‹ Questions de philosophie précédées des règles de la dissertation philosophique et suivies des sujets donnés aux concours, à la licence et au baccalauréat es lettresChapitre 102 sur 192 · DU LANGAGE DES ANIMAUX · texte numérisé non relu

DU LANGAGE DES ANIMAUX

animal, tant parfait et tant heureusement né qu’il puisse être, qui fasse le semblable. Ce qui n’arrive pas de ce qu’ils ont faute d’organes, car on voit que les pies et les perroquets peuvent proférer des paroles ainsi que nous, et toutefois ne peuvent parler ainsi que nous, c’est-à-dire en témoignant qu'ils pensent ce qu'ils disent ; au lieu que les hommes qui, étant nés sourds et muets, sont privés des organes qui servent aux autres pour parler, autant ou plus que les bêtes, ont coutume d’inventer d’eux-mêmes quelques signes par lesquels ils se font entendre à ceux qui, étant ordinairement avec eux, ont loisir d’apprendre leur langue. Et ceci ne témoigne pas seulement que les bêtes ont moins de raison que les hommes, mais qu’elles n’en ont point du tout, car on voit qu’il n’en faut que fort peu pour savoir parler ; et d'autant qu’on remarque de l’inégalité entre les animaux d'une même espèce aussi bien qu'entre les hommes, et que les uns sont plus aisés à dresser que les autres, il n’est pas croyable qu’un singe ou un perroquet qui serait des plus parfaits de son espèce n’égalàt en cela un enfant des plus stupides, ou du moins un enfant qui aurait le cerveau troublé, si leur âme n’était d'une nature toute différente de la nôtre. Et on ne doit pas confondre les paroles avec les mouvements naturels qui témoignent les passions, ni penser, comme quelques anciens, que les bêtes parlent, bien que nous n’entendions pas leur langage. Car, s’il était vrai, puisqu’elles ont plusieurs organes qui se rapportent aux nôtres, elles pourraient aussi bien se faire entendre à nous qu’à leurs semblables. C’est aussi une chose fort remarquable que, bien qu’il y ait plusieurs animaux qui témoignent plus d'industrie que nous en quelques-unes de leurs actions, on voit toutefois que les mêmes n’en témoignent point du tout en beaucoup d’autres, de façon que ce qu’ils font mieux que nous ne prouve pas qu’ils ont de l’esprit, car, à ce compte, ils en auraient plus qu’aucun de nous, et feraient mieux en toute chose, mais plutôt qu’ils n’en ont point, etc.» {Disc, de la Méth., 5» partie.) A quoi Pascal ajoute avec sa profondeur accoutumée : « Si un animal faisait par esprit ce qu’il fait par instinct, et s’il parlait par esprit ce qu’il parle par instinct, pour la chasse et pour avertir

PSYCHOLOGIE

ses camarades que la proie est trouvée ou perdue, il parlerait bien aussi pour des choses où il a plus d’effection, comme pour dire : Rongez cette corde qui me blesse et oii je nepuis atteindre. » (Pensées.)

Mais, dira-t-on avec Montaigne, qui prouve que les animaux n’ont pas une langue à eux et que nous ne comprenons pas? Des érudits et des philosophes ont essayé de déchiffrer cette langue; s’ils n’y ont pas réussi, cela tient à la difficulté de l'entreprise, peut-être aussi au défaut de leur méthode. — Pour nous, nous admirons les nouvelles méthodes; mais nous craignons que celle-ci ne soit longue à trouver. Nous craignons que ceux qui parlent ainsi ne s’entendent pas bien avec eux-mêmes. Ils ne paraissent pas comprendre ce que c’est qu’une langue. L’essentiel du langage humain, ce no sont pas les sons ou les signes, dont l’homme se sert pour exprimer sa pensée. Ceux-ci peuvent varier et varient indéfiniment. Le fond du langage est tout autre. Les fils et la trame, ce sont les termes et les rapports que les signes représentent. Ces éléments et ces rapports sont invariables, les mêmes dans tout idiome, je ne dis pas réel, mais possible. La charpente du langage, qu’on le sache bien, est toute métaphysique. Dans toute langue, je ne dis pas seulement existante, mais possible, il y a d'abord des signes, qui sont les parties du discours ; il y a des termes pour représenter les objets, leurs qualités, les personnes, les genres, etc.; il y en a pour affirmer, nier, pour signifier le temps, le commandement, pour exprimer les rapports des choses ou des idées, la possession, etc. Toutes les catégories d’Aristote et d’autres y entrent nécessairement. De plus, il y a un arrangement logique nécessaire de ces mots. La construction n’y fait rien, bien qu’elle-même ne soit pas tout à fait arbitraire. Voilà la charpente , l'architecture du langage ; elle est nécessaire comme la géométrie. Et, de même qu’il n’y a pas une géométrie pour l’homme et une autre pour l’animal, s’il est capablo de mesurer, ni même une autre pour l’ange et pour Dieu, de même il y a aussi un fond de vocabulaire et de syntaxe invariable, qui serait le fond de la syntaxe et du vocabulaire des animaux, si ceux-ci avaient une langue pour se parler entre eux. Quels

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