DE L’EMPIRISME
de montrer, en effet, que la sensation n’est pas une mesure fixe de la vérité. Rigoureusement interprété, ce principe engendre le scepticisme. On devra mettre cela en lumière en établissant les points suivants : — 1" La sensation est variable en elle-même et dans son objet. — 2° L'évidence sensible non contrôlée par la raison ne peut se distinguer de la fausse apparence ou de l’illusion. — 3° Si l’observation des sens est la source légitime des connaissances relatives au monde extérieur, elle-même a besoin d’être sans cesse guidée par la raison. — 4° Les axiomes ou premiers principes des sciences exactes ne peuvent venir des sens. La démonstration sans les notions a priori n’estplus la démonstration. — 5° Les sciences morales reposent sur l’observation intérieure, l’expérience sensible ne peut révéler un seul faitdela pensée. — Conclure. (V. Précis, 49, 127, 269, 288) (1).
QUESTION V
Examen de la maxime de Protagoras : « L’homme est la mesure de tontes choses. » (Platon, Thictete.)
ESQUISSE
Protagoras, disciple d'IIéraclite et de Démocrite, fut un des principaux sophistes. Son scepticisme so résumait dans cette maxime : « L'homme est la mesure de toutes choses, de ce qui est et de ce qui n'est pas. » Or, selon lui l’homme étant tout entier un être sensible, la formule équivaut à celle-ci : la sensation est le critérium de la vérité ou lamesure de nos connaissances. Platon attaque et réfute cette doctrine dans le Théétèle. Après avoir montré qu’elle est le corollairedu principe d Héraclite : « Tout est en mouvement, tout devient, tout s'écoule, » il établit les propositions suivantes : 1° si la sensation est la mesure de nos connaissances, la science n’existe pas, aucune connaissance n'est certaine; 2® l’animal, aussi bien que l’homme, est la mesure du vrai; 3" l’ignorant et le savant sont égaux; 4° l'apparence ne peut se distinguer de la réalité ; 5° la sagesse consiste à faire chan-
(1) Cf. Aristote, Mit., I., 6. — Sextus Empiricus, Hypoth., I, 3î.
ger les choses d’aspect, à faire paraître vrai ce qui est faux et faux ce qui est vrai ; 6° la vérité n’est pour personne, puisqu'elle est égale pour tous et que tous soutd’ opinion différente ; 7° il en est de (a morale, de l’éducation, de la politique comme de la science. Rien en soi n’est ni bon ni mauvais, ni juste ni injuste ; ce qui est la loi ou juste pour une cité est la loi opposée ou injuste pour une autre cité. Tant qu’une institution dure, elle est bonne. Dos qu'elle a oessé d’exister, elle est mauvaise. — Le défenseur de la maxime ne peut nier ces conséquences; mais il soutient que si rien n'est en soi ai vrai, ni bien, ni juste, il y a des états meilleurs ou pires. La sagesse humaine consiste à préférer le meilleur ou ce qui paraît tel à chacun. — Nouvelle contradiction, reprend le contradicteur.
On appréciera ces raisons et on fera voiT si elles sont légitimement déduites.
La thèse de Protagoras a été rajeunie et réhabilitée dans la philosophie moderne. Selon Ilégel (Ilist. de la P hil., t. II), elle est d’un profond penseur et Protagoras n’est pas moins que le précurseur de Socrate et de Kant. L’esprit humain est le miroir de la vérité. Celle-ci apparaît dans la conscience humaine, qui la détermine et la régularise. Loin de recevoir sa règle du dehors, l'esprit la tire de lui-même ou du dedans. La maxime exprime donc ce côté subjectif relatif et particulier de la connaissance opposé au côté objectif universel et absolu. La pensée est à la fois subjective et objective. L’un des termes n’exclut pas l’autre. Protagoras n'a vu que le premier; mais il l’a bien vu et nettement exprimé. Socrate a vu et proclamé le second (l’universel) le côté supérieur. — Cette interprétation de la maxime ancienne tst-elle conforme à la vérité historique T N’est-ce pas prêter au sophiste une doctrine moderne, et sortir du système? La maxime est-elle moins fausse? etc. Discuter et apprécier.
Le positivisme, à son tour, a entrepris la défense du sophiste et de sa maxime. Cela n’a rien d’étonnant, car c’est sa propre cause qu’il défend. Son plaidoyer peut se résumer ainsi ; Chacun no peut sortir de lui-même et des limites de son esprit. La connaissance humaine est essentiellement
l’absolu et le progrès 187
personnelle et relative. La vérité est pour chaque individu appropriée à sa manière de voir et de sentir. Aucune opinion n'a le droit de se proclamer la vérité absolue et de s’imposer à autrui. Ce qui est absolu, c’est le droit du libre examen. Platon lui-même est forcé de le reconnaître quand il s’adresse à ses interlocuteurs. Chacun doit garder son autonomie. L’absolu est une chimère; c’est la prétention à l’infaillibilité qui engendre l'intolérance. (V. Grote : Plato and other Corapanions Socrates, t. III, p. 325.)
On pèsera ces raisons. Doit-on y souscrire ou se ranger de l’avis d’Aristote et de Platon î Ceux-ci distinguent l’opinion de la science et ils soutiennent qu’il y a des vérités absolues, des principes de raison universelle, base de la science ; d'autres vérités, également absolues, fruit de la démonstration. — • Discuter et conclure. (V. Précis, 288 , 267.)
QUESTION YI
Peut- oc nier l'absola et admettre le progrès de la raison humaine?
ESQUISSE
Il n’y a, dit-on, rien d’absolu dans la connaissance humaine. Tout est relatif, l’absolu est une chimère (1). Admettre des vérités absolues, des principes indépendants de la constitution de notre esprit et des formes de son développement, c’est méconnaître la nature et les lois de l’intelligence. Rien n’est fixe ; mais tout se perfectionne et se développe. Le proyrès , la loi universelle des êtres, est aussi celle des intelligences. Elle régit toutes les manifestations de la pensée et de l’activité humaine.
Peut- on tenir ce langage et ne pas encourir le reproche de violer la première des règles de la logique ? Rejeter l'absolu et admetre le progrès, n’est-ce. pas se contredire î On s’en convaincra en approfondissant la nature des deux termes.
(1) « I.'inBni et l’abnolu no «Mit qtre leu nom# fie fient impuissances fie l'esprit humain transformés en propriétés de la nature des choses, fie dent négations subjectives converties en ntTirmations objectives. »
(W, Hamilton.) — V. Stuart Mill, Log-, t. II, p. 89-1.
1° L'absolu, c'est ce qui ne change pas, ce qui ne dépend » ni des temps ni des lieux, ni de la constitution des êtres, ni des causes internes ou externes qui agissent sur eux, ce qui reste immuable ou identique, malgré les formes de leur développement et les changements qu'ils subissent, etc.
2° L’idée de progrès est celle d’un mouvement incessant vers un but fixe et déterminé.
S'il n’y a rien, de fixe, si le but lui-même est relatif et n’a rien d’absolu, comment apprécier la marche ou la direction vers ce but? Pour mesurer le mouvement ne faut-il pas une mesure du mouvement? Ici comment la trouver et l’appliquer? Comment alors mesurer le progrès? Comment même savoir s’il y a progrès? signaler les écarts, les pas rétrogrades, etc.? Le progrès suppose donc à la fois stabilité et changement, variété et identité. L'idée de développement fournit matière à la même distinction, deux éléments y sont compris : un fond qui reste le même, une forme qui se développe ou qui change. Mais le fond de l'être doit rester le même. Sans cela ce n’est plus le même être qui se développe, c’est une continuité d'existences qui s’ajoutent et se superposent. Il y a changement sans développement réel. Ainsi en est-il ‘de toute chose où se remarque et peut se constater un progrès quelconque : substance, être vivant, âme, esprit, vérité; il en est ainsi des vérités de la science, des principes de l’ordre moral, des mœurs, des idées, des progrès dans l’art, la littérature, les institutions politiques, les lois, etc. En un mot, si tout devient, c'est que tout est, et qu'il y a une loi du devenir; c’est qu’il y a un moyen, une règle fixe qui mesure et apprécie le progrès. Si la règle elle-même n’est pas absolue et n’a rien de fixe, le progrès est une chimère et un non-sens. La loi elle-même, qu’est-elle, sinon la stabilité dans le changement? — Il y a plus, l'absolu apparaît de plus en plus, à mesure que le progrès s’accuse et se réalise. Qu’est-ce en effet qu’une vérité prouvée et démontrée par la science? Une vérité devenue évidente et admise par tous, qui ne peut plus être contredite et dès lors est absolue. La preuve en est qu’il est impossible de remplacer telle vérité par une autre vérité qui lui serait contraire. Exemples. Il en
DES AXIOMES
est ainsi de toute conquête solide, non-seulement dans l’ordrescientifique, mais dans l’ordre moral, social, juridique. Exemples. La vérité reconnue pour être la vraie vérité ne peut plus admettre son contraire sans contradiction flagrante. Elle devient la règle absolue pour juger le passé et marquer le progrès dans l’avenir. Qu’arriverait-ii s’il fallait admettre le contraire?
Discuter et développer chacun de ces points, prendre des exemples dans chaque ordre de vérités spéculatives ou pratiques, qui servent de base aux sciences, aux institutions, aux mœurs, à la littérature, etc. — Conclure. (V. Précis, p. 293, 342, 541.)
QUESTION VII
Des axiomes. — Les axiomes sont-ils des vérités empiriques?
Quand, afin d’établir qu’il n’y a rien d’absolu, on soutient que l’expérience est la source unique de nos connaissances, il faut démontrer que les axiomes eux-mêmes n’ont pas une autre origine. Toute conception a priori doit être rejetée. L’école sensualiste ou empirique s'est toujours efforcée de prouver que les vérités nécessaires, qui servent de base à la science et au raisonnement, ne sont que des faits généralisés. Ces notions, dont nous avons oublié le point de départ, nous sont devenues si familières qu’elles nous semblent avoir une évidence immédiate.
Le positivisme a dû reprendre cette thèse que Locke et Condillac avaient soutenue contre Descartes. Y a-t-il mieux réussi? Ou en jugera par l’exemple suivant, qui nous est fourni par le penseur le plus distingué de cette école. Quoiqu’il ne partage pas toutes les idées des positivistes français, M. Stuart Mill est d’accord avec eux sur ce principe (1).
Aussi a-t-il consacré un passage important de sa Logique à établir que les axiomes n’ont pas un autre fondement
(1) Traduction Poisse, t. I, p. 202 et iv.
que les autres propositions extraites de l'expérience. Voici comment il s’exprime à ce sujet :
» Quel est le fondement de notre croyance aux axiomes î Je réponds, ce sont des vérités expérimentales, des généralisations de l’observation (1). La proposition : deux lignes droites ne peuvent enfermer un espace, en d’autres tenues deux lignes droites qui se sont rencontrées une fois ne se rencontreront plus et continueront de diverger, est une induction résultant du témoignage des sens. »
Comment l’auteur s’y prend-il pour légitimer son assertion? Le voici : 1° Les adversaires, dit-il, eux-mêmes reconnaissent que ces vérités sont primitivement suggérées par l’observation ; ils ne peuvent nier non plus que l'expérience ne les confirme, de sorte que la vérité, déjà évidente par la raison, l’est aussi par l'expérience. Que l’axiome ait ou non besoin de confirmation, il est, en fait, confirmé presque à tout instant dans la vie. Or, quand la preuve est avec cette profusion fournie par l'expérience, à quoi bon recourir à une autre origine? Lorsqu’elle s’explique parfaitement de cette façon, est-il besoin de l'expliquer autrement? Il faudrait prouver qu’il fut un moment dans notre enfance où nous avions cette conviction, sans que l’expérience nous l’eût donnée ; or, on ne le peut pas, et la mémoire ne peut remonter jusque-là. — 2° Ces vérités, dit-on, se conçoivent de prime abord par cela seul qu’on y pense. Mais dans l’exemple choisi, de deux lignes, etc., si l'esprit ne voit pas la réalité, n’a-t-il pas la faculté de se représenter mentalement ces deux lignes et de voir par l’imagination si elles peuventou non se rapprocher ? « Il suffit desubstituer à la réalité son image telle que nous l'avons dans l’esprit, et elle est si exacte qu elle équivaut à la réalité ello-mêine. On peut opérer sur elle précisément comme nous serions scientifiquement autorisés à décrire, d’après son image daguerréotypée, unanimal quenousu’avonsjamaisvu.sachantpar l’expérience que l'observation d'une image sensible équivaut complètement à l'observation de l'original. » [Ibid.)
fl) « Les axiomes ne 9ont qu’une classe, la plus universelle, d’inductions de l’expérience, les généralisations les plus aisées ou les plu9 simples des faits fournis parles sens ou par la conscience. » (Ibid., p. 2 88.)
DBS AXIOMES
L’autenr cependant reconnaît qu’il y a des raisons assez fortes de l’opinion qu’il combat, et qui méritent une autre réponse. Ces raisons, qu’il ne cherche point à atténuer, sont celles-ci : Les axiomes sont connus non-seulement comme vrais, mais comme universellement et nécessairement vrais. Or, l'expérience ne saurait donner à une proposition ces caractères. Quelque nombreux que soient les cas dans lesquels nous avons constaté qu'elle est vraie, rien ne nous garantit qu’elle le sera toujours et qu'il ne saurait y avoir d’exception à la règle. L’expérience ne se compose que d’un nombre limité d’observations ; elles ne peuvent rien assurer à l’égard d’un nombre infini de cas à observer. — De plus, ces vérités sont nécessaires. Or, l’expérience ne peut pas fournir le moindre fondement à la nécessité d’une proposition. Les vérités nécessaires sont celles qui ne nous apprennent pas seulement que la proposition est vraie, mais qu’elle doit tire vraie, celles dont la négation est non-seulement fausse, mais impossible, et dans lesquelles nous ne pouvons pas même par un effort d’imagination ou par hypothèse concevoir le contraire de ce qui est affirmé.
Ces raisons rendent assez difficiles, en effet, l’explication de ces vérités comme venant de l’expérience. Comment l’auteur triomphe-t-il de cette difficulté? Il la tourne fort ingénieusement. Il trouve que les deux caractères d'universalité et de nécessité reviennent à cet autre, qui en est l’équivalent : l’impossibilité de concevoir comme vraie la proposition opposée à celle qui est la formule de l’axiome. Ainsi , la propriété caractéristique d’un axiome, c’est linconcevabililè de laproposition contraire. Cette transmutation opérée, l’auteur ne peut, dit-il, qu’être surpris de l’importance que l’on attache à cette propriété d’inconcevabilité attachée à certaines propositions qui nous répugnent, comme opposées à d’autres que nous admettons sans difficulté. L’explication est toute simple. Notre capacité ou incapacité de concevoir une chose est une circonstance tout accidentelle qui n’a nullement affaire avec sa possibilité ; ce n’est qu’une circonstance dépendante de nos habitudes d’esprit. « Rien de plus universellement reconnu que la difficulté qu’il y a d 'imaginer comme possible une chose qui est en contradic-
tion avec une expérience ancienne ot familière ou même avec de vieilles habitudes de notre pensée. Cette difficulté est un résultat nécessaire des lois fondamentales de l’esprit humain. » De sorte que toute l'explication roule sur l’habitude et la force de l’habitude. C’est elle qui nous empêche de concevoir le contraire de ce que nous avons toujours vu de vieille date et de ce que nous sommes accoutumés à voir. Ainsi en est-il de toutes les vérités, comme de tous les faits, qui nous sont entrés dans l'esprit et s’y sont enracinés dès notre enfance. Il en est absolument de même des axiomes ou des vérités mathématiques, physiques, morales , métaphysiques. M. Mill entreprend de le démontrer en passant en revue un assez grand nombre de propositions, aujourd'hui reconnues fausses, qui ont été admises dans la science, comme en morale, en religion, par les esprits les plus distingués de tous les âges. Il consacre plusieurs pages à corroborer son explication par des exemples qui font voir toute la force de l’habitude. Rien ne l’embarrasse. Ainsi la proposition mathématique, qu’il a prise pour exemple, pourquoi l’admettons-nous, et pourquoi trouvons-nous inconcevable la proposition contraire? C'est que la /orce de l'habitude nous empêche de concevoir que deux lignes ne se rencontrent pas, parce que nous ne les avons jamais vues se rencontrer. Il en serait de même de toutes les propositions du même genre. L’intelligence la plus exercée n'est pas exempte des lois universelles de la faculté de penser. Si une longue habitude offre constamment à un individu deux faits liés ensemble, il croira qu ils ne peuvent se trouver dans un autre rapport: la rotondité de la terre, les antipodes ont été autrefois déclarées inconcevables par les plus grands savants. D'autres ne concevaient pas que la matière soit indestructible, etc.
Nous l'avouons, il nous est difficile à nous-même de concevoir qu’un penseur aussi distingué que M. Mill ait pu se contenter d’une pareille explication. On éprouve quelque embarras à le réfuter, tant les objections s’offrent en foule aux esprits les moins prévenus et les moins attentifs.
1° Nous passons rapidement sur la première partie de l'argumentation. On ne peut qu’admirer la facilité merveilleuse avec laquelle le logicien anglais traite les axiomes. Il
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lui suffit qu'on lui accorde que l’expérience « les suggère » ou qu’elle les confirme, et cela presque à tous les instants de la vie. C’est être peu exigeant en fait d’axiomes ou de vérités nécessaires. Pour lui, il y a comme du superflu dans cette profusion d’exemples que fournit l’expérience. Que cela paraisse ainsi au partisan de l’empirisme, soit. Mais, ailleurs, on est plus difficile. Que dirait un métaphysicien comme Descartes, Leibnitz ou Kant (à qui cette prodigalité paraîtrait aussi fort naturelle) de cette manière d’expliquer les axiomes? y reconnaîtrait-il le signe distinctif qui les caractérise? Porter un défi à la mémoire, et celle-ci restant muette, s’adressera l’imagination qui, alors, se charge de fournir au raisonnement l’image fidèle dont il a besoin pour conclure que la vérité mathématique sera toujours vraie, n’est-ce pas être , comme dirait Platon, un peu insultant pour la raison ? La comparaison du portrait daguerréotypé, inconnue, il est vrai, à ces métaphysiciens, les toucherait peu. Car c’est la raison qui conçoit les vérités; elle les conçoit comme universelles et nécessaires, vraies dans toute hypothèse. L’auteur lui-même le reconnaît, et c’est sur ce point seul que la discussion peut être sérieuse.
Or, que fait-il ? Au lieu de répondre directement à cette question : « Comraeut l’expérience peut-elle fournir à l’esprit des vérités universelles et nécessaires? » par un détour ingénieux, il la convertit en cette autre : « Comment 1 esprit ne peut-il concevoir l’opposé de ces vérités? » De sorte que ces deux caractères, Y universalité et la nécessité, ont pour synonymes Vinconcevabililé de la proposition contraire à celle qui est la formule de l’axiome. Faut-il admettre cette équation? Pas tout à fait, à notre avis, car d’abord l’un des deux termes est négatif, l’autre affirmatif. L’un est le principe, l’autre la conséquence du premier. En tout cas, il faudrait s’expliquer. Si par inconcevable on doit entendre inintelligible ou absurde, soit ; mais si l’on veut seulement dire la difficulté de concevoir une chose comme simple effet de l’habitude, nous n’y pouvons souscrire. Quelle que soit la force de l’habitude, sa puissance ne va pas jusqu’à faire concevoir une proposition évidemment vraie comme absurde ou l’absurde comme raisonnable. Il
est dur pour la raison de s’entendre dire que l’impossibilité de concevoir que 2 et 2 = S, ou toute autre proposition du même genre, nous vient de l’habitude.
Mais, d'abord, il faut rétablir la question, qui est ici déplacée et changée.
Il n’est pas vrai que la difficulté ou l’impossibilité de concevoir le contraire d’un axiome soit l’équivalent de sa nécessité ou de son universalité. Ce n’est tout au plus, je le répète, que la conséquence. La raison conçoit clairement et distinctement telle vérité comme devant être et ne pouvant pas ne pas être : ainsi, 2 et 2 = 4, l’ordre vaut mieux que le désordre, la vertu est préférable au vice, etc. Voilà la nécessité. — De plus, elle conçoit que cette vérité, tous les êtres raisonnables doi /ent non-seulement la concevoir, mais y acquiescer et s’y soumettre. Elle conçoit par opposition que nier le contraire est non pas impossible, mais absurde, que la proposition qui formulerait cette négation serait non pas seulement inconcevable, mais inintelligible. Elle dit, de plus, que tous les efforts imaginables pour la. rendre intelligible à un être doné de raison, pourvu qu’il entendît les termes, seraient vains. La théorie sensualiste est très-faible sur ce point, et sa polémique évasive le prouve encore mieux que son explication.
L’auteur confond deux actes de l’esprit fort différents : concevoir et imaginer, qui, pour lui, deviennent synonymes. C’est la raison, non l'imagination, qui conçoit le rapport mathématique de deux nombres ou de deux lignes comme tout autre rapport du même genre. C’est elle qui déclare absurde la proposition contraire. Elle dit que jamais aucun esprit ne se fera une notion, claire d’un tel rapport et ne pourra y acquiescer; que cela ne peut entrer dans la raison d'aucun homme. Et voilà pourquoi le contraire est absurde. La eoutume ou toute autre cause d’erreur et de préjugé n’y peut rien. On se déshabitue de l’habitudej un être raisonnable ne peut sa déshabituer de pareils jugements.
Il nous semble aussi que l'on fait bon marché de l’ évidence des axiomes, qui pourtant est leur propriété vraiment caractéristique et première. Qu'on relise encore ici ce qu’a dit la Logique de Fort- Royal, ou tout autre livre où l’on
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traite des axiomes, on se convaincra de la faiblesse de l’explication empiriste ou positiviste.
S° L'explication est-elle l’équivalent exact et parfait du scepticisme ? Cela ne peut être douteux pour qui réfléchit. Dès que la coutume ou tonte autre cause peut faire varier l’esprit à ce point qu’il admette le contraire d’une proposition que tout homme sensé regarde commo un axiome, sur quel fondement fera-t-il reposer la certitude d'une proposition quelconque? Sur l’expérience, dtra-t-on. Mais ellemêmo n’a-t-elle besoin d’aucune garantie ? N'y a-t-il pas des expériences vraies, d'autres fausses ? Les sens sont-ils à l’abri de l’illusion? La raison ne doit-elle pas intervenir pour confirmer ou rectifier leurs dépositions ? Et si tout ce qui nous apparaît, je ne dis pas comme inconcevable , mais comme absurde et inintelligible, peut devenir concevable et intelligible par la force de l’habitude, je le demande, que devient la vérité ? et quel en sera le critérium?
Le logicien anglais ne semble pas avoir réfléchi à cette conséquence rigoureuse de sa théorie. Elle équivaut à ceci r « Kien n'est absurde en soi, mais ne l'est que par rapport à l’esprit et à ses habitudes. * Or, que disent les sceptiques? « L'esprit est maniable et ployable en tout sens. » Ce sont les mots de Pascal. L'Auteur donne la main à son compatriote Hume. Mais au moins Hume est conséquent, car il est sceptique. C’est le doute le plus absolu que professe l’auteur sans s’en douter. Le scepticisme sort tout entier de son explication.
11 suffit de mettre en regard la théorie contraire telle qu’elle est donnée par tous les écrivains spiritualistes pour qu’on voie sur-le-champ où est ta vérité.
Que dit cette théorie ? Ce n’est pas dans la coutume ou dans toute autre cause semblable qu’il faut chercher la difficulté ou l’impossibilité où est un esprit capable de raisonner, de concevoir qu’une proposition est nécessaire et universelle, mais dans la loi, ou plutôt dans l'essence de la raison. L’évidence est le vrai caractère des axiomes. Cette évidence est celle non des sens ou de l’imagination, mais de la raison. De sorte que c’est la raison elle-même qui conçoit que tout être raisonnable ne peut sur certaines
choses penser autrement qu’il pense, que penser autrement c’est se mettre en opposition avec la raison et le bon sens, et émettre des propositions inintelligibles ou absurdes.
Pour achever cette réfutation, nous dirons que si l’auteur eût choisi ses exemples ailleurs que dans les mathématiques, il aurait trouvé que l’expérience est loin de confirmer toujours les axiomes. Il n’avait qu'à prendre ceux-ci parmi les vérités morales plus favorables en apparence à sa théorie. Le viceest odieux; la vertu doit être honorée. La loi morale doit être observée, etc. Est-il vrai que la vertu soit toujours honorée, que le vice soit partout flétri et puni comme il le mérite, que la loi morale soit partout et toujours observée T Non, sans doute, et il aurait pu s'étendre ici sur la coutume, sauf à ne pas éviter l’écueil du scepticisme moral? Mais il aurait vu que Texpérience ne confirme ni toujours ni presque toujours les maximes qui sont les bases de la moralité, et à ce titre aussi des axiomes.
Les exemples choisis pour montrer la puissance de l’habitude sur les opinions ne sont pas de véritables axiomes, mais des faits ou des propositions difficiles à apprécier, la rotondité de la terre, les antipodes, l’indestructibilité de la matière, etc.
En résumé, la théorie qui fait dériver les axiomes de l’expérience est forcée, pour se justifier, de recourir à des explications subtiles et fausses. « Celle qui cherche dans l’habitude l’origine de la croyance humaine aux vérités premières méconnaît la nature de la raison et ces caractères de lumière interne qui seraient toujours éclatants dans l’entendement, dit Leibnitz, si les perceptions confuses des sens ne s’emparaient de notre attention. » (iYoun. Ess., ch. i.) V. Précis, 125, 154, 129, 342, 541.