‹ Questions de morale pratiqueChapitre 53 sur 64 · SIXIÈME ÉTUDE · texte numérisé non relu

SIXIÈME ÉTUDE

De l'hypocrisie. — Diverses sortes d'hypocrisie. — De l'hypocrisie religieuse au xvu* siècle. — Double guerre du théâtre et de la chaire contre les faux dévots. — Molière et Bourdaloue. — Les plus grands des criminels, d'après Fénelon et Massillon. — Pourquoi cette grande sévérité contre les hypocrites de piété. — L'hypocrisie sous la Restauration. — De l'hypocrisie en sens contraire prédite par La Bruyère, ou hypocrisie d'impiété. — De l'hypocrisie religieuse chez un prêtre. — Devoir du prêtre qui a cessé de croire. — Le laïque qui manifeste des marques de respect pour un culte auquel il n'a plus foi est-il un hypocrite? — Devra-t-il rester à la porte du temple pendant un mariage ou un enterrement? — Un cas suprême de conscience, ou alternative d'un enterrement civil ou religieux. — De l'hypocrisie en politique.

— De l'hypocrisie par ambition ou par lâcheté. — Faux rouges ou jacobins. — Hypocrisie des regrets tardifs. — De l'hypocrisie des diplomates, — Les faux pacifiques.

— Dicentes : pax, et non erat pax. — Des faux convertis.

— L'hypocrisie et la persécution.

Mensonge et hypocrisie se tiennent de près.

L'hypocrisie est un mensonge, mais d'une espèce particulière. Elle ne consiste pas à tra-

hir la vérité à un moment donné, par un oui ou par un non, dans une circonstance plus ou moins grave; c'est une feinte continue pendant des années, et même pendant une vie entière.

Elle n'est pas seulement dans le langage, mais dans toute la personne, dans son attitude, dans ses démarches et dans son extérieur, depuis le visage jusqu'à Thabit. L'hypocrisie est un masque que l'hypocrite a attaché sur sa figure et qu'il ne détache jamais que contraint et forcé.

Pour un grand nombre, il n'y a d'hypocrites que dans Tordre religieux. Les faux dévots, ou les bigots, comme on disait au xvii*" siècle, voilà les hypocrites dans le langage ordinaire. Nous donnons ici à l'hypocrisie une plus large acception. Toute feinte, dans un but intéressé, d'opinions, de sentiments, de croyances qu'on n'a pas, est de l'hypocrisie. Nous allons voir combien il y en a de différentes sortes, tant sous le régime de la libre pensée, que sous celui d'une Église dominante ou d'une religion d'État, tant dans l'ordre politique que dans l'ordre religieux. Commençons par les hypo-

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crites dans Tordre religieux qui passent, ou du moins qui ont passé, sinon pour les seuls hypocrites, au moins pour les hypocrites par excellence.

Il y a eu de tout temps de ces hypocrites depuis le triomphe de la religion chrétienne, si nous en croyons TÉglise elle-même qui n'a cessé de leur faire la guerre. Saint Jean Chrysostome et saint Augustin n ont pas épargné les anathèmes à ces faux chrétiens ; mais nous laisserons les pères de TÉglise, le iv® siècle et les siècles suivants, pour ne nous arrêter, plus près de noua, qu'au xv^^ Sous le règne de Louis XIV, et surtout à partir de la révocation de Tédit de Nantes, les manifestations extérieures d'orthodoxie et de piété étant devenues la condition de la faveur du souverain, la voie unique des grâces et des honneurs, il y eut sans doute des hypocrites en grand nombre. Nous devons, d'ailleurs, en croire Bourdaloue qui nous dit, dans son sermon sur l'hypocrisie, « que jamais Fabus delà dévotion apparente et déguisée n'a été plus grand ».

Il faut en croire aussi Molière, La Bruyère et Boileau, qui poursuivent de leurs traits, de

leurs épigrammes, de leurs satires, les faux dévots, et nous. les représentent sur la scène non moins odieux que ridicules et méprisables.

La guerre en ce temps-là était vive, on le sait, entre le théâtre et la chaire ; rappelons la lettre de Bossuet au P. Caffaro et les anathèmes de Port-Royal contre les auteurs de comédies ou de tragédies. Cependant ces deux puissances s'unissent pour flétrir et confondre les hypocrites.

En quels traits ironiques, Molière, dans le Festin de Pierre^ ne dépeint-il pas les avantages et profits attachés à cette profession de Fhypocrisie, de ce vice privilégié qui, selon don Juan, jouit en repos d'une impunité souveraine, des bénéfices d'une liaison étroite avec tous les gens du parti, avec une cabale puissante qui vous défend envers et contre tous. Aussi Tenvie lui prend de se faire hypocrite : « C'est sous cet abri favorable que désormais il veut mettre ses affaires.... C'est le moyen de faire impunément tout ce qu'on veut.... Il s'érigera en censeur des actions d'autrui; il jugera mal de tout le monde; il se fera le vengeur de la vertu

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opprimée, il accusera ses ennemis d'impiété, excitera contre eux de zélés indiscrets qui les damneront hautement de leur autorité privée. »

Le pauvre Sganarelle, terrifié de voir son maître tomber à ce dernier degré, de la corruption et de la perversité, ne peut s'empêcher de s'écrier, au risque de perdre ses gages : « Qu*entends-je ici? Il ne vous manquait plus que d'être hypocrite pour vous achever de tout point, et voilà le comble des abominations ! » Il continue sur ce ton jusqu'à ce qu'il s'embrouille dans son discours, comme il s'embrouille aussi dans sa défense des causes finales.

La terrible tirade de don Juan devient tout un drame dans le Tartufe. Là l'hypocrisie est personnifiée dans le type immortel de ce personnage odieux, bien plus que ridicule et comique, qui, après s'être introduit ch«z Orgon, avec sa haire et sa discipline, veut séduire sa femme et s'emparer de sa maison. Cléante, le sage de la pièce, achève le portrait de l'hypocrite par don Juan :

Ces gens qui, par une âme à l'intérêt soumise, Font de dévotion métier et marchandise,

Et veulent acheter crédit et dignités A prix de faux clins d'yeux et d'élans affectés.... D'autant plus dangereux dans leur âpre colère, Qu'ils prennent contre nous des armes qu'on révère, Et que leur passion, dont on leur sait bon gré, Veut nous assassiner avec un fer sacré.

La Bruyère n'est pas plus tendre que Molière pour les hypocrites ou les dévots, comme il les appelle sans autre épithète, « qui font, dit-il, servir la piété à leur ambition et vont à leur salut par le chemin de la fortune ». Comme Molière, il a mis en scène les bassesses et les fourberies de l'hypocrite personnifié dans Onuphre.

Onuphre est plus prudent, plus circonspect, plus habile à cacher son manège, mais il n'est pas moins odieux et méprisable que Tartufe.

Peut-être échappera-t-il à la justice d'un roi, « ennemi de la fraude », mais non aux mépris et aux dégoûts de tous les gens honnêtes. Boileau s'en prend aussi aux bigots ou faux dévots, en divers passages de ses épîtres et de ses satires, principalement dans la satire sur l'honneur :

Un bigot orgueilleux qui, dans sa vanité, Croit duper jusqu'à Dieu par son zèle affecté, Couvrant tous ses défauts d'une sainte apparence, Damne tous les humains de sa toute-puissance.

Que des moralistes profanes et surtout des auteurs dramatiques, comme Molière, fassent vivement la guerre aux hypocrites, il n'y a pas lieu de s'en étonner ; ils usaient en quelque sorte de représailles ; ils combattaient jtwo aris et focis. En frappant sur les hypocrites, ils frappaient sur les plus dangereux ennemis du théâtre, animés d'un zèle faux ou sincère; ils avaient à se défendre contre le fer sacré, suivant l'expression de Molière, avec lequel on voulait les assassiner. Mais TÉglise ne courait pas de leur part, à ce qu'il semble, le même danger et elle n'avait point de représailles à exercer contre eux. Les hypocrites de piété, à ne considérer que les dehors, et non les cœurs, lui rendaient une sorte d'hommage et augmentaient le nombre apparent de ses serviteurs et de ses fidèles. Ne donnaientils pas le bon exemple? A tout le moins, l'hypocrisie devait être à ses yeux un moindre mal que Tafîectation d'impiété, que le scandale et le libertinage. Mieux vaut, comme dit don Quichotte à Sancho, l'hypocrite qui fait semblant d'être bon que celui qui pèche au grand jour \

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