DU CRITICISME DE KANT
QUESTION VIII
De l'idéalisme subjectif ou du criticisme de Kant. — Les Idées de la raison ne sont-elles que des formes de l'entendement?
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Voici en quelques mots le système de Kant. Ce philosophe {Critique de la Raison pure ) distingue dans la connaissance humaine deux termes : l’un empirique, l’autre rationnel ou a priori. Il reconnaît aux conceptions de la raison les caractères à' universalité et de nécessité qui les séparent des perceptions sensibles; mais il leur refuse toute réalité objective et absolue ; il en fait de simples formes de l’entendement ou des lois régulatrices de la pensée. Ainsi, l'espace, le temps, l 'infini, la substance des êtres, la cause première, l 'âme, la liberté elle-même, n’ont de réalité que dans notre esprit qui les conçoit nécessairement. Une dialectique supérieure ou transcendentale démontre à la fois le pour et le contre, la thèse et Vanlithèsc, sur ces hautes questions. — Tel est en résumé l'idéalisme subjectif ou transcendental, qui s’appelle aussi le criticisme. Aprèsavoir nié ou révoqué en doute ces hautes vérités dans la spéculation, Kant les rétablit dans sa morale en distinguant la raison pratique de la raison théorique. Ce que l’une a rejeté, l’autre l'admet. Dieu, l 'Ame, la liberté, deviennent des postulats de la raison pratique. La conscience nous force à les reconnaître comme nécessaires à l’accomplissement du devoir. Ainsi sceptique en théorie. Kant redevient dogmatique en morale. Dans ce système, les données de l’expérience ont seules une réalité objective. L 'intuition sensible a un objet réel; le concept rationnel n’en a pas, il est purement subjectif.
Ce système, qui nie ainsi l 'absolu, est très-supérieur à l’empirisme ou au sensualisme. On ne peut méconnaître les services qu’il rend à la science en restituant à la pensée ses conceptions a priori. On ne doit pas moins le combattre dans son principe et dans ses conséquences. Il est facile surtout de relever scs contradictions.
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1* Sa prétention d’échapper à la fois au dogmatisme et au scepticisme est-elle fondée? — L’idéalisme subjectif est-il autre chose qu’une forme plus savante du scepticisme? — Au fond, il abontit à la même conclusion que l’empirisme, sans mieux justifier la réalité ou l'objectivité de 1 existence sensible et de ses lois. (V. Précis , p. 287.)
2° Le criticisme tombe lui-même dans le dogmatisme, car il affirme ce qu’il n’a ni établi ni démontré, savoir, la nonobjectivité des idées de la raison, et l’impuissance absolue de la raison. Il a pu démontrer la faiblesse des preuves antérieures du dogmatisme sur l'âme, sur Dieu, etc., mais non celle de la raison elle-même, qui reste supérieure au raisonnement et dont le vrai procédé a échappé à l’analyse de Kant.
3* Il est obligé d’en appeler lui-même à la raison sous une autre forme, ce qui est contradictoire. — Le scepticisme de Kant ne prouve que mieux la réalité de ce qu’il nie, et la nécessité de reconnaître l’autorité absolue de la raison. — Conclure. — V. Pi’écis, 278, 610, 697.
QUESTION IX
Du sentimentalisme. — Peut-on faire du sentiment le oritérlum de la vérité ou opposer le sentiment à la raison? — Qaelles seraient les conséquences de cette opposition?
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Frappés des abus du raisonnement et des erreurs qu’entraîne à sa suite la spéculation, des esprits distingués, parmi lesquels on compte quelques penseurs éminents et surtout d’éloquents écrivains (Jacobi, Herder, Rousseau, M“* de Staël) , ont cru devoir protester au nom du sentiment contre les résultats des systèmes où la vérité soit métaphysique, soit morale, se trouvait compromise. On a donné à cette doctrine le nom de sentimentalisme. Le droit de juger, dans ce système, n’est pas refusé à la raison, mais on ne lui reconnaît qu’un rôle secondaire; on déprécie la réflexion et tous les procédés d’analyse et de raisonnement par lesquels la science se forme ou qui y conduisent. L o sentiment est seul capable de révéler les premiers principes. Lui seul
DU SENTIAIKN1 ALISME
fournit la base des hautes vérités morales, métaphysiques ou religieuses; lui aussi les apprécie en dernier ressort (1). Pascal incline vers cette doctrine et la formule, quand il dit : « Nous connaissons la vérité non-seulement par la raison, mais encore par le- cœur. C’est de cette dernière sorte que nous connaissons les premiers principes, et c'est en vain que le raisonnement, qui n’y a point de part, essaye de les combattre. » (Pensées.)
« Et c’est sur ces connaissances du cœur et de l’instinct qu’il faut que la raison s’appuie et qu’elle fonde tout son discours. Le cœur sent qu’il y a trois dimensions dans l’espace et que les nombres sont infinis; et la raison démontre ensuite qu’il n’y a point deux nombres carrés dont l’un soit double de l’autre. Les principes se sentent, les propositions se concluent, et le tout avec certitude, quoique par des voies différentes. » (Pensées.)
On reconnaîtra d’abord ce qu’il y a de vrai dans cette doctrine. Elle restitue à la raison sa forme primitive, l'tntuition spontanée et rationnelle, dégagée des formes abstraites de la pensée réfléchie ou du raisonnement. Elle réintègre le sens commun dans ses droits. Mais on relèvera ses défauts. 1* Le vague et les équivoques de son langage. — 2° On montrera le danger d’opposer la raison à elle-même dans ses deux formes, spontanée et réfléchie. — 3" On relèvera la confusion qui est faite dans le sentiment, entre l'élément sensible et l’élément rationnel, le seul qui puisse fournir une règle sdre pour discerner la vérité. — 4° On fera remarquer que l’appel au sentiment, légitime en certains cas, dégénère en abus s’il est trop fréquent. Il doit être restreint aux vérités ou il se confond avec le sens commun. Hors de là, la science doit garder ses prérogatives et Fa sévérité de ses procédés. — 5® Autre danger, celui de mêler les formes de l’imagination aux formes pures de la raison. — Donner des exemples et conclure. (V. Précis, 520.)
(1) Tout notre raisonnement se réduit h. céder au sentiment. (Pascal )
Il n’jra rien dans l'homme de plus clair que le sentiment, parce qu’il n’j a rien de plus certain. Son seul nom confond idéalistes, matérialistes et pjrrhonieus. Les nuages qui couvrent l’esprit et la matière n’arrivent pas jusqu’à hii, et le doute ne soutient pas sa présence. (Hirarol.)
QUESTION X
Du «ceptlcisme théologique. — Montrer qo'll n’est pas moins funeste à la religion qu’à la philosophie.
Plusieurs théologiens ne se sont pas bornés à montrer l'insuffisance de la raison, ils ont attaqué la raison ellemême dans ses premiers principes et nié son autorité, croyant pouvoir ainsi mieux établir la nécessité de la foi et prouver la vérité de la révélation. C’est ce qu’on nomme le scepticisme théologique. Quelques Pères de l’Eglise, Tertulien entre autres, y ont incliné. On le trouve dans Montaigne. ( Apologie de Raymond de Sébonde.) Son disciple Charron suit la même voie. Huet, l’évêque d’Avranches, l’a professé au xvii0 siècle. II est difficile de ne pas reconnaître que cette méthode fait le fond de l’argumentation des Pensées de Pascal. L’auteur de l’Essai sur l'indifférence (Lamennais) en a été le représentant le plus célèbre au xix* siècle.
On montrera la fausseté et le danger de cette doctrine, et on en relèvera les contradictions.
1* Les arguments dont on se sert contre la raison n’ont rien de nouveau; ce sont ceux du scepticisme ancien et moderne; ils se réfutent de même.
2° Chacun de ces arguments a la même valeur contre la révélation que contre la raison. Ils rendent impossible l’établissement d’une seule des preuves sur lesquelles on prétend fonder la vérité de la révélation. Les preuves historiques succombent aussi bien que les preuves morales et métaphysiques; elles n’ont plus de fondement solide.
3“ Celui qui essaye d’édifier ces preuves est condamné à se contredire sans cesse en employant des raisonnements et en invoquant des principes que lui-même a détruits et en s’appuyant sur le témoignage des facultés qu’il a déclarées incertaines.
Conclusion : loin d’atteindre son but, cette méthode sape les fondements de la foi, comme ceux de la philosophie. Le