DES CAUSES DU SCEPTICISME
d’un système qui, assignant à la connaissance humaine une fausse origine, rend impossible l’accès de la vérité. Le sensualisme et le matérialisme sont dans ce cas. (V. Précis, p. 242, 295.) Or, on sait combien l’esprit systématique est capable de nous aveugler. Le remède est de savoir puiser de bonne heure à de meilleures sources les enseignements de la philosophie. Une analyse plus vraie des facultés de l’intelligence met à l’abri de pareilles doctrines.
6° Pàrmi ces causes, on ne doit pas oublier l'abus de la spéculation. Peu d’esprits sont faits pour la vie spéculative. Chez les têtes les plus fortes, l'habitude des études abstraites et de la méditation, si elle n’est tempérée par l'action, peut être très-funeste. Le remède est indiqué par la cause : mêler la pratique à la spéculation, rentrer souvent dans la vie réelle, ou ne pas trop s’en éloigner. Rien ne calme et ne raffermit l'esprit comme la pratique des devoirs de la vie et l'exercice de la vertu s’unissant à la recherche de la vérité. La santé de l’àme, comme celle du corps, dépend de cet équilibre.
6" Il y aurait surtout à rappeler les causes morales qui s’opposent dans l’homme à la connaissance de la vérité, car, si elles produisent l’erreur, elles font aussi naître le doute; nous ne pouvons nous étendre sur ce point, qu’ont traité les métaphysiciens comme les moralistes. « Lorsque le cœur est corrompu, dit Malebranche, on n’est guère en état de contempler l’ordre en lui-même. (7V. de Morale.) Ceux qui n’aiment pas la vérité prennent le prétexte de la contestation et de la multitude de ceux qui la nient et ainsi leurerreur ne vient que de cequ’ils n'aiment pas la vérité ou la charité... » — « La vérité est si mal observée en ce temps et le mensonge si établi, qu'à moins d’aimer la vérité on ne saurait la connaître. » (Pascal, Pensées.) (V. Précis , 455, 298, 484.)
L’homme peut-il se préserver de toutes ces causes ? Sans doute, et nous l’avons démontré. Il ne nous reste qu'à ajouter avec Platon : « Gardons-nous de devenir mistologues ; car le plus grand des malheurs est celui de haïr la raison... Persuadons-nous plutôt que c’est nous qui ne sommes pas sains et qu’il faut faire tous nos efforts pour le devenir. » [Phédon.)
QUESTION xrn
Quels service* le scepticisme rend-il à l’esprit humain?
ESQUISSE
Les mauvais effets du scepticisme sont frappants, et personne ne les conteste. On fait moins attention au* services qu’il rend à l’esprit humain. Ils sont réels pourtant. Doiton lui en savoir gré? Non, sans doute; mais du mal souvent naît le bien. Sans faire l'apologie du scepticisme, on peut donc montrer les avantages qu’il procure à la raison ellemême.
1® La vérité doit être pour l'homme le prix de ses efforts sans cesse réitérés. Serait-il possible que lascience s’affermit et s'accrût sans ce puissant stimulant qui ne laisse jamais l’esprit en repos? La présence d’un ennemi qui toujours le menace ne lui est-elle pas nécessaire pour qu’il veille sut lui et songe à se fortifier? Ferait-il de nouvelles conquêtes si les anciennes ne lui étaient disputées? On connaît la paresse naturelle à l’esprit humain, sa disposition à se contenter facilement de ce qu’il possède, les effets de la routine, de l'imitation. Le scepticisme empêche l’homme de se reposer dans les vérités acquises et le force à marcher en avant sans jamais s’arrêter.
2° Il l’oblige à se rendre un compte plus exact des vérités qui lui paraissent d'abord évidentes, à en chercher la raison et les causes.
3° Il amène l’esprit humain à réfléchir plus profondément sur lui-même, à reconnaître sa vraie portée et ses limites.
4° En le mettant dans la nécessité de sonder sans cesse les fondements de scs connaissances, il raffermit la vérité en croyant l’ébranler.
5° Il rabaisse son orgueil en mettant sous ses yeux le tableau de ses erreurs et de ses égarements.
6° Il l’empêche de s’égarer de nouveau, en l’obligeant à suivre des routes plus sûres.
7* Le scepticisme, c’est aussi la critique. Services qu’elle
DU PROBABILISME
rend à la science et à l’esprit. Elle est le creuset où s’épurent les idées et les opinions; la vérité en sort plus pure et plus éclatante.
Faut-il en conclure avec certains auteurs que la recherche de la vérité vaut mieux que sa possession (1), que cette recherche incessante suffit à l'homme, et que là est toute sa destinée intellectuelle? On combattra cette opinion.
En développant les propositions précédentes, on montrera par des exemples tirés de l’histoire de la philosophie que l’esprit humain est toujours sorti plus fort de ces épreuves, et que le triomphe définitif est assuré à la vérité, quoique l’homme ne doive jamais la posséder parfaite, au gré de ses désirs. (V. Précis, 22, 296, 307, 667.)
QUESTION XIV
Dn Probabilisme. — Examen de ce système dans sa partie théorique.
Entre le dogmatisme, qui affirme la vérité, et le scepticisme, qui la nie, se place le probabilisme. Ce système, qui a la prétention de tenir le milieu entre les extrêmes, est opposé au dogmatisme, qu’il combat par les mômes raisons que le scepticisme. Il soutient également que rien n’est certain et que la vérité est hors des atteintes de la raison humaine. Mais il n’ose aller jusqu’où va ce dernier. Le doute absolu lui semble trop contraire à la nature de notre esprit pour qu'il lui soit possible de s’y fixer. Si s’abstenir de juger est permis en spéculation, il en est autrement dans la pratique. Pour vivre, l’homme doit agir, et il ne le peut sans croire à quelque chose. Il croit donc et il juge; mais son jugement n’est que probable. A la vérité, on doit substituer à la vraisemblance et à la certitude la probabilité (2).
Ainsi est né ce système qui, venant à la suite du pyrrho-
(1) On connaît ce mot de Leasing : « Si Dieu me proposait d’une main la vérité, de l'autre sa recherche, je n’hésileraia pas il choisir la dernière. >
(2) Ut cceteri alia certa alia incerta esse dicunt, sic ad aliis dissentientes, alia probabilia, alia non probabilia esae dicemus. (Ctc., de Off., U, u.)
nisme, semble une concession faite au bon sens et à la réalité.
Le probabilisme a joué un certain rôle dans l’histoire de la philosophie. Dans l’antiquité, il donna son nom à la Nouvelle Académie, dont les deux chefs, Arcésilas et Carnéade, jouirent d’une assez grande célébrité. Cicéron l’adopta au moins en spéculation (1). Depuis, aucun vrai philosophe ne l’a professé; mais plus d'un auteur en a laissé des traces dans ses écrits (Helvétius, Hume). Il est du goût des gens modérés, qui ne se piquent pas toujours d’être conséquents. L’art oratoire ne va guère au delà, ayant, au dire des rhéteurs, pour but de faire valoir des raisons probables. (V. Aristote, Rhét , I.) On sait les abus qu’en ont fait en morale certains casuistes. (V. Provinciales.) Il n’est donc pas sans intérêt de soumettre à l'examen cette doctrine et d’en dévoiler les défauts.
Ce système, qui a la prétention de tenir le juste milieu en qui réside la sagesse humaine, est-il aussi sage qu’il ose s’en vanter? Le contraire est facile à prouver. Et d’abord il est clair qu’il ne satisfait pas la raison. C’est un demi-scepticisme que la logique fait bientôt rentrer dans le scepticisme. Il ne se soutient qu’à force d’inconséquences. Dans la morale, ses effets ne sont guère moins à redouter que ceux du scepticisme. Nous l’envisagerons d’abord en lui-même dans sa partie théorique ou dans son principe.
I. Qu’est-ce que la probabilité? Une forme de la croyance inférieure à la certitude. Elle en diffère en ce qu’elle est purement relative, et n’a rien d’absolu. Elle offre une foule de degrés depuis le plus élevé jusqu’au plus bas ou au plus faible. Mais par là même qu’elle est relative, elle a besoin d’un terme de comparaison qui serve à la mesurer. C’est dans la certitude qu’elle le trouve. Sans celle-ci, elle ne pourrait exister. Le jugement probable n’est pas le jugement
fl) V. ses Academiques. — Non enim sumus ii quibus nihil verutn esse vitieatur, sel ii qui omnibus veris fal*a qnæJam adjuncta esse dicamtis tanta sirailitudine ut in iis nulla insit certa judicandi et assentiendi nota. Ex quo rxistit illud multa esse probabifia, quæ quamquam non perciperentur, tamen quia visum haborunt ouemdam insignem et iliustrcm. iis sapientis vita regeretur. (De Nat. Dcor 1, vi.fr,
Volunt probable aliquid esse et quasi vensimile, eaque se uti régula et in agenda vita et in quærendo et disserendo. (Cic., Acad., Il, 10, II.)
DU PROBABILISME
certain; mais il n’est probable que parce que quelque chose est certain. Pour croire, il faut des raisons de croire et qui ne soient pas égales à d’autres raisons de ne pas croire, sinon l'esprit reste en suspens, et le doute seul est possible. Mais préférer des raisons à d’autres raisons, c’est voir qu’elles valent mieux que les autres, qu’elles s’approchent de la vérité comme celles-ci s’en éloignent. Ces raisons doivent être pesées; ce ne peut être que dans la balance du vrai et du faux. Comment se fera cette comparaison s’il n’y a ni vrai ni faux et si rien n'est certain? où trouver l’unité de poids ou de mesure (1) ? De même la vraisemblance implique la vérité, dont elle est une imparfaite image; elle la suppose comme la copie son modèle et l'apparence la réalité. Montaigne le montre très-bien sans s’apercevoir qu’il réfute son propre scepticisme. (V. Précis, p. 308.)
La probabilité se mesure et se calcule, quelquefois mathématiquement, s’approchant ou s’éloignant d’un certain tout indivisible dont on peut prendre et compter les parties, mais qu’elle ne peut jamais égaler. Or, ce tout, cet absolu qu’elle suppose, c’est la certitude.
Dès lors, on peut demander au probabilisme quelle est la valeur de l’idée sur laquelle il repose. Si elle est vraie, elle ne l’est que parce qu’il y a de la vérité. Dira t il qu elle n’est que vraisemblable et qu’elle-même rentre dans les choses probables? C'est d’abord affaiblir le système et lui ôter tout crédit. Car, puisque c’est la probabilité elle-même qui lui sert de mesure, celle-ci étant de mauvais aloi, communique sa faiblesse à la doctrine entière qui s’appuie sur elle. Or, on l’a vu, sans la certitude, la probabilité n’est qu’un mot dénué de sens; elle ne se calcule plus, elle n’existe plus. Il faut donc pour sauver sa propre existence que le probabilisme reconnaisse ce que d’abord il a nié. Mais si la certitude existe, lui-même n’est plus rien et il n’a qu’à se retirer. Cet argument valable contre le scepticisme n’atteint pas moins le probabilisme.
Comme le scepticisme, le probabilisme se détruit luimême en s affirmant. Dans l’énoncé même de son principe
(1) Quæ ista régula est si noti<»nem veri et falsi, prnnterea quod ea noa possunt internosci, nullara babemus? (Cio. Acad.% II, 10.)
est comprise la vérité qu’il nie, car lui-même il s’affirme au moins comme probable et il ne le peut qu’en se contredisant. Quelque chose est probable équivaut à : Il est certain que quelque chose est probable. Veut-on dire que cela même n’est que probable? Ce n’est que reculer d’un rang l’affirmation que toute proposition recèle, et l'affirmation suppose la certitude. C’est ainsi que le principe de cette doctrine renferme une double affirmation de la certitude et trouve ainsi en lui-même sa propre condamnation.
II. C’est une mauvaise recommandation pour un système que de débuter par une contradiction. Ce n’est pas la seule qu’on y reconnaisse.
Il serait assez étrange qu’un système qui n’a pas pu se mettre d’accord avec lui-même, le fût, comme il le dit, avec la nature humaine ou avec la raison (tuXayw). Voyons s’il en est ainsi.
Pour cela, il suffit de le confronter avec les faits et les vérités les plus simples qu’admet le sens commun.
Quand je dis : je suis, le monde existe, 2 et 2=4, Socrate et Platon ont existé, j’avance donc simplement des probabilités. Jamais la raison ne consentira à avouer une telle absurdité. En tout lieu, en tout temps, elle jugera que ces choses et bien d’autres sont certaines.
L'affirmation ici est si invincible que les plus grands efforts ne la pourraient étouffer. Si l’opiniâtreté d’un esprit qu’aveugle son système parvient à la comprimer un moment, la nature reprend vite ses droits, et lui-même affirmera ces vérités comme certaines et indubitables. Telle est la force de l’évidence, que l’homme doit, pour la repousser, renoncer à la raison et passer aux yeux de ses semblables pour un insensé. Qu’est-ce donc qu’un système qui ne peut s’établir qu’en reniant le témoignage invincible de la raison commune et qui entreprend contre l'ordre immuable de la nature une absurde révolte ? Dira-t-il avec Hume que cette nécessité instinctive de croire en certains cas à la vérité n’en démontre pas la certitude ; que ce n'est là tout au plus qu’une présomption ? C’est se jeter tout à fait dans le scepticisme, dontun tel argument, on le sait, est ledernier refuge.