DU LANGAGE DES ANIMAUX IG
autre ne reconnaît, n’est pas encore sur le même plan qu’Eumée, le fidèle serviteur, qui n’est pourtant que le gardien d’autres animaux. Aucun commentateur d’Homère n’a eu l’idée de comparer ce chien idéal à Pénélope. — On a fait cette remarque très-juste que « l’habitude de vivre avec l’homme modifie profondément l’animal et le rapproche de lui. » Le cheval sauvage des Pampas ne ressemble pas au cheval de Job, et moins encore à celui de Virgile, associant son deuil au deuil paternel et versant de grandes larmes en suivant le cercueil de Pallante.
Post beVator equus , positis insignibus Œlhon
It lacrymans , guttieque humectât grandibus ora. (Enéide f XI.) (1)
Mais si notre influence imprime à l’instinct plus développé à certains égards une direction supérieure, elle ne va pas jusqu’à transformer cet instinct en sentiment moral. La limite reste infranchissable.
« Les bêtes ne s’admirent point, dit Pascal. Un cheval n’admire point son compagnon. Ce n’est pas qu’il n’y ait entre eux de l’émulation à la course ; mais c’est sans conséquence. Car, étant à l’étable, le plus pesant et plus mal taillé ne cède pas son avoine à l’autre, comme les hommes veulent qu’on fasse. Leur vertu se satisfait elle-même. » (Pensées.)
Montaigne a donc tort quand il dit : « Tl y a des ordres et des degrés, mais c’est sous le visage d'une même nature. » ( Ess ., II, xii.) La nature animale, au contraire, sur tout cela est essentiellement différente de la nature humaine.
QUESTION LIX
Do langage des animaux. — La parole, attribut distinctif de l'espèce humaine.
La parole a toujours été regardée comme le signe distinctif le plus frappant qui sépare l’homme de l’animal. (V. Quintilien, II, xvi.) Son absence a paru être le cri-
(1) Lamennais, Eiquüse d’une philosophie, t. IV.
térium de l'animalité. Le sens commun semble partager cette manière de voir; la langue vulgaire appelle les animaux des muets, animalia muta. La parole et la raison en effet, chez l'homme, sont dans un rapport si étroit qu’on peut prendre l’une pour l’autre. Pourtant, l’une n'est que la conséquence, l’autre est le principe. Mais, comme toujours, on a pris l’effet pour la cause et le signe pour la chose signifiée. La parole n’est que la raison manifestée et objectivée. L’observateur exact ne doit pas s’y méprendre. L’homme ne pense pas parce qu’il parle ; mais il parle parce qu’il pense. Instrument de la pensée, la parole est sa création, et, rien que pour la comprendre, il faut un être intelligent. (V. Q. XX.) Donc si l’animal ne parle pas, c’est qu’il manque de cette intelligence nécessaire pour comprendre la pensée que le signe parlé représente, c’est que lui-même ne pense pas, que la raison lui a été refusée. Il est incapable d’attacher sa pensée à des signes destinés à la manifester, ni de pénétrer chez 4’autres le sens do signes semblables, également intentionnels. Là est encore une barrière infranchissable que l’on a vainement essayé de renverser. Tout ce qu’on a dit à ce sujet du langage des animaux ne supporte pas un examen sérieux. Le paradoxe roule sur une confusion perpétuelle du langage naturel et du langage artificiel. Il suffira de rétablir cette distinction pour voir tomber les équivoques et s'évanouir les sophismes.
Les animaux sont doués de cette faculté générale d’expression qui a été départie à tous les êtres vivants de la création. Cette faculté existe chez tous à des degrés divers et sous des formes d’une variété infinie. Ce que disent Plutarque, Montaigne, Charron, etc., est vrai. Non-seulement les bêtes expriment ce qu’elles sentent et ce qu’elles sont à l’intérieur, mais elles s’entendent et semblent se parler entre elles. La poule appelle ses petits et avertit ses compagnes, par un certain cri, du grain qu’elle a trouvé. Un chien nous pousse quand on ne lui donne rien, on l'entend gratter à une porte qui lui est fermée. Elles (les bêtes) gémissent et crient de manière à nous faire connaître leurs besoins. (Bossuet.)
« Entre elles il y a une entière et pleine communication, non-seulement celles de même espèce, mais aussi d’espèces