DES CAUSES DU SCEPTICISME
Ces causes sont très-nombreuses. On doit en reconnaître de deux sortes. Les unes tiennent à l'esprit de la société où nous vivons, à son état religieux, moral, politique, etc. Les autres sont relatives à l’usage que l'homme fait de ses facultés, à la manière habituelle dont il les conduit et dont il envisage les choses, à la disposition particulière de son intelligence. Ces dernières, qui dépendent de notre volonté, sont les seules dont doive s’occuper la logique. Nous signalerons les principales :
1° Ce qui surtout jette le trouble dans l’esprit, ce qui fait naître en lui l’incertitude et le doute, c’est le spectacle de la diversité et de la mobilité des opinions. Mais s’il n’est pas possible d’échapper à ce spectacle, ne peut-on résister à ses effets? Le moyen le plus efficace est de diriger notre attention sur des objets où la vérité nous apparaît évidente et certaine, dans son accord et son immutabilité. N’est-il pas de ces vérités lumineuses qui n’ont jamais subi d'éclipse et sur lesquelles se retrouve l’assentiment général de toutes les intelligences? Il est aussi des œuvres de la pensée comme de l’activité humaine où le progrès de la raison est visible et irrécusable. Ces caractères, qui semblent d’abord le propre des vérités mathématiques et physiques, appartiennent aussi, pour qui sait bien Toir, aux grandes vérités morales et sociales. L'habitude « de se repaître de ces vérités, » comme le dit Descartes des vérités mathématiques (Disc, de la Méth.), est un préservatif assuré contre le scepticisme.
2° La recherche des problèmes qui dépassent la portée de Y intelligence humaine est une autre cause, souvent signalée, comme propre à conduire au scepticisme. Or, sans restreindre le cercle de la science et lui poser des limites arbitraires, sans gêner la liberté de ses recherches, n’est-il pas pour un esprit sage un moyen terme où il puisse se fixer? N’y a-t-il pas surtout une distinction à faire entre les questions dont les unes sont parfaitement accessibles à notre intelligence, tandis que sur les autres, qu’elle ne peut pourtant ni ne doit s’interdire, elle ne peut espérer de solution entièrement certaine ou définitive ? L’habitude de faire cette distinction entre le certain et l’incertain, ce qui est assuré et ce qui n'est que probable, suffira souvent
pour préservepun esprit sensé des atteintes du scepticisme.
3® Une cause non moins funeste est l’abus du raisonnement, et en particulier du raisonnement mathématique, en des matières qui ne comportent pas cette rigueur et où c’est à d'autres moyens de connaître qu’il faut s’adresser pour obtenir la vértité. Cette cause aussi a été bien des fois signalée (1). On sait par d'illustres exemples combien elle est capable d'aveugler l'esprit, de lui fermer la voie de la vérité et de faire naître en lui cette disposition à mettre en doute les plus évidentes vérités. Comme elle tient surtout à l’éducation, c’est à l'éducation elle-même à la combattre. Au lieu d’une direction exclusive, celle-ci doit développer à la fois toutes nos facultés. Par des études variées, l’emploi de méthodes différentes accommodées à leurs objets, par des occupations diverses, elle doit maintenir l’équilibre entre les forces de l’âme. De là résultent avec les habitudes de largeur dans la pensée la rectitude et la fermeté dans nos jugements.
4° Le scepticisme a sa source la plus commune dans la frivolité. Il est une manière superficielle et une manière approfondie d'envisager les objets. De l’une naît le doute; la croyance certaine et inébranlable est le fruit de la seconde. La raison humaine a une affinité réelle avec la vérité; celle-ci nous charme et nous attire; mais elle ne se dévoile pas à l’esprit du premier coup. Pour la bien connaître, il faut longtemps la chercher et surtout entrer au fond des choses, inlrandum est in rerum naluram (Senec.), et pour cela n’épargner ni le temps ni la peine (2). Tout est mobile pour qui se tient à la surface. Le monde moral surtout n’offre à ses yeux qu'un spectacle varié où tout parait s’opposer et se contredire. De cette manière de considérer les objets naît le scepticisme qui souvent engendre la sophistique (3). Le moyen de s’en préserver est de joindre au sérieux dans les habitudes, une attention soutenue et persévérante.
5° Une autre cause, facile à comprendre, est l'adoption
(1) Ce sujet est traité avec étendue dans notre livre: de la Philosophie dans l'éducation classique, p. 425 et suiv.
(2) Adhibcbit ad considurandas res et tempus et diligentiam. (Cic., de Off., I, vi.)
(3) Voir notre Estai sur la sophistique A la suite du Gorgias de Platon.