fonctions que, dans l'intérêt de l'ordre social, dans l'intérêt même de la vérité et de la justice, il paraît indispensable d'accorder quelque tolérance en fait de mensonge. Je crois que, dans une certaine mesure, elle doit être accordée à un juge d'instruction pour arracher des aveux à un coupable, pour amener à se contredire et à se dévoiler les rusés coquins qu'il interroge. Comment les confondre, s'il n'use lui-même d'adresse et de ruse? Toutefois le magistrat a une dignité à garder qui ne lui permet pas de tendre à l'accusé certains pièges, de lui faire de fausses promesses *. Je ne puis admettre sans restriction un adage espagnol cité par Bacon, die mendacium et erues veritatem.
Une tolérance plus grande doit être accor-
1. La cour de cassation en a jugé ainsi dans une affaire récente qui a eu un grand retentissement.
dée à la police et à ses agents, qui n'ont pas la même dignité à garder. L'agent de police n'a-t-il pas, comme l'avocat d'office, sans vouloir les comparer, un mandat officiel, non pas, il est vrai, de défendre, mais tout au contraire de poursuivre, de découvrir, de saisir les voleurs et les assassins, ou de déjouer les complots contre l'ordre public? Comment accomplira-t-il ce mandat, sinon à la condition de déguiser sa personne et son langage, c'est-àdire de mentir et de tromper? Quel criminel, voleur ou assassin, surprendra-t-il, s'il se donne pour ce qu'il est? Interdisez tout mensonge à la police, et il n'y a plus de police, plus de sécurité sociale.
Cette même immunité qu'il est bien difficile de refuser aux agents de police, je retendrais aux espions d'une armée en campagne, à ceux qui accomplissent une mission du chef d'armée, surtout s'ils risquent leur vie par dévouement patriotique, et non par l'appât d'un gain. Il faut des espions pour prévenir ou pour préparer des surprises, pour faire connaître la force, la position, les mouvements de l'armée ennemie, pour
pénétrer et déjouer les projets de l'adversaire, pour ne pas aller au hasard. Ils servent donc leur patrie, et ils la servent au risque de leur, vie. Je n'ai pu m'empêcher de quelque sympathie pour cet officier prussien qui, au début de la guerre, fut fusillé comme espion au Champ de Mars, bien que ce fût la loi militaire et que nos ennemis en aient largement usé.
Quand j'expliquais le deuxième livre de YÉnéide au collège , rien , mon professeur aidant, ne me paraissait plus odieux que le perfide Sinon. J'avoue qu'aujourd'hui Sinon ne m'inspire plus la même répulsion; il ne trahit pas sa patrie : tout au contraire, il se dévoue pour elle; ce n'est pas un Troyen, c'est un Grec qui brave la mort pour la perte de Troie et pour le triomphe de la Grèce :
.... In utrumque paralus, Seu versare dolos, seu certae occumbere morti.
Je ne méprise pas non plus l'héroïque perfidie de Zopire, ce général de Darius qui, selon Hérodote, après s'être cruellement mutilé lui-même, se présente aux Babyloniens comme une vie-
time du roi de Perse qui les assiège et dont il veut se venger. Je plains les Babyloniens trompés qui lui donnent le commandement de la ville, dont il ouvre les portes à Darius; mais j'admire le dévouement de Zopire. Que d'espions volontaires dans nos guerres modernes ont servi la patrie au péril de leurs jours et sont morts comme des héros, mais sans gloire, pour procurer un renseignement utile aux chefs de nos soldats ! Les déguisements dont ils se sont servis, leurs ruses, leurs mensonges sont ennoblis par le sacrifice de leur vie et par un service rendu à leur pays.
M. Rousset, dans sa belle histoire de la conquête de FAlgérie, raconte qu'un Arabe s'offrit volontairement pour servir de guide à une colonne qui menaçait sa tribu. Afin de donner aux siens le temps d'échapper, il l'égara dans des défilés, où, après bien des marches et des heures perdues, elle se trouva ramenée au point d'où elle était partie. Le guide, comme il s'y attendait, eut la cervelle brûlée, mais sa tribu était sauvée. Comment le flétrir et l'accuser de trahison? Nous sommes de l'avîs de
M. Rousset : « Cet homme qui avait fait le sacrifice de sa vie est un héros ». Condamnerons-nous ces officiers qui, sur un ordre de leur chef, et par la plus périlleuse des missions, ont pris le costume et la langue de l'ennemi pour pénétrer dans son camp et s'assurer de ses forces et de ses projets? Tel Sertorius pénétrant dans le camp des Teutons; tel voyonsnous dans rhistoire d'Angleterre un roi qui n'a pas cru s'abaisser en remplissant lui-même le rôle d'espion, Alfred le Grand, qui se déguisa en ménestrel pour épier ce qui se passait dans le camp des Danois. Condamner d'une manière absolue l'espionnage à la guerre, autant vaudrait condamner comme perfides une poudre sans fumée ou un fusil qui partirait sans bruit. Concluons qu'il y a des mensonges excusables, quelquefois même héroïques, pour la protection de la société et pour la défense de la patrie *.
1. Telles sont aussi les conclusions de savants et intéressants articles sur l'espionnage par M. Numa de Chilly, dans le Correspondant du 25 aoAt et du 10 septembre 1888.
Règle absolue de toutes les transactions commerciales. — Degrés divers dans la mauvaise foi. — Tromperie par réticence. — Le marchand de blé d'Alexandrie et les Rhodiens. — A quoi ce marchand de blé était-il tenu? — Deux philosophes stoïciens mis aux prises par Cicéron. — Opinion de Marmontel. — Le premier des Rothschild et la nouvelle de la bataille de Waterloo. — Tromperies de la part des acheteurs. — Progrès de la fraude depuis les Offices et Pythias, le banquier de Syracuse. — Les mensonges ministériels. — Les mensonges dans la presse. — Mensonge continu de l'esprit de parti. — Mensonges même sur les questions de fait et de nombre. — Nouvelles fausses. — Nouvelles vraies dissimulées ou inexactement reproduites. — Un journal pour et contre. — La fable du Satyre et du Passant soufflant le chaud et le froid.
Le mensonge, nous l'avons dit, est toujours condamnable et digne de tous les mépris, sans nulle distinction casuistique, quand il a lieu à notre propre avantage et au détriment d'autrui. La fourbe, nom général qu'on peut donner aux mensonges de cette classe, est ce qu'il y a de
pire dans la société des hommes. La Fontaine a eu raison de dire :
Des malheurs qui sont sortis
De la boîte de Pandore,
Celui qu'à meilleur droit tout l'univers abhorre,
C'est la fourbe, à mon avis *.
Tels sont les mensonges trop fréquents parmi les hommes ou les faiseurs d'affaires, les commerçants, les marchands, les vendeurs et acheteurs de toute espèce, depuis le marchand des quatre saisons jusqu'à l'agent de change, au banquier ou au directeur d'une grande compagnie. Ces mensonges sont synonymes du vol ou de la fraude, sur une plus ou moins grande échelle, et plus ou moins dissimulés ou à découvert. Quelques-uns mènent directement leurs auteurs en police correctionnelle, et sont flétris par la loi, ou même par les considérants do tel ou tel acquittement ; mais il en est d'autres, plus perfides, plus subtils, et d'autant plus dangereux, qui font encore plus de victimes, et qui néanmoins échappent aux prises de la
i, F/ Aigle, la Laie et la Chatte,
justice. L'opinion publique les condamne, il est vrai, mais pas toujours avec une suffisante sévérité. Combien, dans le monde des affaires, de casuistes indulgents pour des indélicatesses dont ils tirent profit, ou qu'ils sont prêts à imiter!
Cependant aucun doute en saine morale ne peut exister sur la règle à suivre et dont nul, qu'il vende ou qu'il achète, ne doit s'écarter. Cette règle, il y a déjà bien des siècles, Cicéron, dans son livre des Offices ^\^ proclamait au nom de la conscience universelle, dans toute sa rigueur et dans son éternelle vérité : « Nec ut emal meliiis, nec ut vendat, quidquam simulabit aut dissimulabit })ir bonus (Ni pour mieux acheter, ni pour mieux vendre, un homme honnête ne dissimulera ou feindra quoi que ce soit) ». Telle est la loi qui doit présider à toutes les transactions commerciales, grandes oU petites, et qui devrait être affichée en lettres d'or dans tous les marchés du monde, depuis la Bourse jusqu'à la Halle.
Que nous sommes loin, sinon dans la théorie et dans les livres de morale, au moins dans la pratique, et même dans la pratique de ceux qui
ne passent pas tout à fait pour des malhonnêtes gens, de cette stricte justice prescrite par Cicéron et exigée par la conscience, au défaut de la loi écrite ! Toutes les fois qu'il s'agit de gagner quelque chose, peu ou beaucoup, aux dépens d'autrui, et même de s'enrichir de sa ruine, que dliommes d'affaires peu scrupuleux et dont le principal souci est de ne pas tomber sous le coup des articles du code criminel, et de tourner la loi, quand ils n'osent la violer ouvertement!
Ici, comme partout, il y a des degrés dans la mauvaise foi et l'indélicatesse. Tel, en fait de déloyauté et de mensonge, a des scrupules jusqu'à un certain degré, qui n'en a plus au delà; tel en a sur un point qui n'en a pas sur un autre. Le romancier Dickens, chez qui l'on trouve des trésors d'observations morales, a mis en scène, dans V Ami commun, un écumeur de la Tamise qui dépouille les morts retirés de l'eau, mais qui se ferait scrupule de prendre la moindre chose sur ceux qui respirent encore *. De même.
1. Son raisonnement est curieux et mérite d'être cité. Il est impossible, dit-il, de voler un mort. Est-ce qu'un mort a de l'argent? Est-ce qu'il en use? A quel mondé est-KJé
dans le monde des affaires, tel qui ne volerait pas un portefeuille, même bien garni, volera sans remords tout un peuple d'actionnaires trompés par des prospectus mensongers, par des promesses et des manœuvres frauduleuses.
Tel encore qui n'aurait pas menti d'une manière positive, et en termes exprès, ne s'abstiendra pas de tromper par simple réticence, c'est-à-dire en taisant, en dissimulant ce qu'il importerait le plus à l'acheteur de savoir pour ne pas être dupe, qu'il s'agisse de titf-es de bourse, d'actions, de valeurs ou de marchandises quelconques.
Un des cas les plus Spécieux de cette tromperie par simple réticence est l'exemple célèbre donné par Cicéron du marchand de blé d'Alexandrie. Ce marchand arrive le premier, avec sa cargaison de blé, d'Alexandrie à Rhodes, où il sait que le blé manque et qu'il y a disette. S'il
qu'appartiennent les morts? A l'autre inonde, n'est-ce pas? Et l'argent, â celui-ci. Il ne peut donc pas être aux noyés. Un mort n'en a pas besoin; il n'en dépense pas, il n'en dô mande pas, il ne s'aperçoit pas qu'il lui en manque. Il ne faut pas confondre l'envers et l'endroit des choses, le juste et l'injuste. Après tout, c'est digne d'un lâche de voler les vivants;
est seul sur le marché, ou s'il laisse croire qu'il sera seul, quoiqu'il sache bien que d'autres vaisseaux chargés de blé le suivent de près, il vaudra cher, et il est assuré d'un gros bénéfice. En conscience que doit-il faire? Laisserat-il ignorer leur approche aux Rhodiens, ou bien les en informera-t-il, sauf à ne vendre son blé qu'au prix ordinaire? Le cas peut paraître délicat à quelques-uns. Cicéron nous apprend que la question était controversée de son temps entre les philosophes; elle le serait sans doute encore aujourd'hui, sinon entre les philosophes, au moins entre les hommes d'affaires. Qu'elle soit soumise aux courtiers de Marseille ou de Paris, je ne doute pas que, malgré le progrès des lumières morales, elle ne soit immédiatement résolue, et à l'unanimité, en faveur du plus gros bénéfice à faire. Il n'y aurait pas chez eux deux avis, comme entre les deux philosophes de l'école stoïcienne que Cicéron met aux prises : l'un, Diogène de Babylone; l'autre, Anlipater. Sont-ils bien tous les deux de vrais stoïciens? En tout cas, il en est un, Diogène de Babylone, qui ressemble plutôt à un des ca-
suistes flétris par Pascal qa'à un vrai disciple de Zenon ; si c'est un stoïcien, c'est un stoïcien singulièrement dégénéré et relâché. Quant à Antipater, il représente bien la morale stoïcienne qui est celle de la droite raison. Le marchand d'Alexandrie, selon Diogène, n'est nullement tenu d'informer les Rhodiens de la prochaine arrivée d'autres vaisseaux chargés de blé. Il expose son blé sur le marché, il le vend au taux auquel la disette Ta fait monter; il ne fait tort à personne. Suis-je donc coupable à votre égard parce que je ne vous dis pas tout ce que je sais, si je ne vous dis pas, par exemple, quelle est la nature des dieux, ce qui importe bien davantage que l'arrivage des blés dans le port?
Avec Antipater, avec Cicéron, avec la conscience morale, nous tenons pour l'avis contraire. Il n'est pas vrai que ce marchand ne fasse tort à personne ; il fait tort à tous les Rhodiens en leur vendant son blé, par l'ignorance où il les laisse à dessein, deux ou trois fois plus cher qu'il ne vaudra le lendemain. Il ne s'agit pas d'apprendre à l'acheteur tout ce qu'on sait,
comme dit Diogène, ni sur la nature des dieux ni sur celle de Thomme, mais tout ce qu'il doit savoir pour ne pas être dupe, c'est-à-dire pour ne pas être volé.
Parmi les moralistes modernes, Marmontel a discuté le cas proposé par Cicéron et a soutenu Tavis de Diogène de Babylone. Ce marchand, selon Marmontel, n'était pas plus tenu d'informer les Rhodiens de l'arrivée des vaisseaux que les Rhodiens eux-mêmes de l'informer de la disette où ils se trouvent *. Le raisonnement, au premier abord, peut paraître spécieux, mais entre le marchand et les Rhodiens la parité n'existe pas. La disette est une circonstance dont le marchand ne doit pas profiter pour vendre son blé au-dessus de sa valeur, et les Rhodiens ne sont nullement tenus de lui en fournir le prétexte.
Voici au xix' siècle un exemple analogue de tromperie par réticence qu'on peut rapprocher du cas imaginé par Cicéron. Il s'agit d'un grand coup de bourse auquel Nathan Mayer