‹ Questions de philosophie morale et sociale [microform]Chapitre 8 sur 13 · A^SÎ · texte numérisé non relu

A^SÎ

LE DÉTERMINISME

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du saint bienfaiteur, et qui réside à quelque degré en toute âme, est resté à l'état potentiel et latent chez le hideux meurtrier,s'ilne s'est pas développé, s'il n'est pas devenu actuel et actif,le principe n'en existait pas moins en lui. C'est comme une étincelle cachée sous la cendre et d'où peut renaître la flamme. Cette étincelle, vous travaillez à l'éteindre en disant à l'assassin : « Vous n'avez ni plus ni moins de mérite que le héros de la bonté ; chacun de vous n'est que ce que le sort l'a fait. »

Tenir ce langage au malfaiteur, c'est le fermer à double tour de clef dans son enfer de perversité en traçant sur la porte l'inscription du Dante : Lasciate ogni speranza.

Cependant, admettons que cette nature de bête fauve soit aussi indomesticable que le tigre, qu'elle soit condamnée à ne rien pouvoir ressentir d'humain : nous ne saurions en dire autant de tous ceux qui inclinent au crime, mais sans y être encore tombés, et c'est les y pousser que de leur faire entendre de pareilles leçons, taudis qu'un langage opposé eût été capable de les retenir au bord du précipice.

Le méchant est un malade ou un infirme, me direz-vous. Je vous l'accorde. Mais alors ne lui dites pas ; « Tu es irresponsable », car c'est dire au malade: « Tu es incurable, ton état est sans espoir, il est inutile de rien tenter pour te guérir ou pour adoucir tes maux ; prends et fais ce qui te fera plaisir, tu es perdu. » Soit dit en passant,

je trouve peu logique de crier si fort que le vice est une maladie et que le crime, la faute, le péché est un acte morbide, et en môme de se préoccuper si peu de créer la pathologie et la thérapeutique de l'âme.

On ne saurait trouver irrationnel que la société se défende pour sa conservation. Si l'irresponsabilité devait la désarmer vis-à-vis de ses ennemis, le môme motif devrait nous interdire de repousser l'attaque de l'ours ou du tigre, qui sont encore plus irresponsables que le malfaiteur humain, étant malfaisants de par la loi de l'espèce et non pas seulement par l'elTet d'une anomalie accidentelle deTindividu

Toutefois,les instincts de défense, innés à l'homme comme à tous les animaux, doivent dépouiller leur forme violente et automatique sous l'in- (luence des lumières de la science, qui, en venant éclairer notre raison, humanisera nos actes. Ainsi la justice sociale doit répudier la notion barbare de « vindicte publique », heureusement abandonnée déjà par les criminalistes éclairés. La justice ne doit sévir que pour la sauvegarde de la société ou l'amendement du coupable, et dans la stricte mesure de ce double intérêt.

La société doit donc protéger, avant tout, la masse moralement saine, ou réputée telle, mais elle doit aussi sa protection et ses soins aux membres moralement atteints de maladie ou de difl*ormité. C'est ici le lieu de rappeler qu'avant la

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grande réforme commencée par Pinel, il n y a guère qu'un siècle,le malheureux fou était traité à l'égal du criminel, comme lui plongé dans un cachot et couvert de chaînes.

L'idéal de raison et de justice, ce serait de réserver son indignation et sa colère pour le méfait lui-même et le méfait seul, et d'avoir pitié du malfaiteur,tout en le mettant, autant qu'il est possible, hors d'état de nuire. La laideur physique excite en nous une répulsion instinctive qui peut égaler celle que nous éprouvons en présence delà laideur morale. Et pourtant n'est-il pas cruellement injuste de se détourner avec dégoût et de s'éloigner de l'infortuné dont le visage a été rendu affreux, horrible à voir, par un accident quelconque, peut-être par les glorieuses blessures du sauveteur se livrant lui-même aux ravages du feu pour lui arracher des victimes ?

Ce rapprochement peut nous faire comprendre que les réactions automatiques de nos sentiments contre les personnes, provoquées par des faits d'ailleurs positivement répugnants en soi, doivent nous être suspectes et doivent être tenues en bride par une raison éclairée. Ce sont les impulsions aveugles d'un instinct qui n'a rien que de naturel chez l'homme sauvage de même que chez les purs animaux, mais qui, dans un état sociologique supérieur, est destiné à s'atrophier, pareil à l'organe destitué de sa fonction, pareil à ces muscles, développés et puissants chez certains animaux, et

qui ne subsistent plus chez l'homme qu'à l'état d'inerte vestige.

Un de mes collègues du temps jadis à la Société médico-psychologique de Paris,EugèneDally,dont le déterminisme radical et provocateur ne négligeait aucune occasion de s'affirmer, était d'un autre avis, et tirait du principe de l'irresponsabilité criminelle une conclusion pratique qui ne découlait pas précisément d'un sentiment de pitié pour les malheureux irresponsables. Pour lui, l'irresponsabilité du malfaiteur était sa condamnation même ; et il demandait qu'il fut ni plus ni moins que supprimé, par mesure de salubrité publique. Il aurait accordé le bénéfice de la loi Bérenger aux criminels ayant conscience de leur démérite, comme susceptibles de s'amender; il était inexorable pour les inconscients et les instinctifs. A ceux qui se sentiraient portés à partager cette opinion tranchante de mon regretté collègue, je soumettrais et recommanderais l'argument suivant: si, leur dirai-je, parla seule raison que le malfaiteur nuit à la société et est un danger pour elle, il est expédient et licite de l'en retrancher par la hache ou la corde du bourreau, la même considération milite avec la môme force, avec plus de force encore, pour le retranchement de tous les autres éléments sociaux nuisibles, quel que soit leur mode de nocuité. Et alors quelles seront les premières victimes expiatoires qui s'offriront au couteau du sacrificateur? Incontestablement ce

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ne seront pas les assassins, mais les pestiférés, les lépreux, les cholériques, les varioleux, les typhiques, dont la présence dans le milieu social est un péril imminent de maladie et de mort pour des milliers d'individus sains. Ce seront aussi les syphilitiques et les tuberculeux, qui, par voie de contagion ou de génération, feront incomparablement plus de victimes que le plus redoutable des assassins. Ce seront encore les épileptiques, les fous, les crétins, les bossus, les boiteux, que, pour l'avenir delà race, il sera urgent d'exterminer. Il faut être conséquents !

Entre le vice et l'aliénation mentale la ligne de démarcation est arbitraire et artificielle ; ces deux états relèvent de la pathologie (1). L'hygiône sociale, quand elle sera intégralement appliquée — ce qui, au préalable, n'exige pas moins que la refonte entière de notre société barbare — sera le grand préservatif de ces deux fléaux morbides et une sauvegarde efficace contre les dangers que font courir aujourd'hui à chacun, sans aucune véritable protection pour lui, les tendances malfaitrices des pervers, que la justice ne sait atteindre qu'après coup, c'est-à-dire quand il est trop tard. Sans doute, tant qu'il y aura des vicieux criminels et des fous dangereux, les moyens d'intimidation, de coercition et de correction ne sau-

(1^ Voir dans mon livre, Nouvelles recherches sur VEsthétique et la Morale, le chapitre intitulé Le libre arbitre positiviste.

raient être mis entièrement de côté. Mais le temps est venu d'y joindre, dans toute la faible mesure que comporte notre morcellement social, des moyens thérapeutiques et des moyens prophylactiques.

Hélas! rien à cet égard, rien de sérieux n'est à espérer de nos politiciens soi-disant réformateurs et de leurs journaux. L'idéal de ce monde là se réduit à mettre la main sur le pouvoir politique pour l'exploiter au profit de la coterie, bouillants champions de cent projets mal digérés de réformes radicales aussi longtemps qu'ils sont dans l'opposition, ils deviennent conservateurs bornés une fois au gouvernement. Quand ils ont bu, la France est ivre.

Constatons à ce propos que l'alcoolisme (de même d'ailleurs que la pornographie, le jeu, la tauromachie) fait tranquillement son chemin, accomplit son œuvre mortelle, sous leurs regards indulgents, que dis-je? bienveillants (1). Ne doiton pas avant tout tous les ménagements et tous les égards aux cabaretiers, ces indispensables agents électoraux, et ne serait-il pas sot d'entraver la consommation de l'alcool, ce qui aurait pour conséquence de diminuer les recettes du budget, cette excellente vache à lait que tous les partis se disputent?

(1) On se souvient que le généreux Vandervelde, député socialiste belge, fut désavoué et censuré par les organes du socialisme français pour sa participation au Congrès antialcoolique tenu à Paris, il y a quelques années.

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Léon Tolstoï est d'avis que le bon doit s'abstenir de résister au méchant, qu'il doit subir Tattaque et s^nterdire la défense. Je crois, pour mon humble part, que ce serait offrir une prime à la malfaisance et étendre rapidement son empire. Cette façon de voir forme contraste avec celle d'Eugène Daily, mais elle a le môme point de départ. Toutes deux partent du déterminisme, mais vont se tournant le dos pour aboutir chacune à Tune ou à l'autre des deux conséquences extrêmes opposées du même principe.

Il n est pas sans intérêt de faire remarquer que les deux morales religieuses les plus en honneur dans le monde, celle du Christ et celle du Bouddah, sont ultradéterministes et tolstoïennes. « Seigneur, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu ils font », dit Jésus sur la croix, parlant de ses bourreaux. Il avait dit auparavant: « Si on vous frappe sur une joue, tendez l'autre. Pardonnez à vos ennemis, aimez-les ». Cela ne signifie-t-il pas: « Le méchant est la victime de sa destinée ; il ne faut pas lui en vouloir d'être ce qu'il est, il faut

le plaindre? »

Je crois aussi que le sentiment qui doit légitimement découler de la solution déterministe du problème de la responsabilité, c'est une mansuétude universelle et infinie, et que notro pitié doit se partager entre la victime innocente et son bourreau. Mais le chirurgien qui porte le fer et le feu dans les chairs de son patient, n'est pas son

ennemi ; il manquerait, au contraire, envers lui à un devoir sacré si une sensibilité intempestive paralysait sa main et empêchait l'accomplissement de son œuvre de salut. N'est-il pas d'autre part à considérer que, si intéressant que soit le membre gangrené, l'épargner et sacrifier par là le corps tout entier serait le comble de la déraison? Je m'arrête pour ne pas m'engager d'avantage sur une pente glissante, ne voulant pas donner un supplément au chapitre de mes Nouvelles recherches sur VEsthétiqueet la Morale ^mWinXQAnti^ iiomies morales et juridiques^ chapitre dont plusieurs de nos critiques se sont émus et que certains ont jugé terrible.

Il n'est guère possible de traiter la question de la responsabilité criminelle, ne fût-ce que très sommairement, comme c'est ici le cas, sans mentionner l'œuvre de Lombroso. On lui doit d'avoir soulevé un grand et salutaire remue-ménage d'idées, qu'il reste toutefois à mettre en bon ordre. Le soin que le réformateur italien s'est donné à cette dernière fin n'a pas été entièrement heureux, et les critiques sévères que ses théories ont provoquées sont, à mon avis, justifiées. A cet égard, nous devons signaler surtout ses très instructives et très intéressantes discussions avec un médecin français d'un esprit critique et d'une pénétration remarquables unis à une grande sûreté de juge-

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ment. Pour ceux qui sont au courant de la question, il serait inutile de dire qu'il s'agit du docteur Manouvrier, le célèbre professeur de TEcole d'Anthropologie de Paris.

L'école italienne a eu, à mon sens, le grand tort de vouloir faire de son tiomo delinquenie un type fixe, d'ériger en une entité une et homogène ce qui est en réalité une confusion de choses très distinctes et quelquefois disparates. Etre frappé d une condamnation à mort, au bagne ou à la prison, semble, pour Lombroso, désigner suffisamment ce qu'il entend par le criminel. Mais que n'a-t-il fait cette réflexion qu'à pareil compte Socrate, Jésus, Vanini, Servet, Jeanne d'Arc, en un mot tous les martyrs de la foi reli- «^ieuse, de la foi philosophique, de la foi patriotique et de la foi politique, se trouvent confondus sous la même étiquette avec les plus atroces meurtriers, avec les plus vifs malfaiteurs ?

Et, réciproquement, que n'a-t-il considéré que les plus hautes situations sociales sont occupées souvent par des individus qui, bien que comblés de dignités et d'honneurs, doivent simplement à un hasard de la naissance de n'avoir pas été marqués au fer rouge comme assassins ou voleurs et envoyés comme tels à Téchafaud ou au bagne ? Pourrait-on rencontrer une tête d'un Vacher, d'un Pranzini, d'un Lacenaire offrant une bosse du crime sanguinaire, plus développée que celle qui doit orner le chef de certain général français con-

temporain, fameux par sa passion du massacre et par des exploits sanglants qui font frémir ? Est-ce donc parce qu'il rencontre l'assassin vulgaire dans une geôle et les fers aux pieds que Lombroso constatera sur sa face tous les signes physiques de la criminalité native? Est-ce parce que Vautre se montrera à lui couvert de galons et de décorations qu'il diagnostiquera en lui le fils d'une race noble et pure, pure de la propension héréditaire au meurtre, à l'incendie et au pillage?

Je n'admets pas cette pierre de touche.

Soyons plus méthodiques, et distinguons les diverses catégories principales et nettement caractérisées qu'enveloppe confusément Texpression de criminel-né,

QuVst-ce que le « criminel-né »? — Cela doit s'entendre du criminel affligé d'une propension congénitale au crime.

Reste à savoir ce qu'est le « criminel » avant toute épithète. C'est l'individu dont la conduite ne s'adapte pas aux besoins de la société dont il fait partie, et qui en transgresse les lois ; et par conséquent le criminel-né est l'individu qui est né avec les dispositions susdites. Jusque-là nous sommes parfaitement d'accord avec Lombroso.

Mais ces définitions étant posées, il s'ensuit, nous le répétons, que les martyrs de la foi religieuse, de la foi philosophique, politique ou patriotique, les martyrs du libre examen, etc.,

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seraient à ranger parmi les criminels-ne'^, puisqu'ils bravèrent les lois de Tépoque et qu'assurément ils avaient apporté en naissant les inclinations exceptionnelles, excentriques, qui devaient les mener au supplice.

Ainsi, le criminel d'une époque ou d'un lieu peut être le saint d'une autre époque ou d'un autre lieu. C'est dire que les mobiles et changeantes lois établissent à leur guise les marques du crime et celles de la vertu ; c'est dire que le « criminel-né » n'apporte en lui rien de fixe et d'absolu, et que par conséquent les signes diagnostics de la criminalité native ainsi définie sont une chimère.

Mais en réalité les tares morales que Lombroso entend rattacher à ces prétendus caractères physiques du criminel-né sont le penchant inné au meurtre, au vol, à l'incendie ; et cela met évidemment en défaut ses défmitions. Mais allons plus loin : est-ce que de telles anomalies, de tels « défauts d'adaptation sociale », ne sont pas, eux aussi, purement relatifs, comme ceux qui, pour ne citer qu'un exemple, ont valu à Jeanne d'Arc d'être brûlée vive par l'Eglise, et d'être canonisée cinq cents ans plus tard par la même Eglise ? Eh ! oui, en effet, car, dans l'ère sociale de subversion, qui n'est pas encore close, l'homicide, le vol et la dévastation sont le régime normal de la société, et cela jusqu'à nos jours, quoi qu'on en puisse dire.

Dans la société de forme purement embryon-

naire, société à vrai dire négative, où chaque individu la constitue presque à lui seul, l'honnête pratique de l'homicide, du pillage et de la destruction triomphe d'homme à homme ou de famille à famille. Elle s'exerce ensuite honorablement de tribu à tribu, de horde à horde quand les premiers groupes sociaux se sont formés, mais devient criminelle entre membres d'un même clan. Plus tard enfin, quand les grandes agglomérations politiques et policées se sont établies, c'est bien toujours le carnage et le pillage qui sont à la base de la société, mais c'est alors uniquement, exclusivement sous la forme de guerre internationale. C'est ainsi que, de nos jours, le premier peuple civilisé de la terre, le peuple anglais, pend inexorablement chez lui ceux qui pratiquent l'assassinat ou le vol en tant qu'individus, tandis qu'il pratique lui-même, en tant que nation, ces mêmes crimes, et fait ses idoles des bandits galonnés et empanachés qui se chargent de dépouiller, de brûler et d'assassiner pour son compte les malheureux Boërs. Si les signes de conformation qui révèlent la propension native au vol et à l'assassinat existent véritablement quelque part, c'est ce peuple, cegrand peuple pris en bloc, qui doit les offrir au plus haut degré. On peut en dire autant, du reste, de tous les peuples dits civilisés qui se font gloire de leurs conquêtes et qui font des héros, des demi-dieux, de

tous les célèbres dévastateurs, incendiaires et

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verseurs de sang humain ayant pour eux la chance d'opérer sur une grande échelle, c'est-à-dire avec des régiments et de Tartilierie.

Au sujet du c( criminel-né » voici à mon avis à quoi les choses se réduisent :

Au moral comme au physique, il existe des anomalies qu'on peut dire telles absolument, c'est-àdire des malformations, des difformités et des maladies, soit acquises par le sujet, soit héritées de

ses ancêtres.

Ces anomalies absolues sont souvent difficiles à distinguer, et des anomalies relatives, c'est-à-dire des dispositions morales qui n'ont que le défaut d'être en désaccord avec le présent milieu social, et des anomalies larvées (comme on dit en patholo«^ie), c'est-à-dire absolues, véritables, mais masquées par leur concordance accidentelle avec le milieu social actuel.

Le diagnostic est malaisé. Toutefois, en voici, selon moi, le critérium : voir le type normal du caractère dans celui qui est conforme à l'esprit de la société idéale, de la société de l'avenir, de la société harmonique, l'opposé de la société antagonique et subversive du passé et du présent.

Et maintenant, pour ce qui est du traitement juste et rationnel à appliquer à ces malformés, infirmes et malades de l'ordre mental,dits vicieux et criminels, je n'ai qu'à me reporter à mes conclusions du précédent paragraphe.

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Avant de clore ce chapitre sur le déterminisme et sur les difficultés d'ordre moral qu'il soulève, je crois qu'il ne sera pas hors de propos de dire ici quelques mots d'une vieille et intéressante question, moitié morale et moitié religieuse, celle de l'expiation et du sacrifice.

L'expiation est chose aussi naturelle que le remords et elle en est le corollaire pratique. Son objet est de nous rendre la paix de l'âme et de nous réconcilier avec notre conscience, en nous acquittant vis-à-vis d'elle. Elle est la purification do nos souillures. Elles nous procure, au moral, ce sentimentde bien-être suigeneris qu'on éprouve à quitter une chemise sale et pouilleuse et à revêtir du linge bien blanc, bien propre dont on avait été longtemps privé.

Pour qu'elle ait cette efficacité, l'expiation, cela semble évident, doit être une peine voulue ou subie avec courage.

Quelles sont les voies rationnelles de l'expiation? Si la souillure contractée consiste en un tort fait à autrui, ce tort est quelquefois susceptible d'être racheté par une juste réparation.

Si, bien que sans léser autrui, je me suis avili et rendu impur par une action basse, une action telle qu'elle me cause un mécontentement de moimême et me fasse rougir de ma personne, je sens que je puis me relever et me réhabiliter à mes

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yeux en m'infligeant volontairement une privation, une souffrance quelconque, une pénitence eniin, qui, supportée stoïquement, me prouvera que je n'avais pas perdu toute maîtrise de ma bête humaine, que j'ai pu me ressaisir, que j'ai été de force à balancer mon passif de faiblesse par un actif d'énergie morale, et que j'ai remis mon budget en équilibre.

Mais,direz-vous, pourquoi l'obligation de se laver la conscience d'une faute qui était prédéterminée, c'est-à-dire nécessaire, inévitable ? — Je vous réponds : vous est-il arrivé de tomber dans un bourbier et de vous couvrir de boue des pieds à la tète? Cela peut arriver à tout le monde. Eh bien, en pareil cas, pourquoi courez-vous vous dévêtir pour ensuite vous laver tout entier au savon et à grande eau et vous réhabiller à neuf? Est-ce que cette souillure matérielle n'était pas tout aussi prédéterminée qu'une souillure de l'àme peut

l'être ?

Pourquoi donc y louchez-vous, pourquoi donc ne voulez-vous pas la laisser subsister, pourquoi ne vous y résignez-vous pas par respect pour le destin, vous qui voulez que je me résigne passivement au contact de l'ordure morale ? Est-ce que la parité n'est pas complète? On peut dire encore que l'expiation est comparable au vomitif ou au contre-poison destiné à expulser ou à neutraliser le poison que nous avons avalé. Le mal appelle le remède.

Ces considérations suggèrent la réflexion suivante : l'indignation de la conscience publique contre le criminel et sa soif de vindicte ne sont peut-être pas sans rapport et sans accord avec l'intérêt du coupable lui-même, c'est-à-dire avec l'utilité qu'il y a pour lui à se purger de son

crime.

L'homme moralement inculte et fruste est peu apte au remords, mais il redoute la douleur physique. A la société il ne peut fournir par conséquent le gage de sécurité relative qu'elle rencontre dans l'appréhension des morsures de la conscience chez les âmes cultivées. La société se voit alors réduite à remplacer cette garantie absente par un succédané : la peur du châtiment. Et, afin de donner un surcroît de force à la vertu préservative de cet épouvantail, la religion aidant, elle le fait double : c'est d'abord la menace des peines qu'elle a le pouvoir d'appliquer elle-même ; c'est ensuite la menace du châtiment que, dans son impuissance, elle confie au bras divin.

Alors le coupable croyant, alarmé de sentir peser sur lui le courroux du ciel, qui voit tout, imagine d'entrer en composition avec lui et d'obtenir son pardon aux moindres frais possibles. Cette puissance cachée avec laquelle il a à compter, ce sont primitivement les esprits des morts omnipotents, et qu'il suppose naïvement — quoique non sans raison peut-être — animés des passions inférieures qui le dominent lui-même et ses

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contemporains. Voyant les dieux dans sa propre image, c'est à leur gloutonnerie et à leur cruauté qu'il s'adresse. 11 est le coupable, seul coupable, mais au lieu de s'immoler soi-môme il leur offrira comme rançon une victime immaculée dont le supplice leur sera d'autant plus agréable qu'elle est plus pure, car ce n'est pas de justice que de tels dieux ont soif, mais de sang, et du meilleur.

De là ridée de la possibilité délaver son crime à soi dans le sang d'un autre qui n'y est pour rien, de là l'institution du sacrifice, de là le dogme de la rédemption du crime par le supplice de l'innocence. Ainsi s'expliquent les sacrifices mémorables d'Abraham, de Jephthé, d'Agamemnon, et toutes les immolations de victimes expiatoires et propitiatoires, humaines ou autres.

Les hommes primitifs qui se représentaient de la sorte l'être divin, le jugeaient très naturellement d'après eux-mêmes. Ce qui pour nous, leurs descendants civilisés, est encore plus triste à penser, c'est que nos contemporains et nos compatriotes verraient la divinité sous les mêmes couleurs, n'était qu'ils subissent bon gré mal gré l'ascendant d'une morale relativement supérieure, établie et maintenue au cours des générations par une élite humaine. Une fois livrés à leurs instincts déchaînés, ces prétendus civilisés qui m'entourent (et je n'en suis pas plus rassuré) imagineraient leur Dieu et agiraient avec lui tout comme leurs ancêtres cannibales. En effet, de nos jours, dans

une civilisation si orgueilleuse de ses raffinements, quels sont les spectacles favoris où se ruent les foules en délire? Ce sont les spectacles sanglants, et les plus sanglants sont les plus passionnants ; et si aux malheureux taureaux et chevaux de nos infâmes « corridas » espagnoles on substituait ou adjoignait des gladiateurs et de nouveaux chrétiens livrés aux bêtes du cirque, l'attraction serait immense et le succès de l'entreprise ne connaîtrait plus de bornes.

Cette passion satanique du sang et de la douleur d'autrui, si moderne encore, explique que nos incultes et grossiers ancêtres, anxieux de se rendre les dieux favorables, n'aient rien trouvé de mieux que de leur offrir ce qui était pour euxmêmes le suprême régal.

L'idée naturelle et saine de l'Expiation a dévié dans une autre fausse direction encore. La magie est venue offrir son secours au pécheur ; elle s'est chargée de le réconcilier avec la divinité par la vertu mystérieuse de son grimoire aux recettes variées : accumuler les fautes d'Israël sur la tête d'un bouc et chasser ensuite l'animal dans le désert; laver le corps dans les eaux sacrées du Gange ou celles du Jourdain comme moyen tout puissant de rendre toute sa blancheur à l'âme noircie, —

Ah ! nimium faciles qui tristia crimina cœdis Fluminea tolli posse putatis aqua I —

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