I.E RIRE REFUSÉ A L’ANIMAL
que fussent leurs signes, sons, gestes, mouvements, etc., cette langueaurait un vocabulaire, une syntaxe analogues à notre syntaxe et à notre vocabulaire. Cette langue serait mille fois plus facile à déchiffrer (pour un être intelligent comme l'est au demeurant l'homme) que celle des hiéroglyphes, qui ne sont pas aussi bien ni au même titre une langue, parce que ces signes sont presqueen totalité idéographiques ou symboliques et, par là, se rapprochent plus du langage naturel que du langage artificiel.
Mais c’en est assez sur ce sujet. Tirons au moins cette conclusion finale, que rien n’est plus métaphysique qu’une langue. Or, la métaphysique qui pour l’homme est partout n’existe pas pour les bêtes. Quelques-uns ne manqueront pas d’y voir un grand avantage pour celles-ci et un désavantage pour l’homme. Soit, nous leur laissons ce regret.
QUESTION LX
De certains faits propres à l'homme et étrangers à l'animal. — Dn rire. — Du sens musical, etc.
ESQUISSE
Il est certains faits remarqués des moralistes et des naturalistes qui sont propres à l’homme et qui ont servi quelquefois à le définir. Nous ne parlerons pas du sentiment religieux. Il est trop évident qu’il résulte de la raison; son origine est une idée, la plus haute idée métaphysique dont l’homme seul soit capable, la notion de l'infini, d’une cause première éternelle et toute-puissante. Ici le sentiment est tellement lié à la conception qu'il ne peut être donné que comme dérivatif et non primitif. Ainsi le considère le philosophe qui s’attache aux principes et ne s’arrête passimplement aux faits extérieurs comme le fait le naturaliste ou le moraliste, dont la méthode ne permet guère de pénétrer plus avant dans la nature humaine. Mais nous insisterons sur un fait singulier qui tient au langage naturel ou à la faculté d’ expression, et dont on a été souvent frappé au point d'y voir un des traits caractéristiques dp la nature humaine. Je veux parler du rire. Entre tous les animaux, comme on l’a dès longtemps remarqué (Aristote, de Part.
PSYCHOLOGIE
anim.), l'homme est le seul en qui ce phénomène se manifeste, inler omnes animantes soins homo ridel (Vives). Il est facile de voir que c’est là aussi un fait dérivé. Comme l’a dit Milton, € les sourires refusés à la brute découlent de la raison (1). »
Aussi la cause toute physiologique que lui assigne Vivès est fausse. « Chez tous les autres animaux, les traits de la face restent constamment immobiles. Ce n'est pas qu’ils ne soient portés plus fortement même que chez l’homme à éprouver les sensations de l’agréable et du plaisir; ils produisent même certains signes qui ont la même force et la même valeur que le rire, par exemple des bonds et des cris désordonnés; mais, comme leur visage ne change pas comme le nôtre, on ne dit pas qu’ils rient. » (Vivès, de Anima, I, m.)
Un naturaliste contemporain des plus distingués s’exprime à peu près de même: « Le sourire réel, c’est-à-dire un mouvement qui élève l’angle de la bouche, est exclusivement propre à l’espèce humaine. Il n’y a rien de semblable môme dans les singes les plus élevés. Parmi les carnassiers, les animaux des genres ursus, canis et hyœna ont certainsmouvementsqui rappellent le sourire, mais d’une façon éloignée et douteuse qui ne permet point de comparaison. Au-dessous des animaux mammifères, il n’y a plus de mobilité dans la face et partant plus de sourire possible. Dans ce cas, tous les mouvements aboutissent à deux mouvements opposés, ouvrir et fermer les mâchoires. Or, il est facile de produire ces mouvements sur le cadavre; mais les peaussiers qui agitent la face des animaux mammifères, ne peuvent être imités après la mort absolue par aucun moyen mécanique, rien ne peut réveiller ou même peindre cette lumière de la vie. » (Gratiolet, de la physionomie et des mouvements d'expression, p. 160.)
C’est ici prendre l’effet pour la cause (2). Lesanimaux n’ont pas le rire extérieur parce qu’ils n’ont pas le rire intérieur. Ce n'est pas parce que les organes leur manquent ; ce qui
(!) Simlea frora reasou flow.
To brutes, denied.
($) L£on Dumont, des Causes du rire, p. 11.
l'animalité et l’humanité
leur manque, c’est un sentiment particulier comme celui du beau, du pittoresque, du sublime. Le rire a pour condition des pouvoirs dont l'homme seul est doué (1). »
Quels sont ces pouvoirs? Nous n’essayerons pas ici de donner la théorie si difficile, et qui n’est pas encore faite, de ce singulier phénomène. Ce qui est hors de doute, c'est son caractère moral et intellectuel ; il parait avoir sa source dans un contraste subit saisi par l’intelligence. Nous dirons donc avec Jean Paul : * Jamais les pattes du singe, qui n’a jamais su mettre du bois au feu, n’ont pu sauter le fossé qui sépare ici l’homme de l'animal. »
Il est d’autres faits sur lesquels il est plus permis d’hésiter. On peut se demander si les animaux ont le sens musical. « Quelques animaux, les insectes, dit-on, se montrent sensibles à l’harmonie de nos instruments. Le clairon, la trompette, le cor animent à la chasse, au combat, ceux dont nous nous sommes faits des compagnons et des auxiliaires. » Les animaux sentent le rhythme ; il soutient la marche du chameau. Le tambour, le cornet, le clairon, tous les instruments impressionnent fortement l’oreille de certains animaux. La musique guerrière anime au combat le cheval comme le cavalier. On charme le serpent au son du chalumeau. Le rossignol s’enivre lui -même de ses chants. (V. Lamennais.) Ces faits sont incontestables; mais faut-il en conclure que les animaux perçoivent et conçoivent comme nous l'harmonie des sons? Il y a ici à distinguer entre l’harmonie rationnelle, toute mathématique, et l’expression sensible de cette harmonie. Celle-ci n’est qu’une autre forme du langage naturel, qui est le langage des animaux.
QUESTION LXI
Des formes de l'activité humaine comparées aux formes de l’activité chez les animaux. — De l'animalité et de l'humanité.
ESQUISSE
Les profondes différences qui séparent l’humanité de l’animalité n’apparaissent nulle part aussi frappantes que
(1) Voy, Jean Paul, Bslhctijue, et Léon Dumont, Philoiophie du rire.
PSYCHOLOGIE
dans les formes diverses de l’activité animale et de l’activité humaine. Lorsqu’on se prend à contempler celle-ci sur le théâtre affecté à son exercice, les formes qu’elle revêt et les œuvres qu’elle enfante ont de tels caractères qu’il est impossible de les confondre avec les actes ou les productions les plus analogues du règne inférieur. Le monde de l'homme apparaît ce qu’il est, un monde à part, le monde de l'esprit, opposé à la nature, qui comprend dans son sein toutes les espèces animales. — Notre intention n’est pas d’entreprendre ce parallèle, qui servirait à vérifier tout ce qui précède. Nous nous bornons à marquer les points principaux.
1° De l'industrie des animaux comparée à l’industrie humaine,— L’une, bornée, invariable, stationnaire; l’autre, illimitée, variable, essentiellement progressive. — Son rapport avec la science. — L’animal n’invente rien; l’homme seul crée ou invente (1). L’homme, suivant le mot de Bacon, ministre et interprète de la nature, naturœ minister et interpres (.Vou. Org., I), ne peut changer ses lois, mais il s’en sert pour la vaincre, dompter ses forces, étendre sur elle son empire. L’animal, tout industrieux qu’il est, reste confondu avec elle. Esclave de la nature et de l’homme, qui se sert de lui comme d’un instrument animé (2), il ne peut rompre son éternelle servitude.
28 Des formes propres de l’activité humaine : de la science, de l’art, de la moralité, de la religion, etc. Leur caractère comme émanant de la raison et de la liberté; leur origine dans des besoins supérieurs ; leur but idéal. L’idée de l'infini empreinte dans chacune de ses formes. — Rien de semblable dans les actes et les manifestations de la vie animale. Assertions paradoxales débitées à ce sujet. Est-il vrai qu'il y ait des germes et des signes de moralité dans quelques auimaux? Peut-on leur attribuer, même à
(1) < En étudiant la nature, l'homme a trouve des moyens de lui donner de nouvelles formes; il s’est fait des instruments, il «est fait des armes ; il a changé toute la face de la terre. Apres six mille ans d’observations^ l’esprit humain n’est pas épuisé. Qu'on me montre que les animaux aient ajouté quelque chose à ce que la nature, depuis l'origine du monde, leur avait donné. • (Bossuet.)
(2) C’est, on le sait, la définition de l’esclave donnée par Aristote (Polit., I); elle convient à l’animal.
l’animalité et l'humanité
un plus bas degré, nos vertus et nos vices? Limites tracées au monde moral par la raison et la liberté. — Mêmes réflexions sur l 'art et la religion. Tentatives vaines pour rapprocher sur tous ces points l’homme et l'animal.
3o De la société humaine. — Différences profondes qui la caractérisent. Ce qui manque à la société des animaux pour être une vraie société. Idée du droit, base de la société humaine. (V. Cicéron, de O/f., I.) — Des formes de cette société : la famille, la société civile, etc. Fausses assimilations. Combien on a abusé sur ce point des analogies. Ces exagérations ont leur source dans une observation superficielle. L’homme, comme l’a défini Aristote, est le seul animal sociable ou politique. Combien il est ridicule d’aller chercher chez les animaux des enseignements sérieux sur la morale et la politique, et de vouloir trouver chez les abeilles, les fourmis, etc., les divers types ou mo-i dèles de gouvernement. — Idée du genre humain ou d'une société universelle des hommes. (V. Cicéron, ibid.) — Son unité dans le temps comme dans l'espace. Transmission ou tradition, — Histoire. L’animal n’a pas d'histoire.
4° De l'éducation des animaux comparée à celle de Fhomme. — Nature et bornes de leur éducabilité; moyens employés pour cette culture; ses conditions et ses résultats. — Éducation humaine; combien elle diffère de la précédente. L’homme intervient dans sa propre éducation ; seul il apprend véritablement, seul il enseigne ou transmet ce qu’il a appris à ses semblables. L’éducation de l’animal s’arrête à l'individu et elle recommence sans cesse. Pas d’éducation de l’espèce. Education du genre humain. Justification du mot de Pascal : « Le genre humain considéré «. comme un seul homme qui subsiste toujours et apprend « continuellement. »
PSYCHOLOGIE
QUESTION LXII
L'Instinct et la raison. — Leurs caractères. — Supériorité de la raison. — Le régne animal et l'espèce humaine,
Ce que l’homme fait par raison, l’animal le fait par instinct. Tous les caractères précédents se ramènent donc à ces deux ternies qu’il s’agit de comparer, si l’on veut comprendre en quoi l’homme diffère des animaux et ce qui fait sa vraie supériorité.
L’instinct est une impulsion aveugle et fatale qui fait exécuter aux animaux certains actes appropriés à un but déterminé, d'une manière immédiate, avec une perfection que l’on trouve rarement dans les œuvres les plus parfaites de l’intelligence humaine. « L’instinct pur opère toujours sans raisonnement, mais mû, poussé par le besoin ou des désirs, des sentiments, des passions et toute espèce d'imitation intérieure involontaire ; il n’a qu’une voie, il aspire à l’utile, au profitable, à la vie , et le rencontre toujours par de secrets rapports. Cependant, chez les animaux, il n’y a nul apprentissage , nulle variation dans la pratique, nulle invention surajoutée ; mais tout est d’avance disposé pour une action nécessaire, parfaite, toute naturelle. Si l’enfant, le paysan inhabile, s’instruisent et étudient à l'aide d’expériences, font d’abord mal, puis mieux, l’insecte n’a pas besoin des ces tâtonnements; la suprême sagesse l’en a dispensé, bien qu’il naisse solitaire, souvent séquestré, ou plutôt orphelin do tous ses parents. Il ne lui en coûte ni méditation ni réflexion. Voyez-le marchant au but tout de suite, invariablement, par une illumination interne, supérieure à notre faible lueur de raisonnement. S’il ne se perfectionne jamais, s’il n’arrive à aucune découverte nouvelle, comme la raison humaine, du moins il n'a point de temps d’ignorance ou de dégénération comme notre espèce, et s'il n’y a point de siècles de gloire et de splendeur littéraire chez les abeilles et chez les fourmis, on n’y voit point non plus des âges d abrutissement ou de barbarie et d’obscurité. Enfin l’animal instinctif, s’il n’invente rien, ne copie
l’instinct et la raison
rien ; aussi tous ses actes sont originaux et non imités de qui que ce soit. L’hirondelle n’a point appris de nos maçons à bâtir son nid, et, quoique les guôpes et les bourdons forment des cellules régulières, il ne leur faut ni règles ni compas. Un géomètre plus sublime les dirige, un plus savant architecte élève l’édifice des termites et des fourmis. Quelle étrange merveille d’agir avec toute raison et toute industrie, sans posséder cette raison sublime et cette industrie ! Tant on dirait que la fourmi connaît les conséquences de ce qu’elle fait! » (Virey, Art, instinct, du Dict. des Sri. médic. (1).)
Si l’on veut préciser ces caractères de l’instinct en les opposant à ceux de l’intelligence, on dira que l’instinct est une spontanéité fatale marchant vers un but déterminé qu’il ne connaît pas, mais qu’il atteint directement.vsans choix de moyens ni tâtonnement, d’une perfection relative et bornée, mais infaillible, agissant uniformément et invariablement, incaoable de progrès ou de perfectionnement, diversifié selon les espèces, en raison inverse, en général, de l'intelligence et plus prononcé dans les espèces inférieures. Son caractère le plus saillant est avec l’irrésistibilité qui le porte vers son objet, l’inconscience ou l’irréflexion. — Plus ou moins réfléchie au contraire, l’intelligence agit avec choix et discernement; elle est libre de se marquer à ellemême son but et de le changer; elle diversifie ses moyens et les adapte aux fins les plus différentes. Souvent elle tâtonne et délibère, se trompe, mais se corrige elle-même et se rectifie; imparfaite, elle procède par degrés, et elle est capable d’un perfectionnement illimité. Ce qui la distingue encore plus que son universalité et sa perfectibilité, c’est la conscience qu’elle a d’elle-mème, du bon et du mauvais emploi
(1 H icc animalibus inest cunctis, nec inseritur, sed innascitur... Esse antem illis imellectum ex eo apparet quoi! nihil amplms si întellexcrint faciant... Apparet illis esse scientiam nocilun, non expcrimento collectant : nam antequam possint expenri cavent... Et tardnn. est et varium quod u su s docet; quidquid natura tradit, et atquale est omnibus et statim... Sine ulla cogitations, quæ hoc dieu sine consilio ht quidquid natura præeipit... Nascitur ars ista, non disniur. Itaque nuflum est animal altero doctius. Videbis aranearum pares telas, par in lavis angulorum omnium foramen. Incertum est et mæquale, qUidqmd arstradit. Ex tequo venit quod natura distribuit. Hiec nihil magis quant tutelam Süi “tejua péril, ‘am tradid.t. (Senec., Ep. 121.) Cf. Quint, 1., II, ch. xv,.
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de ses facultés. Aussi est-elle la propriété de l'être pensant qui la possède; tandis que l’instinct est plutôt la propriété de l’espèce que de l’individu. — 1* Nécessité aveugle et fatale d’une part; conscience, réflexion, liberté de l’autre; 2° invariabilité et spécialité, infaillibilité ou perfection relative et bornée du côté de l’instinct, du côté de l’intelligence, universalité, variabilité et perfectibilité, tels sont les traits distinctifs qui les séparent et les caractérisent.
Dans ce parallèle, où est l’avantage, où est la supériorité? « Dirons-nous que les bêtes ont plus de raison que nous? Leur instinct a sans doute plus de certitude que vos conjectures. Elles n’ont étudié ni dialectique, ni géométrie, ni mécanique. Elles n’ont aucune méthode, aucune science ni aucune culture : ce qu’elles font, elles le font sans l'avoir préparé ni étudié; elles le font tout d’un coup, ni sans tenir conseil. Nous nous trompons à toute heure après avoir raisonné ensemble : pour elles, sans raisonner, elles exécutent à toute heure ce qui parait demander le plus de choix et de justesse. Leur instinct est infaillible en beaucoup de choses. » (Fénelon, Exist. de Dieu, 1.)
Si l’on veut éviter le paradoxe, il est facile de montrer que si l’homme est inférieur aux animaux par certains côtés, il leur est très-supérieur par d’autres; il jouit de prérogatives qui lui assignent un rang à part et une place distincte dans la création, l^a première et la plus éminente, c'est d’être une intelligence qui se sait, qui dispose d’ello-même, et qui est par là véritablement la sienne. La raison est sa raison; et quoiqu’elle aussi reçoive sa lumière d’une raison supérieure, elle est pourtant la raison humaine; tandis que si la raison
est aussi dans lesauimaux,onnopeutdirequ’elle est la raison
de l’animal. Sa sagesse est merveilleuse et nous étonne; mais cette sagesse, elle est celle de l’ouvrier qui a fait tant d’autres œuvres où elle éclate et qui les dirige. De plus, la raison ici ne sert pas de guide et de flambeau à une volonté libre. L’homme se sait, et il se sait maître de lui-même et de ses actes. Par là il se détache de la nature avec laquelle les autres êtres même les plus avancés restent confondus. Il a une destinée propre. Le monde qu’il constitue à lui seul est le monde des êtres intelligents et libres. Malgré les nom-