‹ Questions de philosophie précédées des règles de la dissertation philosophique et suivies des sujets donnés aux concours, à la licence et au baccalauréat es lettresChapitre 101 sur 192 · DU LANGAGE DES ANIMAUX · texte numérisé non relu

DU LANGAGE DES ANIMAUX

différentes. En un certain aboyer du chien, un cheval connaît qu'il a de la colère. Il n’est mouvement qui ne parle ; c’est un langage intelligible sans discipline. » (Montaigne.)

Les animaux ont donc un langage, si par là on entend simplement des moyens d’exprimer ce qu’ils sentent et ce qu’ils éprouvent. Qui songe à le nier? Mais ce langage, quel est-il ? Je le répète, c’est la faculté d 'expression, distincte de la faculté tic parler ou de la parole. La différence n’est pas, comme on croit, en degré, mais en essence. Les animaux ont des signes pour manifester ce qu’ils éprouvent. Ces signes très-expressifs sont des mouvements, des cris inarticulés, le chant, la physionomie, le regard, etc. Tel est le langage naturel. Instinctif ou spontané, invariable, il n’a pas besoin d’étre appris. Un lien mystérieux que la nature elle-même a formé unit le signe et la chose signifiée.

Tout autre est le langage artificiel de la parole. Ici, rien de semblable. Entre la pensée et le signe, le rapport est variable et n’est nullement nécessaire; il est même ou peut être arbitraire ; il est intentionnel. De sorte que, pour le saisir ou le comprendre, il faut savoir qu’à tel signe répond telle idée et à telle idée telle combinaison de signes. Ce langage n’est plus simplement le langage du sentiment, mais de la pensée, d’une pensée elle-même réfléchie, ou analysée, décomposée et recomposée, en un mot abstraite. Il en résulte q ue, dans le discours, la pensée est si bien attachée aux signes et les signes à la pensée que lui-même a besoin d’être pensé. Il faut penser sa parole pour parler sa pensée, comme pour penser véritablement il faut incorporer sa pensée à des signes. Ce langage, instrument d’analyse (Condillac), luimême est le fruit de l’analyse et de la réflexion, à la fois cause et effet. Il y a action et réaction, étroite solidarité. Voilà la parole, le langage artificiel tel que l’homme le parle et l'interprète, à la fois moyen de transmission et de formation des idées. (V. Précis, p. 169-179.)

Quand donc on se plaît à disserter sur le langage des animaux et qu’on leur prête une langue, il faut sortir du vague et préciser. S’agit-il de la faculté d’expression? Sans doute ils possèdent ce langage, puisque c’est celui de toute la nature vivante, La plante elle-même n’en est pas dépourvue.

PSYCHOLOGIE

Elle est chez tous les animaux à divers degrés. Cette langue est très-riche et très-variée. • — S’agit-il du langage artificiel, delà parole en particulier? Nulle part il ne se montre que chez l’homme. Pas un seul animal n’est capable, ni de le comprendre, ni de s'en servir, même sous la forme la plus simple et la plus grossière. Pas un n’est en état, je ne dis pas de faire une phrase, mais d'émettre un seul mot qui soit réellement un mot, verbum, d’attacher une pensée à un signe également pensé, encore moins de former ou d’apprendre une combinaison de signes d’où résulte ce qu'on appelle un discours (sermo). 11 serait inutile de chercher à démontrer cette proposition évidente et de réfuter le contraire, dont l’absurdité saute aux yeux. 11 faut laisser aux écrivains amoureux du paradoxe le soin d’établir leur thèse et de montrer leur esprit en la défendant avec cette autre thèse, quo les animaux raisonnent.

Parler, on l’a souvent dit, n’est pas émettre des sons, même articulés, mais y attacher soi-même un sens et voir que d’autres y attachent la même pensée, que cette pensée se suit, s’enchaîne d’après des rapports nécessaires. La parole ainsi, même pour celui qui commence à parler ou apprend une langue, est une création de la pensée. L’enfant, qui pourtant reçoit tout fait le langage, en un sens, fait sa langue, et nous assistons tous les jours à celte merveille de la création du langage dans l’individu. L’enfant n’appTend à parler qu’à la condition de créer les signes qu’il emploie. L’animal le fait-il? Non, et cela suffit pour prouver qu’il est muet et doit rester muet tant que la création actuelle ne sera pas changée, et que ce miracle ne s'opérera pas : celui de l’animal parlant ou qui cesse d’être muet.

Descartes, qui a eu tort de vouloir que les animaux ne soient que des machines, a raison dans les remarques suivantes qui sont d’une parfaite justesse : « C’est une chose bien remarquable qu’il n’y a point d’hommes si hébétés et si stupides, sans en excepter même les insensés, qu’ils ne soient capables d’arranger ensemble diverses paroles, et d’en composer un discours par lequel ils fassent entendre leurs pensées, et qu’au contraire il n’y a point d’autre

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